Planète Catholique (alpha)

2018-11-28

Notre classe politique est-elle seulement capable de répondre aux Gilets Jaunes ?

Le pays gronde, certains désespèrent. Et les racines de ces troubles sont évidemment à rechercher bien au-delà de la seule question de la taxe sur le diesel. Le mouvement, protéiforme dès l’origine, se nourrit de revendications nouvelles, d’une colère inédite. Il se nourrit de la scission sociale et géographique du pays, et c’est bien une réponse structurelle qui s’impose, si nous voulons sauver l’essence de notre Nation, de toute Nation : ce « plébiscite de tous les jours » énoncé par Ernest Renan dans une conférence historique.

Relire son propos, c’est lister avec effroi tout ce qui nous fait défaut pour former cette Nation. Renouvelons-nous chaque jour le plébiscite nécessaire ? Ne sommes-nous pas en train de céder à toutes les revendications communautaires qui sapent le socle commun, et aux idéologies identitaires – dans toute leur diversité et leur capacité d’éclatement ?

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis (…) Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent, avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.

Que faisons-nous de « commun » ? Avons-nous ces gloires communes, cette volonté commune et notamment celle de « faire encore de grandes choses ensemble » ? Car c’est à peu près la question que révèle ce mouvement – au-delà de ses revendications immédiates, et parfois bien discutables1.

Quittons le domaine des idées pour celui des statistiques et de l’examen sociologique : Jérôme Fourquet a produit, pour la Fondation Jean Jaurès, une étude reconnue et, pour tout dire, assez effrayante. Intitulée « 1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession », elle documente la rupture sociologique et géographique qui frappe notre pays. Sur tous les plans : l’habitat, les études, les colonies de vacances, la participation politique, la France s’est divisée de façon accélérée depuis trente ans.

Aujourd’hui, les colères encore sourdes il y a peu, de ceux qui n’ont pas bien le temps d’aller la manifester, sont en train de coaguler. Pour preuve cette vidéo d’un agriculteur, dont le désespoir évident prend aux tripes.

Ses larmes n’ont que peu à voir avec la taxe carburants, elles traduisent évidemment une détresse plus profonde. Et, à vrai dire, « Monsieur Macron » n’y est pas pour grand-chose : le désespoir des agriculteurs est bien antérieur à sa présidence, et ce n’est certainement pas en 18 mois qu’il pouvait y remédier [Mise à jour nécessaire : cf note de bas de page2].  C’est que le problème est plus profond, et plus délicat à manier qu’une question de taxes puisqu’il est au minimum symbolique : je crains fort qu’aujourd’hui, Emmanuel Macron et le milieu macroniste n’incarnent précisément, aux yeux d’une France reléguée, le symbole même de la scission évoquée. Ses petites phrases (sur les « gaulois réfractaires », sur les « premiers de cordée », sur la rue à traverser pour trouver du travail…) sont autant de maladresses – certes montées en épingle de façon parfois malhonnête par les milieux politiques et médiatiques – qui sont du sel jeté sur les plaies de ceux qui manifestent aujourd’hui. La win de l’ancien de Rotschild leur est insupportable, les Macron Boys les insupportent, la start-up nation leur sort par les naseaux… J’aurais même tendance à penser que l’empressement du pouvoir sur des problématiques communautaires et très parisiennes, quand leurs problèmes ne sont pas gérés, est de nature à jeter du diesel sur le feu. Bref, sur ce symbole coagulent et se coalisent toutes les souffrances et frustrations de ce peuple rural et péri-urbain.

Malheureusement, je m’inquiète de la capacité de réponse de notre classe politique, et du pays de façon générale.

Car, sous réserve de nouvelles analyses, il apparaît que c’est bien le sentiment, ancien, de relégation des populations péri-urbaines et rurales qui éclate au visage d’Emmanuel Macron. Il pointait hier l’incohérence des revendications : « on ne peut pas demander à la fois moins de taxes et plus de services publics« . Or c’est précisément l’inverse que dénoncent les protestataires. Pour eux, leur quotidien c’est : plus de taxes et moins de services publics, et ce n’est pas plus cohérent. D’où une première inquiétude de ma part : pour y répondre, il faudrait que l’État soit capable de faire des choix et de les assumer. Cela fait bien longtemps que je m’inquiète de l’incapacité de l’État à assurer le cœur de ses missions : armée, police, justice sont dans des situations invraisemblables et, à bien des égards, inacceptables. Si l’on dépasse le pur domaine régalien pour embrasser les domaines d’action usuels de l’État en France, l’éducation ou la santé ne sont guère florissants non plus. Tous ces secteurs ne reposent que sur le sens de la vocation des professionnels, sur leur abnégation. Non seulement c’est irrespectueux à leur égard de profiter ainsi de leur sens de l’engagement, mais cela ne peut pas tenir éternellement. L’État devrait acter son incapacité à remplir ses missions essentielles, et trancher vivement dans ses missions dispersées. Mais cela, qui pourrait bien l’assumer politiquement ? Qui est prêt à lister les domaines non essentiels que l’État cesserait de soutenir ?

Autre inquiétude : l’incapacité ou, pour être moins tranchant, la très grande difficulté pour les politiques d’entamer une réflexion prospective. Les partis de l’opposition devraient en être capables, malheureusement le terrain des idées semble être devenu accessoire pour eux. Quant au parti au pouvoir, tous les politiques vous disent qu’une fois en place, ils vivent dans une essoreuse permanente qui ne les autorise qu’à réagir et non anticiper. Pourtant, il nous faudrait engager une grande réflexion sur l’aménagement du territoire – au sens fort : pas sur une optimisation administrative, mais sur une valorisation du territoire national, qui puisse intégrer à la fois l’enjeu écologique, le transport, l’impact des nouvelles technologies. Il semble qu’il y ait quelques éléments d’action dans la loi d’orientation des mobilités. C’est positif mais cela paraît encore cosmétique.

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai accueilli très favorablement le livre d’un politique qui a pris un peu de recul, Jean-Christophe Fromantin. Je l’aborde dans ma chronique à La Vie cette semaine : de l’air pour la France.

Clique pour lire, maintenant ou à ton retour.

Dans son livre, Travailler là où nous voulons vivre, il explore les ravages de la métropolisation – aujourd’hui assumée par ceux, et celle, qui se gargarisent des « villes-monde ». Ravages écologiques, ravages culturels et finalement économiques aussi, du fait de l’indifférenciation qu’elle entraîne. Il intègre les évolutions nouvelles : le commerce en ligne qui, déjà, annonce la disparition de la France des hypermarchés, l’impression 3D, la possibilité de travailler dans des espaces de coworking, le développement possible des circuits courts grâce au web – le tout dans le but aussi de redéployer la population sur son territoire, pour lutter contre notre absurde agglutinement dans quelques métropoles, nous reconnecter au pays (dans tous les sens du terme) pour l’aimer et le comprendre. Ce n’est, à l’évidence, pas la réponse à tous nos problèmes. Mais peut-on se passer d’une réponse à quelques-uns, fondamentaux de surcroît ?

C’est, surtout, une réponse prospective à alimenter, pour répondre à nos défis structurels. Sans cela, l’avenir de la nation France, qu’il soit humain ou dans l’immédiat politique, ne laissera pas d’inquiéter.

unsplash-logoPhoto : Agence Producteurs Locaux Damien Kühn


  1. à titre d’exemple, la suppression du Sénat, qui reste la chambre la plus en prise avec les territoires, ne semble pas l’idée du siècle
  2. « Monsieur Macron » est d’autant moins pour quoi que ce soit dans sa situation qu’apparemment, la vidéo de l’éleveur est fausse sur le fait qu’il ait servi ses volailles à l’Elysée. Ce qui est fort agaçant, y compris à l’égard des medias, dont le rôle n’est pas de dénicher une vidéo sur Youtube comme n’importe quel internaute mais d’en vérifier la véracité… et évidemment parce que cela discrédite le propos. Pourtant, la crise des éleveurs est bien là, et on ne peut pas exclure que la situation morale du gars ait contribué à lui faire faire ce faux pas.

L’article Notre classe politique est-elle seulement capable de répondre aux Gilets Jaunes ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-11-20

Nos vies valent plus que leurs contrats

Ce 1er novembre, plus de 175 associations de bénévoles en soins palliatifs se sont unies pour dire leur opposition à l’euthanasie. Au cours des échanges que cet appel a suscités, l’un de mes interlocuteurs jugeait insupportable que des personnes – dont moi – « s’immiscent » entre la demande d’euthanasie d’un malade et son acceptation par un médecin, développant une vision très contractuelle et très actuelle des relations sociales.

Coïncidence éclairante : une revue médicale internationale, le World Medical Journal, a publié un article de médecins palliativistes canadiens soucieux d’alerter l’opinion internationale sur les bouleversements subis par leur société en seulement deux ans de légalisation de l’euthanasie.

Comment qualifier l’attitude de ce médecin urgentiste qui, face à une jeune fille polyhandicapée en crise, rappelle à sa mère que le suicide assisté est désormais légal, et demande à la fille : « Sais-tu à quel point tu es malade ? » ? Celle du personnel hospitalier qui, pour des raisons financières, ne permet pas à un malade de recevoir les soins nécessaires mais lui demande s’il n’envisagerait pas plutôt le suicide assisté ? Que penser de ces médecins québécois qui, décidant d’interpréter les tentatives de suicide comme des refus de soin, laissent mourir des patients qu’ils pourraient sauver ? Ajouterai-je le témoignage d’une amie dont la famille au Canada a dû, cet été, retirer la grand-mère d’un hôpital face aux propositions pressantes et réitérées d’euthanasie ? Tous ont résisté. Mais combien cèdent ?

Ces médecins pointent encore les pressions qu’ils subissent : les précaires et résiduels garde-fous déjà requalifiés en « mesures dissuasives » qui feraient « barrière » à l’accès à l’euthanasie, la menace d’exclusion de la profession médicale pour les médecins qui refuseraient de collaborer indirectement à une euthanasie, acte passé sans transition de crime à droit de l’homme.

La rhétorique du choix est un leurre. Même le consentement du malade, s’il soulage les autres de leur responsabilité, n’est pas la garantie que l’on voudrait. L’homme n’est pas cet individu « pur et parfait » que fantasment nos libéraux-libertaires : il vit d’interactions sociales, et notamment de pressions, explicites ou insidieuses. Alors oui, il est un devoir impérieux pour une société de se lever afin de protéger ses membres les plus faibles.

unsplash-logoMiguel Bruna

L’article Nos vies valent plus que leurs contrats a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-11-06

Ceux qui se tournent vers la terre française

Je me souviens de ce restaurant oriental, j’étais enfant. Le serveur était un ancien harki. Ma mère, qui a vécu à la frontière algéro-marocaine, m’a appris ce jour-là qui étaient les harkis, quels furent leur sort et notre abandon. J’ai levé les yeux vers cet ancien soldat, grand pour moi, silencieux et digne. Plus de 30 ans après, je n’ai pas oublié son visage.

Je me souviens de ce mois de juin 2005, j’ouvrais mon blog. Un ami m’avait interpellé sur la futilité de mes sujets ; il voulait que je me consacre au sort des Hmong. J’ai appris qui étaient les Hmong, peuple du Nord-Vietnam qui s’est battu aux côtés des Français, puis des Américains. Trente ans après la fin de la guerre, leurs derniers représentants, leurs enfants puis petits-enfants vivaient dans les forêts du Laos, impitoyablement traqués, sans toit, armés de rares, dérisoires et antiques fusils, blessés, mutilés sans être soignés, tirés comme des bêtes depuis des hélicoptères militaires. J’ai espéré naïvement et en vain que mon pays réagirait. Je revois leurs visages, évanouis depuis dans la mort et notre oubli.

Qader Daudzai, ancien interprète de l’armée française en Afghanistan, avait vu sa demande de visa pour la France rejetée. Le 20 octobre, il est mort dans l’attentat-suicide qui a frappé le bureau de vote dans lequel il était observateur. Ils sont encore quelques dizaines – seulement – comme lui, dont le destin balance au gré de débats juridiques et d’opportunité entre un bureau du Quai d’Orsay et un autre au ministère des Armées, suspendus à une mémoire qui s’effiloche avec le temps et les nouveaux théâtres d’opérations. Qader Daudzai avait 33 ans, il laisse une épouse et trois petits garçons – de 2, 3 et 4 ans. La France les aidera-t-elle, ou les ­oublierons-nous aussi, eux et les autres « personnels civils de recrutement local » ?

Ce n’est pas ce que j’imagine lorsque flottent haut nos couleurs, ce qui m’anime quand je prononce le nom « France ». Nous aimerions aussi que, lorsque de l’étranger une conscience se tourne vers la terre française, elle pense encore Liberté, Fraternité et Humanité. Aurions-nous une tradition d’abandon et d’ingratitude ? Il est trop tard pour les harkis comme il l’est pour les Hmong, mais, pour les Afghans, il est encore temps d’éviter le déshonneur.

unsplash-logoWillian West

L’article Ceux qui se tournent vers la terre française a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-11-03

Une mémoire à 10 milliards

Pardonnez-moi d’avoir titré comme pour un mauvais, ou juste un triste film. L’un de ceux dans lesquels un ancien combattant, de retour au pays, après avoir mis sa vie en péril, perdu ses camarades, se confronte à l’oubli de l’arrière et au cynisme des politiciens.

Il y a eu bien des films sur cette ligne, il y eut aussi tout bonnement notre Histoire et, en particulier, cette cuvette de Dien Bien-Phu.

On ne refera pas l’Histoire, ni les colonies. Célébrer l’amitié franco-vietnamienne, cela se conçoit aisément – mais en glissant sur les droits de l’Homme. Pardonner, bien sûr, et être conscients que nous résistions alors au sens de l’Histoire, évidemment. Reconnaître au sacrifice du soldat vietnamien la même valeur qu’à celui du soldat français, puisque d’anciens combattants le font, nous le faisons aussi. Les soldats seront toujours la main des politiques, et leur honneur reste d’obéir.

Mais il aurait fallu garder le respect pour le sacrifice demandé, et accepté.

« Je ne suis pas sûr d’avoir très envie de répondre à ceux qui ne comprennent pas pourquoi un Premier ministre français vient à Dien-Bien Phu (…) a déclaré Edouard Philippe, interrogé sur les critiques suscitées par sa venue sur le site d’une défaite française », nous dit l’AFP. Il y a dans ces mots-là ce qu’il faut de morgue – ce refus de seulement répondre, cette façon de ranger les rétifs parmi les imbéciles et les scandaleux – pour donner envie de vous expliquer, Monsieur le Premier ministre.

Personne ne vous reproche d’aller à Dien-Bien Phu. Rendre hommage aux soldats français qui ont subi un siège dramatique, rejoints jusqu’à la chute par des camarades qui sautaient dans cette cuvette en connaissant l’abandon programmé, cela ne heurte personne. L’hommage aux combattants vietnamiens ? Cela ne choque pas davantage, même si l’on pourrait le discuter puisqu’aussi bien les vietnamiens, eux, ont refusé la réciprocité.

Mais il y en a, oui, pour vous en vouloir d’avoir si vulgairement rapproché, dans la trivialité d’un thread, les contrats par milliards et l’abandon de la mémoire. On se demande : Canossa était-elle dans le contrat ? Et la signature avait-elle sa ligne dans le devis ? Le tweet était-il budgété ?

Fallait-il  adjoindre à l’hommage aux combattants celui du chef ennemi ? Louer ses qualités, célébrer « l’austérité sereine », « le travail et le calme », « la constance et la détermination » ? Et pourquoi pas aussi, dans la moiteur vietnamienne et sur votre lancée, tant que vous y étiez, le halo de mystère et de sagesse insondable de l’homme indochinois ?

Vous n’avez probablement pas « très envie de répondre à ceux qui ne comprennent pas ». Nous ferons sans votre réponse mais nous n’oublions pas les morts d’Indochine, et les 7.000 soldats français morts en captivité de maladie, de misère, et de mauvais traitements, sur ordre de cet homme à « l’austérité sereine », dans « la constance et la détermination ». Vous signez, à l’image, sous la supervision visible des autorités vietnamiennes. Mais vous le faites aussi sous le regard indécelable de ces hommes.

Vous l’avez fait pour des contrats et, si j’ironisais, plus haut, cet hommage publicisé était peut-être bien compris dans le prix. Vous aurez jugé toutefois qu’il ne fera qu’un peu de bruit, que le pays oubliera. C’est certain. D’ailleurs, ceux qui réagissent, il suffira de les discréditer, de ne pas avoir très envie de leur répondre, de les renvoyer à l’esprit de revanche, au passé et, à la fin de l’envoi, invoquer la coutumière fachosphère. Puisque cela fonctionnera, ne vous privez donc pas. Après tout, l’Indochine, c’était déjà trop loin, à l’époque. La France pensait à la reconstruction, à la prospérité. Aujourd’hui, vous imaginez que, plombé d’économisme, sacrifiant toute valeur aux mânes du business, le pays pense contrats, il pense pouvoir d’achat. Peut-être avez-vous raison, mais méfiez-vous tout de même : les dernières élections racontent une autre Histoire.

Alors signez, donc. Certains feront mémoire en silence et gratuitement. Parce que l’Homme ne vit pas seulement de pain, de contrats.

L’article Une mémoire à 10 milliards a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-10-04

Pédophilie : une commission, mais laquelle ?

Une pétition issue du site Témoignage Chrétien a lancé un débat autour de l’installation d’une commission d’enquête parlementaire consacrée aux actes de pédophilie commis au sein de l’Église catholique en France.

Qu’il me soit permis de donner un avis, sans ignorer le soupçon qui pèsera à son encontre puisque je suis catholique, mais peut-être précisément parce que je suis catholique, et donc personnellement plus concerné que beaucoup.

Cette rentrée, marquée par les révélations en Pennsylvanie, en Allemagne, le suicide en France d’un jeune prêtre, et les mises en cause au sein de l’Eglise, a été particulièrement éprouvante. Il n’y a pas un lieu parmi ceux que je fréquente au sein de l’Eglise, pas une occasion, où la pédophilie n’ait été au centre des discussions et de l’accablement. Croyez bien que la lecture qui a été proclamée ce dimanche, dans nos églises où chaque mot résonne, a sonné pour beaucoup comme un rappel d' »en haut » :

Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer

Mc 9, 42

Oui, sans certainement mesurer pleinement leur souffrance, je pense souvent à ceux qui ont été doublement atteints dans leur intimité, physique et spirituelle – puisque ceux qui auraient dû être leurs guides vers Dieu ont été un obstacle, parfois pour toujours. 

Peut-être ceux qui ne voudraient pas croire à la sincérité de cette préoccupation, s’accommoderont-ils de motivations secondaires et pragmatiques ? Car les enfants susceptibles d’être victimes de pédophiles, ce sont les nôtres, ce sont les miens – pas les enfants de ceux qui ne mettent pas un pied à l’église. Je suis père, d’adolescents et jeunes enfants. Quant aux prêtres, parmi lesquels je compte beaucoup d’amis, c’est une épreuve quotidienne, pour eux qui ont renoncé à une vie « mondaine » et à une vie de famille pour se donner entièrement au Christ et aux autres, de vivre avec le soupçon que l’amour qui les anime serait dévoyé en perversité. Plusieurs m’ont d’ailleurs confié qu’ils préféraient retirer leur col romain dans la rue, pour éviter les regards. Il ne faut pas sous-estimer ce que représente pour eux le fait de masquer leur vocation, leur raison de vivre, sous la pression – réelle ou ressentie. Plus pragmatiquement encore, toute parole catholique est aujourd’hui frappée de discrédit (je ne néglige d’ailleurs pas l’intérêt paradoxal que représente le fait de devoir, de force, « partir du bas »). N’oublions pas non plus les évêques, sur lesquels il serait tout aussi injuste de jeter un soupçon collectif. Il se trouve que j’en connais maintenant quelques-uns, et que je sais aussi leur dégoût viscéral pour ces actes et, parfois aussi, leur tristesse et leur désarroi. Il est détestable de vivre notre vie de chrétiens sous la menace permanente de ces révélations perlées.

Bref, si certains ne sont pas convaincus que le devoir de faire définitivement la lumière sur ces faits anime les catholiques, peut-être peuvent-ils l’être par l’assurance que c’est aussi notre intérêt.

Mais, précisément, une commission d’enquête parlementaire est-elle vraiment l’outil adapté ? Si une commission doit se mettre en place dans notre pays, il faut qu’elle soit crédible, utile et efficace. Nous ne pouvons pas « rater le coche». Il n’y aura pas deux occasions.

Impliquer les politiques et l’Etat dans la démarche ne me semble pas réunir ces conditions. Déjà, au-delà de la tonalité du texte, au-delà du choix même de la publication, très marquée politiquement, certaines signatures de la pétition font supposer à certains une offensive purement politique. Certain(e)s signataires ne sont connu(e)s des catholiques que pour leur animosité ou leur opposition constante aux positions de l’Eglise. De même, au Parlement, ce sont les groupes socialiste et communiste qui ont embrayé le plus rapidement1

Pour qui connaît un peu la sociologie politique et l’histoire du catholicisme en France, c’est le meilleur gage que cette commission soit perçue comme une agression des « adversaires de toujours » de l’Eglise, un nouvel avatar des luttes anticléricales.

Ce qui devrait être un enjeu de vérité deviendrait un enjeu, et un champ de bataille, politique. Déjà, certains émettent des soupçons sur la concomitance de cette proposition et des débats bioéthiques, se demandant si elle n’est pas suscitée par une volonté de mettre la voix de l’Eglise sous le boisseau. Et l’on peut tout à fait imaginer qu’au lieu d’éveiller toutes les consciences, une telle démarche ne conduise au contraire à refermer ceux qui commençaient à s’ouvrir, dans une atmosphère de « citadelle assiégée » qu’il n’est nul besoin de renforcer aujourd’hui et qui produit cet effet de corps qu’il est justement indispensable de dissiper dans le cadre de la lutte contre la pédophilie. 

Si la démarche est purement militante et se satisfait de clouer l’Eglise au pilori, alors la commission d’enquête parlementaire pourra être efficace. Si elle est portée par un esprit de « plus jamais ça », en revanche, il est indispensable d’impliquer les fidèles catholiques eux-mêmes, premiers acteurs et premiers concernés, puisque c’est bien en leur sein que se trouvent les victimes et leurs agresseurs. C’est avec eux et par eux qu’il pourra, ou non, être mis un terme à ce fléau.

Au-delà des inquiétudes sur l’impartialité d’une telle commission, quand bien même elle serait politiquement pluraliste, on peut douter aussi de la sérénité de son travail. Sans vouloir méconnaître l’esprit de responsabilité de nombre de parlementaires, comment ne pas craindre que cette commission, vraisemblablement télévisée, ne soit l’occasion pour l’un ou l’autre de se mettre en avant par quelque petite phrase, quelque punchline, ou saillies sur Twitter ? La cause des victimes sortira-t-elle vraiment gagnante de six mois d’un tel traitement ?

L’Eglise a su, par le passé, mettre sur pied une commission qui a produit un résultat sérieux et crédible lorsque le Cardinal Decourtray a souhaité que soit faite toute la lumière sur les complicités dont avait pu bénéficier Paul Touvier dans sa cavale. La commission Touvier, présidée par René Rémond2, a rendu un rapport largement reconnu pour son impartialité.

Comme d’autres (ici ou ), il me semble plus pertinent de recourir à une mission ad hoc. Au demeurant, et même si l’observation pourrait passer maintenant pour opportuniste, c’est une démarche qui était déjà dans les tuyaux au sein de la Conférence des Evêques de France (CEF). La CEF n’avait d’ailleurs pas craint de confier la présidence de sa Commission nationale d’expertise contre la pédophilie à Alain Christnach qui, homme de gauche et ancien directeur de cabinet de Christiane Taubira, ne passe pas spécialement pour être à la main de l’Eglise. Mais, si certains craignent que soient nommées des personnes complaisantes, pourquoi ne pas réfléchir à d’autres modalités de désignation ? Pourquoi ne pas solliciter telle ou telle instance – la Cour de cassation ou le Conseil d’Etat, le Défenseur des Droits, les services d’aide à l’enfance – pour désigner eux-mêmes un membre expert au sein de la commission ? 

La question de la pluridisciplinarité de ses membres est débattue mais pourquoi ne pas envisager une sous-commission, chargée d’élaborer des recommandations ? Il serait injuste de laisser croire que l’Eglise en France n’a pas elle-même travaillé à mettre en place des procédures et cellules d’écoute, depuis au moins deux ans. Mais il faut aussi prendre acte du fait que la crédibilité de son action est entachée par le fait que ce sont les mêmes instances – pas les mêmes personnes – qui ont failli par le passé qui demandent à être crues dans leur bonne volonté aujourd’hui.

Aussi, pourquoi ne pas, comme un ami me le suggérait, regarder ce qui se fait dans le monde des affaires, au travers des pratiques de compliance ? Certes, certes, c’est le domaine de Mammon et, pour les entreprises qui y recourent, le rétablissement de la crédibilité morale est souvent au service de la crédibilité financière, mais il y a matière à s’inspirer des procédures mises en place notamment dans les entreprises qui ont été convaincues de corruption. Après tout, c’est bien aussi d’une corruption qu’il s’agit ici. Il y a, en entreprise et dans nombre de cabinets de conseil, des compétences qui – conjointement à celles de canonistes et/ou ecclésiologues – seraient utiles à l’Eglise.

Faire la lumière sur le passé et sur les responsabilités est nécessaire, pour tout le monde. Mais il n’est pas moins indispensable de susciter l’adhésion aux conclusions d’une telle commission.

Aujourd’hui, nous savons déjà que des actes pédophiles ont été commis au sein de l’Eglise et que nombreux ont été couverts, de façon systématique.

Une commission d’enquête parlementaire nous en dirait davantage sur l’ampleur de ces actes et de ces couvertures. Soit. Mais n’est-il pas largement temps d’aller au-delà et de passer aux recommandations ?

Pense-t-on vraiment que, dans notre Etat à la laïcité pointilleuse, il soit du ressort d’une commission d’enquête parlementaire de faire des recommandations sur le fonctionnement interne de l’Eglise en France ?


  1. avec, pour ce dernier, la précision qu’il conviendrait d’élargir les investigations de la commission d’enquête. Il serait juste de relever que l’actualité nous donne suffisamment d’exemples de cas de pédophilie ou abus sexuels dans le sport, les conservatoires de musique, les établissements scolaires, parfois couverts de la même manière – sans que quiconque ne songe d’ailleurs à incriminer « le sport » de par le monde, comme l’on incrimine « l’Eglise », que les actes se passent en France, en Allemagne ou au Chili. Etant rappelé, à toutes fins, que oui, je considère évidemment que ces actes sont encore plus odieux dans l’Eglise car contraires à son essence même.
  2. Il se trouve que je suis précisément en train de lire la biographie que lui consacre Charles Mercier et, spécialement, le passage consacré à ce travail.

L’article Pédophilie : une commission, mais laquelle ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-09-24

Je rêvais d’un autre monde

Après une vaillante résistance, je me suis résolu à visionner l’interview de « Jacqueline », cette ancienne dirigeante de l’ADMD qui a fixé la date de son suicide, assisté, en janvier 2020. Elle fut l’occasion d’une apostrophe en ligne : l’abbé Grosjean qui l’interpellant sur le sens d’une vie, Hugo Clément, l’intervieweur, le renvoya à la pédophilie. Pour être laborieuse, voilà la réplique à laquelle les temps présents nous condamnent.

Deux clercs de deux mondes, l’un affligé et l’autre conquérant. Serait-ce pour autant déroger à l’humilité imposée à l’Eglise qu’espérer du monde médiatique qu’il s’arrête sur lui-même et sur ce qu’il promeut ? Jacqueline Jencquel y exprime le culte de l’autonomie, le refus de l’âge et de faire l’amour à un « vieux mec au bide énorme ». Interrogée sur les religions, elle renvoie le paradis chrétien à « compter des moutons pendant toute l’éternité sur une prairie » et lui préfère la version musulmane où elle pourrait « sucer des beaux mecs jusqu’à la fin de l’éternité (sic) ». Tel est le niveau de l’intervention qui a ouvert tant de colonnes et plateaux à Jacqueline Jencquel.

Comment ne pas être saisi par la fatalité qui accablera ce monde, qui se veut conquérant ? Cette interview en est un résumé : il commence en Hugo Clément et finit en Jacqueline Jencquel. Dans ce petit monde si souvent adversaire du modèle de vie chrétienne, on célèbre la jeunesse éternelle et la sexualité vagabonde. Le jeune et « beau mec » en est l’archétype, le « sucer » semble une idée fixe. Quand le rideau du paraître se lève, que reste-t-il à Jacqueline, qui a « construit sa maison sur du sable », sur la jeunesse et sur le sexe ? L’autonomie absolutisée vire à l’isolement. Rester en vie à 75 ans, c’est « faire chier » ses enfants. Quand vient l’âge, l’un des modèles s’épuise et ne propose plus guère que de se foutre en l’air. L’autre trouve dans la relation l’essence de l’humanité. Peut-être moins excitant dans les vertes années, il donne sens à la vie sans devoir se l’ôter.

Alors oui, j’enrage qu’aujourd’hui un promoteur du suicide en fin de vie puisse se défausser par la pédophilie, que la conception chrétienne de la vie soit plus inaudible encore par la faute de l’Eglise. Mais je n’oublie pas que si sa parole est aujourd’hui bousculée, sa pratique, incarnée par des milliers de catholiques engagés, reste un témoignage pour ceux qui attendent, en fin de vie, encore un peu d’humanité.

L’article Je rêvais d’un autre monde a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-09-13

Je veux me souvenir

De ce petit matin descendu en pèlerin du Mont Valérien. De l’aube qui se levait, des milliers de fidèles et puis moi assis relisant dans l’herbe les textes de la veille. Je veux me souvenir de ce ciel, du silence et de la paix soudaine. De la frénésie avant, de la résolution après.

Après les Bernardins – « leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu« . Après Notre Dame. Après ce silence à 300.000. Et les mots de saint Paul. Fuyez le culte des idoles.

Nous étions ces jours-là dans la crise financière. Panique, incertitude,  frénésie. Et puis ce matin-là, le calme, et la parole qui ne passe pas. Personne n’avait choisi cette lecture pour les temps que nous vivions, c’était simplement la lecture de ce jour, celle qu’en toute paroisse dans le monde entier les fidèles lisaient. Je l’ai reçue, 2.000 ans plus tard, comme le témoignage de ce qui a de la valeur et demeure toujours. Quoi qu’il soit arrivé, et quoi qu’il puisse arriver, nous sommes les mêmes. Les mêmes hommes, les mêmes femmes, sensiblement les mêmes problèmes. Et Benoît XVI prêche. Fuyez le culte des idoles. Demain, Lehman Brothers s’écroulera. Il ne l’a pas faite tomber, je le concède, mais le signal est fort.

A cette date, je suis encore « le blogueur sarkozyste ». Le nouveau pouvoir a un an. La campagne m’a amusé, elle m’a parfois passionné, elle a coïncidé avec les premiers temps du blog. Je ne parle que de politique ou presque, je consacre des billets à leurs discours …et jusqu’à leurs affiches. Le blog a son petit succès – blogueur de droite est un petit créneau – que vais-je en faire ? M’en servir pour moi-même ? Pour célébrer le pouvoir ? Ces mêmes jours, je me rappelle ces paroles entendues au baptême de ma fille : vous êtes « prêtre, prophète et roi ». Prophète ? En peau de chameau, à manger des sauterelles ? Surtout pas destiné à être  courtisan.

Pendant ces semaines d’automne 2008, le court-terme des politiques m’agace, leurs paroles qui s’envolent, la superficialité des réponses à la crise. L’idolâtrie du pouvoir et celui de l’argent me sautent en pleine face. Et ces paroles me reviennent : « Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister (…) s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. »

Je date de ces jours un tournant de mon blog. Un tournant de ma vie surtout.

C’était aujourd’hui. Je veux m’en souvenir, surtout ces jours-ci.


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L’article Je veux me souvenir a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-09-10

Rester fidèle(s)

Qui aurait fait le gros dos en 2010 ou en 2016, espérant que l’orage passe, brièvement et au loin, ne le pourrait plus. Le torrent a charrié trop d’immondices, laissant aux catholiques le dégoût, le désarroi ou la rage. À quoi bon toutes ces réflexions sur l’évangélisation quand, outre les fautes et les complicités, la violence et les rivalités balaient tout ?

Nous pouvons bien dire, avec saint François de Sales, que « là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie » ; que si l’Église est sainte, elle est composée de pécheurs ; que la trahison de clercs ne saurait nous atteindre car notre fidélité va au Christ, pas au prêtre. Et puis qu’on ne « quitte pas Jésus à cause de Judas ». Évidemment. Mais la vérité, c’est que même si les fils de l’Église restent, qui entrera encore ? Qui, dans le monde, écoutera ? Qui attend seulement quoi que ce soit de l’Église ? Qu’on ne tire donc pas argument de cette fidélité pour continuer comme avant. Le changement de culture n’est plus une option pour dissiper les emprises délétères comme pour permettre à l’Église de faire encore entendre l’Évangile.

Dans leur horreur, les révélations de Pennsylvanie et l’opération Viganò, au corps défendant de ses inspirateurs, nous ramènent aux orientations mêmes du pape François. En effet, que les allégations de Mgr Viganò soient vraies – et que François voire son prédécesseur aient été négligents – ou bien qu’elles soient fausses – et que cette affaire et les affrontements qui l’entourent ne fassent que souligner la réalité de rapports violents et sournois de ceux qui devraient avant tout servir –, tout ici appelle au rejet du cléricalisme. Sans généraliser, sans soudain dévaluer le prêtre et idéaliser le laïc, il nous faut revenir au lavement des pieds, suivant en cela l’exemple explicitement donné par Jésus (Jean 13, 15).

Autre orientation : « Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures (…) Il faut commencer par le bas » (pape François, 2013). Ça ne devrait pas être si difficile car, en bas, nous y sommes jetés. Quand la parole est ainsi discréditée, reste l’humble témoignage. À ce propos, un ami a publié ces jours-ci sur Twitter la photo d’une simple religieuse venant très ordinairement en aide à une femme sans toit qui se trouvait au pied de chez lui. Le tweet a été « liké » plus de mille fois. On pourrait y voir le signe d’une attente persistante. Le monde a besoin de savoir qu’on l’aime, plus qu’on ne le sermonne. « Le monde irait mieux si nous avions moins de pères. Le monde irait mieux si nous n’avions que des frères » (le Cinquième Évangile, Adrien Candiard).


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L’article Rester fidèle(s) a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-08-30

Quand le Catéchisme reprend la Parole

© Corinne MERCIER/CIRIC
© Corinne MERCIER/CIRIC 

Au cœur même de notre été, le pape François a introduit une précision fondamentale au Catéchisme de l’Église catholique, conforme à son propre engagement, à celui de Benoît XVI ou du pape même de la « culture de vie », saint Jean Paul II.

Au nouveau paragraphe 2267, « l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que “la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne” ». Enfin !

D’où vient que cette formule ait pu susciter des réserves chez certains croyants, alors que nombre de non-croyants ont depuis longtemps fait de l’abolition de la peine de mort une cause naturelle et ordinaire, et que cette clarification met en pleine cohérence l’enseignement d’une Église inconditionnellement attachée à l’inviolable dignité de l’être humain depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle ?

Lisons justement Dominique Collin, dont Le christianisme n’existe pas encore (Salvator) se veut une espérance : celle que, au lieu de ce christianisme en déclin qui nous accable, il existe plutôt un christianisme à-venir. L’auteur n’aborde certes pas la peine de mort. Mais en suivant ce débat parallèlement à cette lecture, il n’est pas interdit de songer que ces réserves sont des émanations d’une foi discréditée en croyance, refusant d’admettre ce qu’il désigne comme l’« impensé du christianisme » : l’invraisemblable, la « folie de Dieu, plus sage que les hommes » (1 Corinthiens 1, 25) et sa justice, qui n’est pas toujours celle que les Hommes appellent.

Nous avons trop souvent forgé ce que l’auteur appelle un « dysangile », cette « face présentable de l’Évangile qui entend le rendre conforme à ce que l’être humain peut attendre d’un message de bonheur ». Comme l’a écrit Søren Kierkegaard, qu’il cite : « On a mis tout le christianisme dans le vraisemblable… pour le faire taire. »

Cette bienheureuse modification du Catéchisme sonne comme une nouvelle occasion de lui redonner la Parole.


Publié à La Vie le 21 août.

L’article Quand le Catéchisme reprend la Parole a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-08-18

#Gutenberg #Test

WordPress modifie son système de publication, en introduisant un nouvel éditeur visuel.

Cet éditeur causait des erreurs de publication.

Si vous voyez passagèrement ce billet, vous m’excuserez pour le dérangement mais cela signifiera que le bug est résolu.

Bonne fin d’été à chacun.

L’article #Gutenberg #Test a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-08-15

Comment avons-nous pu oublier Marie-Madeleine Fourcade ?

« Quels étaient les hommes et les femmes qui, au prix de leur existence, résistaient ainsi à la domination nazie ? C’étaient les membres d’un réseau de renseignement militaire, qui a combattu sans interruption en France, de 1940 à 1945.

Bientôt, on ne saura plus ce qu’ils ont fait, ni pourquoi ils l’ont fait, ni même s’il était nécessaire de le faire, voire on les plaindra d’être morts pour rien.

Je voudrais qu’on ne les oubliât pas et qu’on comprît surtout quelle était la divine flamme qui les animait. »

Marie-Madeleine Fourcade, L’Arche de Noé, Réseau « Alliance », 1940-1945.

Marie-Madeleine Fourcade. Je répète et me redis son nom depuis quelques jours, incrédule : comment ai-je pu l’ignorer jusqu’aujourd’hui ? Comment avons-nous pu l’oublier ? Mes amis ne la connaissent pas davantage. Sur plus de cinquante personnes, non des moins informées, huit seulement connaissent son nom.

Nous devrions pourtant tous le connaître, il devrait être synonyme de courage, de service, et de patriotisme. Les femmes devraient le porter haut. Il devrait résonner dans l’Histoire et l’on devrait trouver des collèges, des rues, des places, des avenues à son nom, quand tant d’autres noms s’y affichent sans mérite ou au mépris de leurs exactions. Et pourtant rien, ou si peu : une rue à Lyon, une place à Paris, un lycée à Gardanne. Rien qui approche, même de loin, la mesure de cette femme exceptionnelle. Ce n’est pas une place à son nom qu’elle mérite, c’est une place au Panthéon. Aux grandes femmes, la Patrie reconnaissante. Et pourtant pas une fois son nom n’a été proposé lorsque l’on a cherché des femmes pour y reposer.

Comment avons-nous pu l’oublier ? Cette femme était une combattante, du premier rang. Une combattante qui n’a pas voulu faire de politique, et peut-être est-ce l’explication. Ceux qui préparaient « l’après » lui répugnaient. Elle n’a pas eu pour elle l’appareil d’un parti, habile à tisser légendes et fantasmes. Car, à l’inverse, des rues, des places et des lycées Maurice Thorez, du nom du déserteur du pacte germano-soviétique, on en compte ! Mais on le devine, elle était certainement de ces hommes et femmes que l’on connaît, qui parlent peu, parce que pour eux, le devoir comme le bien ne font pas de bruit. Ils ont fait ce qui s’imposait, ils ont servi et ils portent avec eux les noms et les visages de ceux qui sont morts, odieusement parfois. Alors certains refusent de recevoir la gloire seulement parce qu’ils ont survécu. Il y aura toujours ceux qui font, ceux qui parlent…

Marie-Madeleine Fourcade, pseudo Hérisson, n’a pas été de ces résistants de la dernière heure, vite revêtus d’un brassard. Elle a été résistante à l’âge de 30 ans, dès 1940 puis, en 1941, chef de l’un des plus grands réseaux de résistance, Alliance, qui compta pas moins de 3.000 agents – dont mon grand-père maternel, pseudo Lycène. Femme, elle a commandé à des hommes. Et pas n’importe quels hommes : des militaires, et des militaires du début du siècle, avant que les femmes ne votent. Seule femme à avoir dirigé un réseau de résistance en France, elle s’est imposée et a couru les plus grands risques. Arrêtée deux fois, par la police de Vichy puis par la Gestapo, elle s’en est sortie deux fois, forçant de sa tête le « barreau de la liberté », aplatissant ses tempes, la seconde fois.

Directement reliés à l’Intelligence Service, à Londres, les agents de l’Alliance ont donné les plans des bases sous-marines, les déplacements des troupes, ou encore l’emplacement des rampes de lancement des V1. Ils émettaient de toute la France, rassemblaient des renseignements de toutes parts. Ils ont organisé des évacuations – dont celle du général Giraud – des parachutages. Le réseau a connu la rage et l’ignominie nazies, les souricières, les trahisons françaises, les exécutions, les corps balancés dans des trous d’eau, les tortures, les femmes aux seins brûlés de cigarettes, et celle-ci à laquelle on présenta un homme auxquels on venait de crever les yeux, le sang lui coulait encore le long du visage, et qui ne dit rien. Le colonel Kauffman auquel on brisa les membres dans une pièce inondée de sang.

Marie-Madeleine Fourcade fut évacuée quelques mois à Londres, sa capture obsédant les nazis. Dans ce court laps de temps, les deux hommes qui ont pris le commandement sur place ont tous les deux été arrêtés. Paul Bernard d’abord. Puis Léon Faye. On ne peut d’ailleurs évoquer Marie-Madeleine Fourcade sans prononcer le nom du commandant Léon Faye, Aigle, autre être exceptionnel. Éperdument patriote, il ne voulait pas désespérer de son pays, de son armée, et même de Vichy. Il voulait en appeler à la Patrie, et à l’honneur. Opérant sous son propre nom, il a tenté de soulever les armées d’Afrique du Nord. Arrêté, évadé, il reprit du service, parcourant comme Marie-Madeleine Fourcade la France entière par les trains. Arrêté encore, torturé dans les sinistres locaux du 84, avenue Foch, il tente une évasion. Repris, blessé, il est jeté au fond de la forteresse de Bruschal, enchaîné, menotté. Jugé par un tribunal militaire nazi, l’officier en appelle encore au Droit et au sens moral. Abattu, Aigle est jeté dans la fosse.

Marie-Madeleine Fourcade, contre toutes les exhortations anglaises à la prudence, exigea d’être de nouveau envoyée en France. C’est à cette occasion qu’elle fut arrêtée par la Gestapo. Après son évasion, elle poursuivit à pied, rejoignit les maquis, puis Paris. De là, plutôt que de profiter de la Libération, avec d’autres agents, elle s’élança à la suite de l’armée allemande, en doubla les colonnes en se faisant passer pour des collabos en fuite, et continua à renseigner les troupes américaines pour faciliter leur avancée.

Fourcade, Faye, Coustenoble. On ne devrait prononcer ces noms, et ceux du colonel Bernis, d’Henry Schaerrer, de Philippe Keenigswerther, de Georges Lamarque, de Jean Boutron, de Jeanine Rousseau, de Maritou Brouillet et de tant d’autres qu’avec l’infinie prudence que l’on accorde aux noms qui nous dépassent et que l’on profanerait presque à les dire en notre temps. Nous n’imaginons pas véritablement ce qu’ils ont fait pour nous, ou nous le faisons sous une vague réalité qui s’enfuit déjà, la Résistance. Nous les oublions même, eux, « et la divine flamme qui les animait ». Eux qui nous permettent d’être là, nous, en paix, en famille, sur les plages ou les sommets ces jours-ci, insouciants, frivoles, inconscients, insignifiants parfois, ou simplement heureux – grâce à eux.

Je vous demande de servir notre malheureux pays pour y faire revenir la paix, le bonheur, les chansons, les fleurs et les auberges fleuries. Fermez les prisons. Chassez les bourreaux… Comme beaucoup d’autres pays, la France aura à soigner, à panser et à guérir des plaies cruelles et de nombreuses ruines à relever. Mais seule dans son cas elle a son unité morale brisée. Tiraillée de tous côtés, elle est une digue qui crève sous le poids des eaux. C’est le plus grave et le plus urgent. Tout doit être fait pour sortir de cette impasse. Plus tard les historiens jugeront. Pour l’instant, il s’agit d’union et non de représailles, de travail et non de désordre. Agissez dans ce sens, mes chers amis, c’est mon dernier vœu…

Testament de Léon Faye, le 14 juillet 1944.

Il faut relever le nom de Marie-Madeleine Fourcade de l’oubli et, avec elle, celui de ses compagnons. Le donner à des places, des collèges – je sais que des élus me lisent, ils peuvent y penser : c’est un exemple rare à donner – l’insuffler dans notre Histoire. Chacun peut lire son ouvrage, « l’Arche de Noé »1, et porter soi-même la mémoire de cette femme. A travers elle, ce sera la mémoire de ceux qui ont donné leur vie et l’ont perdue parfois.

Et puis chacun peut lire, pour lui-même, l’« Appel des morts » du Réseau Alliance, pour que se fassent encore entendre les noms de ceux qui sont morts pour nous, pour la France.

Appel des morts du réseau Alliance, dressé par Marie-Madeleine Fourcade (cliquer pour agrandir)

Vous pouvez aussi vous rendre sur la page de l’association L’Alliance pour découvrir davantage l’histoire de ce réseau.

  1. du nom donné à l’Alliance par les nazis, puisque leurs pseudos étaient des noms d’animaux

L’article Comment avons-nous pu oublier Marie-Madeleine Fourcade ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-08-11

La maison brûle – avec ses habitants

S’il fallait attendre des morts pour nous y intéresser, nous y voilà : 91. Les cadavres de deux petites jumelles de neuf ans enlacées dans la mort par leurs grands-parents évoquent une Pompéi moderne. Mais ces morts sont en Grèce, à 2000 kilomètres de Paris, alors, pour ne rien voir, outre la distance, on incriminera la désorganisation des pompiers ou les constructions illégales. Pourtant, à 2000 autres kilomètres de Paris, la Suède est en feu. Au-delà de la Grèce, par-delà la Californie, cette fois, c’est le cercle arctique qui brûle.

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Cette phrase de Jacques Chirac, rabâchée et raillée, a été prononcée alors que, déjà, l’Australie était ravagée par des feux de forêt, attisés par le réchauffement climatique. Seize ans après, c’est l’extrême nord de l’autre hémisphère qui brûle et nous continuons de regarder ailleurs, fidèles à la grenouille d’Al Gore, celle qui oublie son instinct de survie et se laisse cuire vivante si l’on n’accroît la température que progressivement.

Et nous cuisons dans l’indifférence. À l’échelle planétaire, 2018 est pourtant la troisième année la plus chaude que nous ayons enregistrée… après 2017 et 2016. Les climatologues l’annonçaient il y a 30 ans, nous y sommes. Que prévoient-ils encore ? Dans 10 ans, donc demain, des records de température supérieurs de 2 à 3 degrés aux records actuels – soit 45 degrés. Nos enfants, eux, connaîtront des températures de 50 à 55 degrés. Le nombre de morts en Europe liés aux canicules passera de 3000 à 150000 par an.

Plutôt que de nous adapter à la tendance, faute de la contrarier, nous persistons à densifier et bétonner nos villes, îlots de chaleur bientôt invivables. D’autres terres le seront plus drastiquement encore. Faut-il alors mobiliser le spectre migratoire pour sensibiliser les masses ? Car « si rien n’est fait » – hypothèse régulièrement vérifiée –, ce sont des dizaines de millions de personnes en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient qui pourraient être poussées à se déplacer en masse. La dernière crise migratoire, qui a suscité tant de panique, aura alors des airs de transhumance estivale.

La maison brûle, nous brûlerons avec. Mais pendant 15 jours, sur toutes les chaînes, tous les jours, dans tous les titres, les sous-titres, nous avons regardé ailleurs, une seule et unique affaire. Elle n’est pas négligeable, mais, dans 10 ans, il n’en restera rien. Quand la vie même est en jeu, on aimerait pourtant qu’elle recueille le quart de cette attention.

unsplash-logoStephen Radford

Vous trouverez ici les sources de cette chronique, initialement publiée à La Vie dans un autre espace-temps :le 31 juillet, avant la canicule, et que l’on se préoccupe temporairement du climat.

L’article La maison brûle – avec ses habitants a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-07-23

Liberté, Égalité. Et, enfin, Fraternité !

« La fraternité est un principe à valeur constitutionnelle. » Plus d’un siècle et demi. Il a fallu plus de 150 ans pour que l’on s’avise de donner enfin force à l’un des trois termes de notre devise. Cette fraternité que chaque détournement humoristique, pardonné pour cette raison même, sacrifie toujours. Liberté, Egalité, Mbappé, c’est d’actualité. Mais quand il faut en faire sauter une, c’est toujours elle qui trinque. Liberté, Egalité, Laïcité. Liberté, Egalité, Sexualité. Liberté, Egalité, Choucroute (Jean Yanne, 1985). La même fraternité que Ségolène Royal tenta de faire scander en meeting. Ridicule sur la forme, pas si bête sur le fond.

Dans sa nouvelle vie juridique, la fraternité souffrira longtemps de ce péché originel : c’est en l’appliquant au traitement de l’étranger, le migrant, que sa valeur constitutionnelle vient d’être reconnue. Le Français pris de panique identitaire ne le pardonne pas. Elle n’a pourtant trait qu’à l’aide au séjour (et non, comme certains le prétendent, à l’aide à l’entrée, que le Conseil Constitutionnel a exclue expressément). Une aide apportée par quelques poignées de militants à travers la France et que l’on devine bien impropre à bouleverser la politique d’immigration, comme à motiver un homme à traverser le désert du Sahara, la Méditerranée sur un mauvais rafiot, et le col de l’Échelle enneigé… pour la raison que, là-bas, sur le sol français, il s’en trouverait un autre qui lui tendra la main et lui fera couvrir quelques kilomètres en voiture plutôt qu’à pied.

La fraternité n’a aucun contenu juridique ? La notion serait floue ? C’est possible, mais quand bien même la reconnaissance de la valeur constitutionnelle de la fraternité ne produirait aucun autre résultat concret, Chrétien, réjouis-toi plutôt de son énoncé même. Toi qui dénonces à loisir ou à raison l’individualisme libéral-libertaire, toi qui t’agaces de ces initiatives dites en « non-mixité » raciale ou sexuelle, toi qui pointes l’absence de ressort collectif de la nation, plutôt que la discréditer, investis cette notion, fais-la tienne – elle l’est déjà, même si les autres ne la vivent pas sous le regard d’un même Père. Et tiens, Conseil pour Conseil, tu découvriras que c’est entre autres en référence à la fraternité que le Conseil d’Etat vient de rejeter euthanasie et suicide assisté.

 

Initialement publié dans un autre espace-temps : avant la finale.

Photo : Nina Strehl

L’article Liberté, Égalité. Et, enfin, Fraternité ! a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-07-16

« La République ! »

Photo par ma pomme

Je suis un intermittent du football. Aux intervalles longs. Ma propre contribution au football se résume, j’en fais ici la confession publique, à une action dans un match entre professeurs et élèves de Terminale : placé à l’arrière, tout à l’arrière, sous la pression d’une équipe entière de profs qui montaient, plus véloces qu’Olive et Tom, et conscient d’être le dernier rempart avant notre gardien, j’ai pris la plus belle impulsion de ma vie et j’ai bloqué ce  ballon. Moi-même. Tout seul. Et des deux mains. Le Terre s’est arrêtée de tourner, les deux équipes, moi excepté, se sont figées dans une incrédulité partagée. Sur pénalty, les profs ont marqué l’unique but de la rencontre. Le directeur, un Normalien, rédacteur d’un paquet d’ouvrages, m’a regardé avec la même sévérité que ma mère le ferait si j’allais au coiffeur. La faute de goût était impardonnable. J’ai rejoint les bancs de ma propre initiative sans que, de mémoire, aucun de mes équipiers ne songe à me retenir et je m’y suis trouvé bien seul à en rire encore une fois assis. C’est dire mon rapport au football. Pourtant, tous les quatre ans, quand la France passe les matches de poules, je jette un regard. Pour en être, avec les autres, avec les miens, avec vous, tous.

Hier surtout, j’ai emmené mes garçons1, je voulais qu’ils puissent voir ça. J’ai ressorti de la commode deux drapeaux. Vous les connaissez, vous avez les mêmes. Je les ai achetés il y a trois ans. Ils n’étaient pas ressortis depuis. Le plus grand, tout neuf, a encore ses plis. Il y a trois ans, je l’avais accroché dans mon jardin, bien visible de la rue, pour dire ma solidarité avec toutes les victimes et leurs proches, pour dire que j’étais Français et touché à ce titre, pour être frère dans la peine. Hier, je l’ai fixé à un grand piquet et nous y sommes allés, pour que mes garçons voient aussi ce drapeau français un jour de fête, pour être frères dans la joie. Ceux qui étaient avec moi hier devant le match peuvent témoigner qu’il a beaucoup volé, ce drapeau.

Tout le monde ne s’est pas glorieusement illustré hier soir, après la victoire, c’est certain. C’est un fait et c’est aussi une part de notre réalité nationale. Je ne l’oublie pas. Mais je n’oublie surtout pas le bon grain, indéfectiblement mêlé dans la même réalité.

Quel chemin parcouru, depuis que l’équipe de France a touché le fond, à Knysna ! Comme elle est loin, cette équipe de starlettes hautaines et acrimonieuses et loin, ce tableau qu’elles renvoyaient, d’une France sans valeurs, suffisante et individualiste. Il était injuste certainement, comme il serait certainement trop optimiste de le croire envolé pour de bon. Mais nous avons vu cette fois une équipe jeune, ambitieuse, humble souvent, joyeuse toujours, et dont on a beaucoup salué la fraternité – une fraternité qui me tient à cœur. Hier soir, nous avons surtout perçu un parfum nouveau, un esprit nouveau, une forme de gravité ou de responsabilité jusque dans la fête parce que la France d’aujourd’hui sait qu’elle vit des moments mêlés, elle sait que plus aucune fête ne se prépare sans que l’on ne prévoie aussi des mesures antiterroristes.

Alors, pour clore son interview, l’entraîneur de cette équipe, Didier Deschamps a lancé « Vive la République !». Il n’a rien d’anodin, ce cri, il ne doit rien au hasard. Il y eut des « Vive la France ! », il y en eut beaucoup, mais ils ont toujours cette ambiguïté dont un « Vive la République » est dépourvu : est-ce le pays ou l’équipe qui est célébrée, quand on lance « vive la France »? Ce « Vive la République », lui, est clair, explicite, univoque. Dans les vestiaires, il y eut encore ce « petit Français » si grand par le sang versé, ce blessé de guerre qu’Emmanuel Macron a eu la générosité et l’intelligence d’emmener avec lui. Et aux mots du président se mêlaient ceux de Paul Pogba qui, par deux fois, lance « la République ! ». Ces joueurs-là ont quelque chose dans le crâne en plus, par rapport à leurs aînés directs. Que cela vienne d’eux-mêmes, ou des discours bien sentis que l’on imagine assez, de la part de Didier Deschamps.

Avant que sa conférence de presse ne soit envahie par cette équipe de jeunes joueurs ivres de joie et lançant, comme dans les vestiaires – Griezmann, Matuidi, Umtiti réunis – autant de « Vive la France et Vive la République ! », un Didier Deschamps ému et paternel a confié ceci : « Ils ne seront plus jamais les mêmes et j’en suis désolé pour eux ». Sportivement, c’est probable. Mais qu’ils gardent l’esprit, qu’ils gardent cette responsabilité ! Qu’ils n’oublient pas, aussi jeunes qu’ils soient, qu’ils peuvent faire plus pour notre pays qu’être de grands joueurs de football. Qu’ils n’oublient pas qu’ils peuvent transcender leurs destins individuels. Grâce à eux, dans tant de foyers, dans tant de quartiers et des plus variés, on a entendu ce mot : « la République ! ». Pour une fois, il était lancé non par des politiques mais par leurs héros, de ce soir et des quatre ans à venir.

Ne l’oublions pas, car sur cela, nous pouvons construire.

« Si vis pacem, para pacem» (Georgio La Pira)


  1. N’allez pas chercher de sexisme ici : ma fille n’est pas rentrée

L’article « La République ! » a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-07-09

Où vont les hommes ?

L’Histoire a-t-elle un sens ? Est-elle cyclique ou linéaire, sinusoïdale en pente ascendante ? Elle emprunte parfois trop au pendule de Newton, inéluctable balancier, piégeant l’humanité entre ses chocs réguliers.

Posons ceci pour que nul n’en doute : il reste des combats féministes légitimes. Il serait toutefois heureux que l’on soit capable d’une vision bilatérale et, si l’on veut échapper à la malédiction du pendule, de prendre également en considération la condition des hommes. Car depuis quelques années, il semble que la place de l’homme ne soit plus envisagée qu’en retranchement et en abstention. C’est pour partie légitime : l’affirmation nécessaire de la place des femmes se conquiert mécaniquement sur celle des hommes, mais nous ne semblons plus savoir de ces derniers que ce qu’ils ne doivent plus être. Leur force physique est inutile. Les femmes donneront toujours la vie, mais les hommes ne donnent plus la leur pour la Nation (à tout le moins pas tous, et pas exclusivement). Le seul fait de voir en l’homme un protecteur passe pour sexiste. Et il semble que la féminité puisse toujours être louée quand la virilité serait suspecte par essence et coupable en puissance.

On pourrait se gausser des interrogations existentielles des hommes… comme nombre d’hommes se sont moqués de celles des femmes. Outre un certain manque de charité, ce serait oublier Newton et son pendule. Or, face à ce trouble, certains ont versé dans un masculinisme souvent sommaire, parfois cocasse quand ils valorisent les archétypes les plus caricaturaux de la masculinité, et quelquefois dangereux, quand ils rejoignent des communautés en ligne revanchardes. Il a sa part dans l’élection de Donald Trump, on le trouve chez nos extrêmes, il s’épanouit dans trop de cités… et il n’y a pas jusqu’à certains discours catholiques approximatifs qui ne trahissent confusion et désarroi. Il faut entendre ces interrogations tant qu’elles sont légitimes.

Où vont les hommes ? Je veux saluer ces centaines d’hommes, qui me sont autant de frères, avec lesquels j’ai marché la semaine dernière. Ils ont discrètement pris les routes de France pour le pèlerinage des pères de famille, de Cotignac au Mont-Saint-Michel, en passant notamment par Vézelay. Sans virilisme aucun, attentifs à leur juste place d’hommes et de pères et amoureux de celle de leur épouse.

unsplash-logoBrunel Johnson

L’article Où vont les hommes ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-06-27

Porno : maintenant, on passe à l’acte !

Tout ne va pas toujours plus mal. Regardez le porno. Cela ne va que lentement mieux, mais la prise de conscience progresse. Pour n’être pas le premier, le « coup de gueule » annuel des gynécologues et obstétriciens français a, cette fois, rencontré plus d’écho. Et alors qu’il y a 25 ans, Jack Lang déclarait qu’on avait « tort de décrier et de mépriser » le porno, après Laurence Rossignol, Agnès Buzyn s’inquiète désormais de sa diffusion auprès des mineurs. La question est ainsi passée – ce n’est pas un maigre signe – de la Culture à la Santé.

Il serait temps. Car cela fait aussi 25 ans que notre droit prévoit une peine de trois ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende la diffusion d’un message pornographique « susceptible d’être vu ou perçu par un mineur » (art. 227-24 du Code pénal), sans que jamais nos gouvernants ne se soucient de l’effectivité de la loi. Trop anxieux de paraître coincés du fondement, ils ont laissé s’installer des sites aux filtrages si illusoires qu’ils sont autant de bras d’honneur au législateur.

Il serait temps. Car cela fait aussi dix ans que l’on a constaté une augmentation de 50% de la violence sexuelle entre mineurs, concomitante de l’expansion du porno en ligne ; plus encore que l’on alerte sur la banalisation d’une sexualité toujours plus trash chez les jeunes, la vision constamment dégradante de la femme qu’il colporte et encore sur les conséquences physiologiques et neurologiques chez tous de ce qui est devenu une véritable addiction. Dix ans enfin que le professeur Israël Nisand tente de faire valoir une disposition simple : soumettre le visionnage de porno à l’utilisation d’une carte bancaire.

Ne perdons plus de temps avec tous ces prétextes à l’inaction : l’invocation d’un porno féminin, dont le meilleur titre semble être l’Arlésienne ; la prétendue impossibilité de réguler le Web ; la confiance en la seule éducation car c’est surévaluer l’impact de celle que l’on donne… et de celle que donnent les autres parents ; la restriction d’accès qui en découlerait pour les adultes car l’âge adulte se caractérise justement par la capacité à assumer ses actes. Et puis le fait qu’une telle proposition n’éviterait pas les contournements : parce que l’on ne peut pas tout, alors nous ne ferions rien ? Cette mesure aurait a minima l’intérêt de réduire les expositions involontaires des enfants au porno.

Agissons, ou cessons à jamais de nous offusquer d’un baiser volé chez Indiana Jones et de balancer des porcs.

Fidel Fernando

L’article Porno : maintenant, on passe à l’acte ! a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-06-18

Migrations : la faute aux secours ?

L’idée de reprocher aux secours une complicité active avec les réseaux de passeurs a eu ses partisans. Moins radicale, l’idée d’une complicité objective  a refait son chemin à l’occasion de la dérive de l’Aquarius, y compris dans des milieux que l’on aimerait voir épargnés. Ainsi, les navires de secours seraient le maillon irresponsable entre le continent européen et les passeurs pour permettre à ces derniers de se livrer à la traite des migrants. On peut certes penser que si ces navires n’étaient pas là, les migrants n’arriveraient pas. Mais cesseraient-ils pour autant de partir ? Suffirait-il de laisser la mer faire son office pour dissuader les migrants de partir ?

Blâmer ceux qui tendent une main secourable n’est déjà guère intuitif et l’on aimerait des preuves. Reprocher au Bien de donner au Mal l’occasion de s’exprimer n’est pas évident. On peut tout aussi bien reprocher à celui qui donne une pièce au SDF de le maintenir à la rue. Ou critiquer les distributions de repas, celles du Secours Catholique comme celles des Restos du Cœur. Certains le font, et considèrent que c’est déresponsabilisant. Aider son prochain le dissuaderait de se prendre en main. Il vaudrait mieux « passer de l’autre côté ». C’est pourtant un peu le principe de l’amour, de la confiance et du secours : ils vous mettent en « danger ». Chacun peut le comprendre et le chrétien le devrait plus encore. Je me souviens des mots du Cardinal Sarah, racontant qu’il était venu au secours d’une femme :

Elle m’avait certifié qu’elle n’avait plus rien; à l’évidence, elle m’avait trompé. Mais si je n’avais pas répondu à ses pleurs, je ne répondais pas à l’appel du Christ qui nous demande d’aider ceux qui sont dans la détresse. J’avais la certitude d’avoir agi selon les mots de saint Paul : « La charité croit tout, espère tout, supporte tout« . A cette femme, il revenait de faire face à sa conscience. En fait, il ne faut pas que le discernement sur les intentions des autres nous empêche de vivre la charité.1

Mais soit, j’en sais parmi vous qui ne sont pas chrétiens et d’autres qui, pour être chrétiens, jugent la charité déplacée et irresponsable en la matière. La politique ne devrait pas s’en soucier, quoi que Jacques puisse en penser (Lt de saint Jacques, 2, 17). Mettons donc de côté la générosité et la morale; il se trouve que selon le sujet auquel elles s’appliquent, elles ont parfois mauvaise presse.

Intéressons-nous à des éléments plus factuels.

Une donnée, déjà : d’une douzaine l’an dernier, il ne reste plus que trois bateaux d’ONG pour pratiquer les secours (l’Aquarius, le Sea-Watch-3, et le Seefuchs). On peut arguer que l’information n’est pas encore passée auprès des migrants mais le fait est que la réduction drastique du nombre de navires de secours et l’élévation mécanique du risque de noyade n’a pas arrêté les départs de migrants, même si elle coïncide avec une baisse de ceux-ci. Et l’on peut aussi douter que la seule présence trois navires en mer ait un impact véritable sur des migrations aux causes structurelles et conjoncturelles profondes. Il n’est en tout état de cause pas inutile de garder à l’esprit que trois bateaux ne permettent à l’évidence pas de secourir tous les migrants. J’ose à peine émettre l’idée que cela pourrait en rassurer certains.

Deux chercheurs – Charles Heller et Lorenzo Pezzani de l’Université de Londres – ont publié deux rapports : l’un en 2016, intitulé Death by rescue, et l’autre en juin 2017, Blaming the rescuers (résumé en français). Le premier porte sur la fin de l’opération Mare Nostrum qui visait à secourir les migrants, précisément dans le but de les dissuader de traverser la Méditerranée. L’idée de cette interruption était que moins il y aurait de bateaux, moins il y aurait de sauvetages, moins il y aurait de départs en amont. L’expérience a donc bien été tentée, par l’Union Européenne. Le second visait à répondre à d’autres accusations notamment portées par Frontex sur l’exécution de leur mission par les ONG, et reprises jusqu’ici.

Le premier rapport souligne notamment que, alors que dans les quatre premiers mois de 2014, plus de 26.000 migrants ont traversé la Méditerranée et 60 morts ont été enregistrées, durant la même période en 2015, un nombre quasi-identique de traversées sont intervenues, mais le nombre de morts s’est élevé à 1.687 (selon des chiffres de l’UNHCR et de l’OIM). La probabilité de mourir en mer a donc été multipliée par trente, passant de 2 morts pour 1.000 traversées à 60 pour mille. Le rapport démontre ainsi que « l’arrêt de l’opération Mare Nostrum n’a pas entraîné une diminution des traversées au début de l’année 2015, mais un accroissement du nombre de morts ». Jean-Claude Juncker a dû reconnaître lui-même que « l’arrêt de la mission Mare Nostrum a été une grave erreur qui a coûté des vies humaines ». Le second rapport, entre autres éléments, souligne la déconnexion entre le nombre de départs de migrants et l’existence de navires de secours. A titre d’exemple, elle souligne que les traversées de migrants se sont accrues de 46% entre 2015 et 2016 sur la route de la Méditerranée occidentale depuis le Maroc, en l’absence de tout navire de secours d’ONG.

*

En la matière, il n’est pas convenable de tester des idées. Lorsque la vie et la mort sont en jeu, on n’émet pas une opinion.

Les rapports qui précèdent peuvent être discutés. Mais pas sur la base d’une hypothèse soulevée dans une discussion de salon. Si l’on veut encore soutenir – malgré l’absence de preuve et une expérience passée contradictoire – que les opérations de secours sont responsables des traversées en mer alors, que l’on explique encore quelle politique on entend mettre en œuvre.

A combien de morts par noyade évalue-t-on la dissuasion ? Qui prendra la décision de laisser ces hommes, femmes et enfants mourir dans le but hypothétique d’avoir moins d’immigrés chez nous ? Qui ouvrira les yeux… et qui les fermera ? Qui assumera ?

Contrairement à ce que de petits caricaturistes propagent, personne – à tout le moins pas ici – ne souhaite voir s’accroître l’immigration. Personne – à tout le moins pas ici – ne soutient qu’un État n’aurait pas le droit de contrôler ses frontières. Et, ici non plus, les perspectives sur le front de l’immigration ne laissent pas bien à l’aise. Mais n’allons pas chercher de fausses responsabilités, et n’allons pas incriminer ceux qui cherchent à rendre le calvaire plus doux. Les causes véritables de l’immigration sont sans commune mesure avec l’action de trois navires de secours. Elles ne sont pas prêtes de s’éteindre et sont un défi pour l’avenir. Mais si l’on partage la volonté de l’endiguer, ce n’est pas en laissant les migrants sombrer dans la Méditerranée que l’on y parviendra. Gardons au moins cette décence-là.

 

[MAJ : il est utile de lire cet article, proposé en commentaires par Exile : Pourquoi les arrivées de migrants en provenance de Lybie s’effondrent ? Il donne un aperçu assez large des actions entreprises et il répond aussi, sans le vouloir, à ceux qui veulent croire que la chute du nombre des arrivées de migrants depuis cet été serait dû au coup d’arrêt mis aux activités des ONG]

 

Photo : Jaromír Kavan


  1. L’extrait se poursuit ainsi : Au Ciel, nous serons jugé sur la charité comme disait saint Jean de la Croix. N’oublions jamais les mots de l’Evangile de Matthieu : « Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,45) » Dieu ou rien, éd. Pluriel, pp 205-206

L’article Migrations : la faute aux secours ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-06-14

Dieu n’est pas une #Fakenews

Au Parlement français se discute une loi qui imagine encore poursuivre la mauvaise foi. La loi, à ce jour, prévoit d’incriminer ceux qui iraient avancer « un fait dépourvu d’éléments vérifiables le rendant vraisemblable ». L’esprit est facétieux. Aussi, pour la contrer, certains ont évoqué l’existence de Dieu. L’affirmer tomberait sous le coup de la loi ? Le texte permet de l’exclure, mais que la controverse dure ! Quand la loi passera, j’écrirai « Dieu existe ! », le clamerai avec joie. Je le ferai cent fois et serais bien déçu si je ne me trouvais poursuivi, prévenu.

J’entends être le premier à subir le procès. J’appellerai les sommets et la brise légère, le vol d’une mésange et les sourires aux anges, la joie d’un passant et la main d’un enfant, ces moments fugaces de parfaite harmonie, d’amitié pour les hommes, pour la pierre, pour la vie. Puis ces versets reçus, de grâce bienvenue. Je convierai Hillesum, Kolbe, invoquerai Chergé, qui à l’homme et pour Dieu se sont tous consacrés. Au Palais, j’inviterai tous ces saints anonymes qui donnent leur vie aux malades, aux exclus, aux victimes, pour qu’un peu de la leur, elle aussi, s’illumine.

J’ai invoqué l’Amour ? Je citerai la Raison ! Celle qui, de toutes choses, entend trouver la cause. Elle viendra, c’est certain, oui, elle comparaîtra : elle ne peut dédaigner l’affaire la plus belle, et laisser dire aux hommes qu’ils seraient là sans elle. Tout aurait une raison, la vie n’en aurait pas ? Le monde aurait surgi : par un « pop » soudain, il y aurait quelque chose plutôt que de n’y avoir rien. Newman sera mon témoin, j’exposerai Thomas, et encore Voltaire, même si c’est pas casher ! Je citerai aussi ces esprits scientifiques qui, bien considéré et très bien étudié, ne conçoivent l’Univers autrement que créé : voyez Lemaître, Pasteur, Newton ou bien Kepler.

Je n’aurai pas prouvé l’existence de Dieu ? C’est vrai, certes, je le sais. Et cela vaut bien mieux. C’est affaire de foi, et non celle d’une loi. Mes faits sont vérifiables, l’hypothèse vraisemblable. Je rêve d’un tel tour, je rêve de ce procès : je me vois dans le vent, sur les marches du Palais. à mon poing bien dressé, cette décision unique : « au nom du peuple français », au sceau de la République, l’assurance ineffable que Dieu est vraisemblable.

Initialement publiée le 7 juin 2018

L’article Dieu n’est pas une #Fakenews a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-05-30

France, ta Justice fout le camp.

La condamnation de Jérôme Cahuzac à une peine de prison sévère mais aménageable a fait ressurgir le grief d’une « justice de classe », laissant flotter l’insinuation absurde d’une complaisance des juges avec les puissants. C’est bien mal connaître les magistrats. Mais l’affaire médiatique, par son éclat et son extraordinaire, masque des réalités préoccupantes, plus ordinaires et persistantes.

Imagine-t-on qu’au Conseil des Prud’hommes de Bobigny les ordinateurs n’ont été installés qu’en 2008 – et sans accès à Internet ? Qui peut croire que le tribunal de commerce de Paris, que l’on imagine fastueux, dispose d’une enveloppe annuelle de 12.000€ – 1000€ par mois ? Que son président, déjà bénévole, décroche lui-même les voilages du tribunal pour les déposer à la laverie du quartier ? Le manque de moyens de la Justice, en pratique, au-delà encore des postes de magistrats et greffiers, ce sont des juridictions qui, au mitan de l’année, n’ont plus de quoi acheter papier, ampoules ou même fioul pour chauffer les tribunaux l’hiver.

Tous exemples tirés du livre d’Olivia Dufour, Justice, une faillite française ? (éditions LGDJ), grand cri de ras-le-bol d’une journaliste judiciaire. Elle y déploie les implications les plus crues de cette faillite : ces audiences tant surchargées qu’en pénal un prévenu peut écoper de 10 ans de prison en comparution immédiate au beau milieu d’une nuit, ces délais judiciaires pendant lesquels des « affaires familiales » s’aggravent ou qui dissuadent d’avance les Français d’en appeler à la Justice. C’est pourtant un pilier constitutif de la démocratie, la Justice : où et comment vont-ils la trouver, les citoyens, si ce n’est par la justice d’État ?

Pour y remédier, la Justice vit d’expédients et de déshumanisation. Dès que la procédure le leur permet, les magistrats n’écoutent plus plaider les avocats, le divorce par consentement mutuel se fait sans juge et le gouvernement s’apprête à confier à des directeurs de Caf, dont on cherchera en vain la légitimité institutionnelle pour le faire, le traitement des litiges sur les prestations compensatoires.

La Justice n’est pas la seule à souffrir. Notre état se disperse dans les missions plus accessoires, tandis que ses missions régaliennes dérivent, ne survivant que par l’abnégation et le sens de l’état des fonctionnaires. Jusqu’à quand et jusqu’où ?

Initialement publiée plus tôt.

L’article France, ta Justice fout le camp. a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-05-17

A Marin, mon frère

Tu avais vingt ans, la vie devant toi, une petite amie, de bonnes études. Tant d’autres ne vivent que dans la poursuite de leur seul et petit bonheur. Alors pourquoi es-tu intervenu ce soir-là, pour défendre ce couple qui s’embrassait ? Si seulement, comme d’autres pressent le pas, tu avais regardé ailleurs… Combien doivent penser que ton histoire est la preuve qu’il faut suivre son seul chemin, se mêler de ses seules affaires.

Ce soir-là, tu as posé un acte auquel rien ne t’obligeait, hormis l’amour. Car c’est la justice et c’est l’amour qui ont dicté ta main, ta voix. Certains le raillent, d’aucuns le méprisent : l’amour serait le sentiment des faibles et la foi qui t’anime, une religion efféminée. Mais voilà, pour ton malheur, tu as rappelé aux Hommes que l’amour est une noblesse. Que l’amour risque tout. Car c’est bien l’amour qui t’a soufflé ce courage.

Ce vendredi, tu as rencontré ton agresseur au tribunal. Tu t’es présenté à cette épreuve la démarche heurtée et la gueule cassée, la tête haute et le regard droit. Tout le monde aurait compris la haine, tu as opposé le pardon. Il a ruiné la vie qui t’était promise, tu t’es soucié de la sienne. D’un jeune à un autre, tu lui as dit que tu espérais qu’il se construirait, qu’il « changerait, qu’il ferait des études, pour ne plus être le même qui est la cause de ce que [tu] es aujourd’hui ». Et puis tu as encore eu ces mots d’une bouleversante justesse, Marin : « Je pourrai peut-être un jour te pardonner, mais je ne t’excuserai pas ». L’amour n’est pas pour les faibles, et le pardon n’est pas l’oubli, ce n’est pas la complaisance. Ce sera, en conscience, la décision de libérer ton agresseur de sa dette à ton égard, et te libérer un peu toi-même.

Tu as agi comme le chrétien que, je crois, tu es. C’est bien sûr trop facile à écrire quand c’est l’autre qui la porte, mais le christianisme ne va pas sans la Croix. Tu paies le prix fort, oui, mais j’ai en tête une longue cohorte de noms de ceux qui ont pris tous les risques pour l’amour, et le tien, Marin, s’inscrit à leur suite.

Tu as agi en digne citoyen d’un pays qui porte dans sa devise une vertu qu’il oublie un peu trop, et tu la lui as rappelée : la fraternité. Tu as été frère du couple agressé, frère aussi de ton agresseur. Tu es le nôtre encore. Le mien. Merci, Marin, mon frère.

Initialement publiée le 5 mai 2018

L’article A Marin, mon frère a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-05-01

Vous n’entendrez plus les oiseaux comme avant

« On ne voit plus d’hirondelles. » C’était il y a un peu plus d’une dizaine d’années et ma grand-mère me gonflait, parce que les hirondelles accompagnaient le cortège de toutes ces choses qui allaient de mal en pis, qu’elle ne verrait pas mais que je me coltinerais. Elle n’était pas la seule comme ça, ma grand-mère et j’en connais même chez les jeunes. Le hic c’est que parfois, ta grand-mère a raison.

« Le taux d’extinction actuel des espèces est estimé de dix à cent fois supérieur à ce qu’il était lors des crises d’extinction précédentes, et de cent à mille fois supérieur au taux normal. Nous avons fini par nous accoutumer à cette formule choc : la sixième extinction de masse est en marche. » C’est l’un des constats du livre de Mahaut et Johannes Hermann, La Vie oubliée, qu’ils m’ont fait l’amitié de me demander de préfacer. Les moineaux, rares espèces d’oiseaux que le petit parigot voit encore – avec les pigeons – ont presque disparu à Paris : leur nombre a chuté de près de 75% depuis 2003. Pas sur un siècle, pas sur un quart de siècle, donc : en 15 ans. Un chiffre qui commande d’ouvrir l’œil, et le bon.

L’ouvrage évite le catastrophisme, mais le fait est que vous n’entendrez plus les oiseaux comme avant. Parce que leur population chute de façon dramatique, cette réalité ne peut être édulcorée : le constat sans appel doit être posé. Mais si vous ne les entendrez plus comme avant, c’est aussi qu’après avoir lu ce livre, ils ne seront plus pour vous la simple BO d’une balade ordinaire mais la voix de la Vie et son cœur battant. Comme le notent nos auteurs, « la vie moderne se déroule presque sans interaction directe avec la vie sauvage, au point d’oublier son existence et d’y devenir aveugles. Notre monde se croit sans nature comme le monde de l’athée est sans Dieu. » Peut-être alors, même si le geste est dérisoire, vous abonnerez-vous comme moi au groupe Faune de France voire au coin ornitho et découvrirez-vous la diversité persistante de cette petite population : Rossignol philomèle, Cochevis huppé, Bergeronette grise, Rollier d’Europe, témoins magnifiques de la Création…

Les auteurs le soulignent : l’émerveillement accompagne la prise de conscience. Au-delà des oiseaux, il y a encore toute une faune méconnue à préserver. Mais avant de s’ébahir devant le crache-sang, le notodonte emplumé ou le chrysope aux yeux d’or1, commençons par le niveau 1 de l’éblouissement. Leur chants, leurs noms, leurs plumages et, quand nous saurons les individualiser, alors nous voudrons naturellement les préserver.

La Vie oubliée alterne des pages amoureuses et poétiques et des passages techniques, pour faire comprendre à chacun pourquoi ces populations déclinent, ce qu’est une zone humide, pourquoi on ne peut pas déplacer tout un écosystème, pourquoi réimplanter une espèce est une gageure sinon une vue de l’esprit et pourquoi, d’ailleurs, non, le loup n’a pas été réimplanté en France mais a naturellement recolonisé l’espace. Mahaut et Johannes ont, dans ces pages, le style qui me les a fait aimer dans nos échanges sur les réseaux : une infinie sensibilité allant de pair avec leurs révoltes intérieures, le souci de convaincre, pas de persuader, des convictions totalement incarnées et une vraie légitimité. L’un et l’autre sont des écologistes de longue date. Mahaut est engagée. Johannes aussi. Les oiseaux, il les connaît, les compte, les pointe, les recense. C’est son job. Il peut vous parler de ces zones humides et même vous dire à quel emplacement de ses Rhône-Alpes on trouve quelle espèce. Il vous parlera aussi de l’effet de la disparition des haies ou des évolutions de l’architecture sur le nichage des oiseaux.

Il y a encore une dimension supérieure à leur ouvrage. A vrai dire, eux et moi ne nous serions vraisemblablement pas croisés si nous n’avions pas partagé une même foi et une démarche commune.

Nous sommes assez tentés par un catholicisme intégral : le défi permanent de tout prendre dans la doctrine sociale de l’Église. Chacun a sa culture personnelle, ses affinités politiques. Celles de Johannes et Mahaut ne sont pas les miennes… et réciproquement – mais tous, chrétiens ou au moins catholiques, nous avons à nous laisser déranger, chahuter, par une Parole qui se joue des clivages, et se fout des cases. Cette parole n’est pas à gauche, ni à droite, elle est au-dessus et nous permet d’être justes, parce que tout est lié. Mahaut et Johannes Herrmann déplorent pourtant que trop de catholiques aient écarté la Création de leurs préoccupations2, plaçant « la Vie  » à droite, la Création à gauche.

Bien sûr, le pape François a mis ces thèmes en lumière avec son encyclique Laudato Si, perturbant d’ailleurs certains catholiques qui semblent trouver cela un poil vulgaire ou mondain pour un pape, quand cela ne contredit pas leur foi intéressée dans le « paradigme techno-économique ». Sur ce sujet, pourtant, François n’innove que par l’écho qu’il obtient. Malgré leur profonde continuité, nous nous retrouvons, comme il y a des parcs à thèmes, avec des papes à thèmes. La responsabilité dans cette thématisation des papes est multiple. Elle arrange probablement autant leurs partisans que leurs contempteurs. Jean-Paul II et Benoît XVI seraient des papes de « la défense de la Vie ». Le premier serait celui de la « théologie du corps ». A en croire certains, ils en auraient oublié une.

Impossible d’y croire après avoir lu Johannes et Mahaut car Jean-Paul II est peut-être bien le premier « pape vert ». Le souci de la Création et de la biodiversité irrigue nombre de ses textes. Ainsi l’encyclique sociale de 1987, Sollicitudo rei socialis, ou même Evangelium Vitae, en 1995. En 1990, son message pour la Journée mondiale pour la Paix est consacrée à la question écologique, avec un titre fort – La paix avec Dieu créateur. La paix avec toute la créationet des termes qui ne le sont pas moins :

La société actuelle ne trouvera pas de solution au problème écologique si elle ne révise sérieusement son style de vie. En beaucoup d’endroits du monde, elle est portée à l’hédonisme et à la consommation, et elle reste indifférente aux dommages qui en découlent. Comme je l’ai déjà fait observer, la gravité de la situation écologique révèle la profondeur de la crise morale de l’homme. Si le sens de la valeur de la personne et de la vie humaine fait défaut, on se désintéresse aussi d’autrui et de la terre. L’austérité, la tempérance, la discipline et l’esprit de sacrifice doivent marquer la vie de chaque jour, afin que tous ne soient pas contraints de subir les conséquences négatives de l’incurie d’un petit nombre.

Sans surprise, Benoît XVI s’est inscrit dans une parfaite continuité d’inspiration avec Jean-Paul II. Vingt après lui, son message pour la Journée mondiale pour la Paix n’est pas moins fort et explicite. Le lien est clair entre le souci écologique et la paix. Ainsi, dans ce texte, Si tu veux construire la paix, protège la Création, Benoît XVI écrit-il :

Comment négliger le phénomène grandissant de ce qu’on appelle les «réfugiés de l’environnement » : ces personnes qui, à cause de la dégradation de l’environnement où elles vivent, doivent l’abandonner – souvent en même temps que leurs biens – pour affronter les dangers et les inconnues d’un déplacement forcé ? Comment ne pas réagir face aux conflits réels et potentiels liés à l’accès aux ressources naturelles ? Toutes ces questions ont un profond impact sur l’exercice des droits humains, comme par exemple le droit à la vie, à l’alimentation, à la santé, au développement.

Nos auteurs le soulignent : le souci de la Création ne relève même pas uniquement de la pensée sociale pour Benoît XVI, il la lie directement à la liturgie – comme en témoigne son livre L’esprit de la liturgie, paru en 2001 – et à l’eucharistie comme en témoigne son exhortation apostolique post-synodale sur l’Eucharistie, Sacramentum Caritatis (au point 92).

*

On entend d’ailleurs, dans La Vie oubliée, un appel à l’aide. A l’aide pour la Création, pour la biodiversité. A l’aide pour un environnement que nous chérissons, avant de ne le chérir qu’en documentaires sur Arte ou sur France5. A l’aide pour que les catholiques de tous horizons démentent les assignations convenues, qu’ils apportent leurs forces dans la sauvegarde de la Création et se saisissent enfin du message entier de l’Église, soucieuse de toutes les fragilités, de toutes les vies, de toute la Vie.

Et puis, maintenant que vous avez entendu le chant de cette fauvette à tête noire, osez me dire que vous ne répondrez pas présents !

Photo : un Zostérops du Japon, par via Boris Smokrovic


  1. J’ai piqué les noms dans un article dédié aux insectes méconnus : ceux que je ne connais pas
  2. Mahaut et Johannes reconnaissent les responsabilités partagées, que ce soit l’abandon du sujet par la droite ou sa préemption par la gauche, qui a trop souvent mêlé l’écologie à des thèmes sociétaux qui ne lui étaient aucunement liés, contribuant ainsi à la discréditer dans l’électorat de droite – quand bien même ceci n’était pas non plus ajusté de la part de cet électorat

L’article Vous n’entendrez plus les oiseaux comme avant a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-04-25

Consternante, Christine Angot

Passe encore, Christine Angot, que vous ayez obtenu votre tabouret de chroniqueuse après une séquence où seul le ridicule rivalisait avec la hargne que vous manifestiez. Je ne m’étonne plus des tares médiatiques, quand la capacité à provoquer du bruit supplante celle de générer du fond.

Passe encore, Christine Angot, que vous vous acharniez sur quelque comédien, chanteur ou écrivain, victimes à demi-consentante de votre petit théâtre de la méchanceté. Ils y passeront un mauvais moment, chacun le sait, chacun l’attend, mais ils gagneront en notoriété d’une main ce qu’ils auront sacrifié de dignité de l’autre. Cela fait bien longtemps que je me passe de votre bal funeste si je l’ai jamais regardé, bien longtemps que je me refuse à céder à la promotion hebdomadaire du dernier « clash » à votre actif.

Mais vous vous êtes mis en tête de calomnier, dans votre absurde jeu de massacre nihiliste, des personnes parmi les plus admirables, gardiens du sens quand l’absurde semble gagner : les bénévoles en soins palliatifs, et c’est parfaitement odieux.

C’était une belle opération de propagande, rondement menée. Recevant Jean-Luc Romero, Laurent Ruquier a d’abord exécuté le pourtant consensuel Jean Leonetti. Lui avait obtenu de rares votes unanimes avec les lois qu’il a portées, quand l’unanimité n’a régné sur votre plateau que faute de la moindre contradiction, de la plus petite opposition. Dans une émission qui voudrait se parer d’impertinence, Jean-Luc Romero a déroulé son idéologie sur un plateau servi avec complaisance par Laurent Ruquier et lustré par un Yann Moix chargé d’hagiographie, avant que vous n’entrepreniez de diffamer lâchement des bénévoles dévoués, absents du plateau.

Prétendant « vous être un peu renseignée », vous avez mis en accusation une association, Jalmalv (Jusqu’à la mort, accompagner la vie), association de bénévoles en soins palliatifs. Des gens qui prennent le temps d’accompagner une fin de vie que notre société voudrait ignorer, d’être présent auprès de nous dans notre ultime fragilité, quand nous souffrons, quand nous angoissons, le temps de tenir la main d’hommes et de femmes dans la plus grande fragilité physique et psychologique, au seuil de la mort. Ils sont là, eux, pour entendre les peurs, pour accepter la détresse et la révolte encore, même contre eux, parfois. Ils sont là, eux, quand des enfants ne font plus les quelques kilomètres qui les séparent de leur proche en partance. Ils entendent, ils écoutent, ils accueillent, ne jugent pas et vous, sur votre tabouret, vous avez entrepris de souiller leur travail devant votre audimat. Que vous répandiez votre fiel depuis des semaines, passe encore, mais pas sur eux. Pas sur eux.

Vous les avez accusés pêle-mêle d’être une association de « catholiques intégristes », d’être un « lobby » qui s’insinuerait dans tous les services de soins palliatifs pour dissuader les patients de recourir à la sédation, finançant… fauteuils et tasses à café. Tissu d’absurdités, de non-sens, de mensonges.

Jalmalv est « un mouvement associatif laïque, sans appartenance confessionnelle, politique ou philosophique, ouvert à des personnes venant de tous les horizons et partageant ses valeurs » (source). La fédération est reconnue d’utilité publique depuis vingt-cinq ans, elle est aussi la première association d’accompagnement à avoir obtenu l’agrément national au titre des associations et unions d’associations représentant les usagers dans les instances hospitalières ou de santé publique (arrêté ministériel du 6 mars 2007). Qu’il y ait des catholiques en son sein est une évidence, comme il y en a dans la société française, comme il y en a partout où il y a détresse et fragilité : auprès des étrangers, auprès des prostitués, auprès des pauvres, auprès des malades, auprès des prisonniers. Comme il y a chez Jalmalv des bénévoles de toutes autres convictions religieuses ou philosophiques.

Mais vous aviez besoin de les taxer d’être catholiques pour insinuer l’idée – appuyée par l’évocation décalée de la péridurale – qu’ils seraient partisans d’une fin de vie dans la souffrance. Non-sens. Détestable et méprisable accusation. Comment le pourraient-ils quand, précisément, tout l’objet des soins palliatifs est de combattre la douleur, soulager la souffrance physique et psychologique ? Comment le pourraient-ils alors que la raison d’être de leur engagement est de se battre contre toute souffrance pour assurer une fin de vie… qui soit encore la vie ?

Ces bénévoles s’insinueraient dans les services pour dissuader les patients de recourir à la sédation ? Propos absurde et diffamatoire, que rien ne vient étayer. Si l’association s’inquiète de ce que la sédation profonde et continue puisse devenir une euthanasie masquée, avec les mêmes dérives, elle accompagne avec un grand respect les patients dans ce choix, ainsi que la famille, comme en témoigne son site. Elle diffuse également les informations et formulaire nécessaires pour l’établissement de directives anticipées. Alors que dire de votre exemple, dont le grotesque dispute au méprisable ? Ils « financeraient fauteuils et tasses à café »… Grands dieux ! Des fauteuils et des tasses à café ! Il faut un esprit tortueux pour y voir malice. Car s’ils fournissent fauteuils confortables et des tasses à café (et pas logotypés), c’est pour permettre aux familles de passer ces moments terribles avec un peu de confort, un peu de chaleur et si c’est eux qui le font, c’est parce que notre système de santé ne le finance pas.

Et vous parlez d’un lobby, quand Jean-Luc Romero est présent sur tous les plateaux, quand il est reçu par Richard Ferrand (président du groupe LREM à l’Assemblée) alors que les acteurs des soins palliatifs attendent toujours, quand le Conseil Économique et Social rend un avis aussi absurde que partisan

Surtout, si vous vous étiez « un peu renseignée », vous auriez peut-être appris que le bénévolat en soins palliatifs est le bénévolat le plus encadré en France, depuis une loi du 7 juin 1999, dont l’article 10 est désormais l’article L1110-11 du Code de la Santé Publique. Il impose en tout état de cause aux associations de bénévoles d’être dotées d’une charte comportant « notamment le respect des opinions philosophiques et religieuses de la personne accompagnée, le respect de sa dignité et de son intimité, la discrétion, la confidentialité, l’absence d’interférence dans les soins ». Le même article impose aux associations de conclure avec les établissements de santé une convention conforme à un modèle établi par décret en Conseil d’Etat, et prévoit qu’à défaut de respecter cette convention, le directeur de l’établissement ou à défaut le directeur général de l’agence régionale de santé « interdit l’accès de l’établissement aux membres de cette association ». On ne « s’insinue » pas dans les services de soins palliatifs, on n’y fait pas ce que l’on veut, on n’y dit pas ce que l’on souhaite, on n’y propage pas des convictions personnelles, religieuses ou philosophiques… ou l’on s’en fait exclure.

*

On peut tout vous pardonner, Christine Angot. On peut fermer les yeux sur votre agressivité chronique. Parce qu’ainsi va l’insignifiant et misérable spectacle médiatique. Mais pas là-dessus. Quand on bavarde à défaut d’agir, on endosse au moins la responsabilité de ne pas nuire aux acteurs véritables. Par des mots ignorants et tranchants dans un domaine d’infinie sensibilité, vous avez souillé l’engagement discret et patient de centaines de bénévoles, présents en silence, mais absents des plateaux télé. Vous nuisez à leur rôle essentiel, vous instillez le soupçon et la défiance dans cette relation toujours délicate, ce lien si fragile, entre un patient en fin  de vie et le bénévole qui vient l’accompagner, qui vient l’aimer. Comment osez-vous ?!

Les soignants, les patients et leurs familles, ne s’y trompent pas, eux qui savent ce qu’ils vivent.

Et de quoi ils parlent.

L’article Consternante, Christine Angot a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-04-16

La République est bonne mère

La République regarde avec une tendresse maternelle des étudiants se déclarer « en grève ». Idée en soi renversante : quand l’étudiant cesse d’apprendre, il met en péril son seul avenir. Mais, chaque fois, il l’assortit d’une autre originalité : revendiquer la validation automatique de son année, son diplôme sans la compétence.

Conciliante, cette République… Elle tolère que des étudiants « votent » des mesures illégales. Le Code de l’éducation reconnaît aux étudiants des droits d’action politique à la condition de ne troubler ni les activités de l’établissement ni l’ordre public. Les blocages de ces derniers jours sont aussi illégaux dans leur principe que dans leurs modalités. Autant de votes illégitimes et illicites qui foulent aux pieds les droits des autres étudiants.

Un graffiti : « Frappez vite, frappez fort. Un bon flic est un flic mort. » Complaisante, cette République, qui tolère qu’à Tolbiac des étudiants dégradent un amphithéâtre et incitent au meurtre de policiers, de surcroît au lendemain de celui de l’un de ses fils, Arnaud Beltrame. Et quand la République indulgente envoie des CRS à Tolbiac, c’est pour protéger les étudiants « bloqueurs ». Ils ont déclaré la « Commune libre de ­Tolbiac » : voilà des Communards sous protection policière. Trop peu s’esclaffent.

Bienveillante République, elle admet le déploiement d’un tel mouvement contre une réforme adoptée après trois mois de consultation pour mettre fin à l’unique scandale républicain, qui fit son lit sur ses lâchetés passées : le tirage au sort. Tirage au sort grâce auquel le meilleur élève d’un lycée francilien s’est vu refuser l’accès en médecine quand un dernier de classe a décroché sa place. Existe-t‑il plus délétère, antipédagogique, plus anticitoyen et déstructurant que ce tirage au sort ? Les mêmes s’en accommodaient puisque, ma foi, l’égalité était respectée : bon ou mauvais, dilettante ou investi, tous au même niveau ! Mais l’égalité devant l’arbitraire n’a rien de républicain. Seule l’égalité au mérite l’est. Voilà bien l’objet de la réforme que contestent quelques étudiants : restaurer la méritocratie républicaine.

Parce que la République veille à l’intérêt général comme à la sécurité de ses rebelles ouatés, elle laisse faire.

La République est bonne mère. Jusqu’à ce que l’indulgence maternelle vire à la démission parentale.

Initialement publiée le 10 avril 2018

L’article La République est bonne mère a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-04-11

Macron aux Bernardins : la Réconciliation ?

« Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi, bravé les sceptiques de chaque bord. » Sans surprise, le soir même, il a fallu encore braver non seulement les mêmes sceptiques de chaque bord mais affronter aussi les colériques de tous les autres. L’entrée en matière si forte par les témoignages d’un jeune homme autiste et de son frère, de personnes isolées, seules ou sdf et de ceux qui les accompagnent ont vite été écrasées par le bruit politique. Tandis que des catholiques s’alarment que d’autres cathos puissent tomber en soudaine pâmoison, ignorant les visées funestes d’Emmanuel Macron que ce discours tendrait à occulter, d’autres, déchirant leurs chemises, se lacèrent la poitrine au péril de leur intégrité physique en criant « Laïcité »1.

La charité me commande de rassurer autant que je peux ces catholiques qui appellent à ne pas être dupes et à attendre des actes – les mêmes, souvent, exigent d’un président qu’il leur souhaite une joyeuse fête de Pâques, comme une marque ultime de considération (ou plutôt, l’occasion de le prendre en défaut). C’est un in-con-tour-nable. Le B-A-ba de la réception d’un discours. Alors, posons ça là : c’est acquis. Personne, plus personne, ne se fie aux seuls discours. Juré. Craché. Vos coreligionnaires ne sont pas si cons. En revanche, si j’ai entendu des politiques se plaindre d’une chose chez les catholiques, c’est bien de leur ingratitude. Vous les choyez et, au premier accrochage, au premier compromis, paf, ils vous lâchent. Ils exigent, mais rechignent à s’engager. Non, donc, Emmanuel Macron ne s’est pas concilié à bon compte les catholiques. Mais s’il ne dit rien des actes, un discours a son propre registre et sa valeur intrinsèque. Il engage, ne serait-ce que parce qu’à l’avenir, il sera opposé de toutes parts à Emmanuel Macron. Par des catholiques pour exiger la cohérence des actions, par des laïcards pour lui enjoindre de donner les signes inverses.

Ces derniers, que le principe même de cette rencontre échauffait déjà, se sont enflammés en ligne à la seule lecture d’un tweet. Drame du raccourci twitterien, drame aussi de la polémique twitteuse où politiques comme éditorialistes semblent juger superflu de se référer au discours, au-delà de son tweet. Car oui, « le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé » et « il importe [au Président de la République comme à celui de la Conférence des Évêques] de le réparer ». Cela déplaît assurément à ceux pour lesquels la laïcité a les atours de ces trois singes de la sagesse, qui se bouchent les yeux, les oreilles et la bouche, pour ne voir ni entendre ni dire le Mal, celui-ci étant incarné par les religions – et plus spécifiquement la religion catholique. Ce n’est en effet pas la vision qu’a développée Emmanuel Macron.

Certains s’angoissent encore à l’idée que l’invitation à s’engager en politique adressée aux catholiques puissent ouvrir la voie à un même engagement des musulmans. A vrai dire, je n’ai pas pris l’habitude de jauger un discours à la seule aune de ses conséquences sur l’épouvantail musulman. Et tant que nous y sommes, ma foi, si des musulmans entendent s’engager en politique, qu’ils le fassent ! Aussi longtemps qu’ils s’engagent selon les principes de la République, non pas pour défendre des intérêts communautaires mais celui de la Nation, non pour faire valoir leur foi en politique mais comme citoyens à part entière éclairés par leurs convictions religieuses, comme d’autres le sont par leur athéisme ou leurs convictions philosophiques. C’est à vrai dire en ces termes qu’à l’exception de quelques individus les catholiques conçoivent leur engagement en politique. Accessoirement, une autre posture ne surprend même pas par son incohérence : celle d’un Benoît Hamon furieux à l’évocation d’un lien à réparer, mais partisan d’en tisser un entre la République et l’« Islam de France ».

Car oui, la relation entre les catholiques et la République, entre l’Église et l’État s’est abîmée. Au-delà même des derniers débats politiques stricto sensu – que ce soit la Manif pour Tous ou la présidentielle – le discours d’Emmanuel Macron prend place dans un climat qui est lourd, et porteur de menaces pour le pays. Qu’on l’estime cela légitime ou non, le fait est que de nombreux catholiques vivent une crise d’identité et de sens, forgée par un sentiment de dépossession et de relégation. De mépris, aussi. Le président et ses conseillers sont évidemment informés des débats qui agitent les catholiques, dont témoigne une production littéraire conséquente (voir ce billet, cet autre et encore celui-là pour les seuls trois derniers mois). A ce double sentiment de dépossession et de relégation, certains répondent par le retrait de la Cité ou par la radicalité. Emmanuel Macron a ainsi pris le risque de ce discours pour éviter qu’à une crise d’identité soit apportée une réponse identitaire et/ou communautaire, et encourager ceux qui n’en ont pas pris le chemin.

Voilà bien ce qu’annonce Emmanuel Macron, dès l’introduction de son discours, et qui revient à plusieurs reprises dans son texte :

Aujourd’hui, dans ce moment de grande fragilité sociale, quand l’étoffe même de la nation menace de se déchirer, je considère de ma responsabilité de ne pas laisser s’éroder la confiance des catholiques à l’égard de la politique – et des politiques. Je ne puis me résoudre à cette déprise. Et je ne saurais laisser s’aggraver cette déception.

Cet enjeu me paraît justifier un discours qui prend quelques risques avec la laïcité.

A vrai dire, de même qu’Emmanuel Macron a évoqué un « humanisme réaliste »2, son propos est empreint d’une laïcité réaliste. Réaliste au regard de la situation particulière de notre pays. Réaliste également au regard de la place des croyants : il ne sert à rien de prétendre ignorer que les convictions chrétiennes inspirent les convictions politiques des croyants. Il est malvenu d’oublier l’implication profonde des catholiques dans le tissu social de notre pays, pour en soulager les fragilités. Il est absurde d’occulter la part spécifique et considérable du christianisme dans l’Histoire de notre pays. Emmanuel Macron a apporté un signe de la considération de la République pour les catholiques, les a invités comme d’autres à prendre part à la vie politique – ce qui ne lui garantit en rien qu’ils s’impliqueront à son soutien – mais non, il n’a pas fait allégeance, et c’est très bien ainsi.

La place qu’il a reconnu à l’Église est en somme celle qu’un catholique lucide lui reconnaît. Seuls les catholiques qui fantasment un passé glorieux ou les anticatholiques qui façonnent les épouvantails propres à rassembler leurs troupes imaginent encore une Église qui puisse être « injonctive » et pas seulement « questionnante« . Quand bien même la tentation la guetterait, l’Église n’a pas les moyens de dicter quoi que ce soit au pays. Il lui revient en revanche, comme Emmanuel Macron l’a relevé, de poser sans relâche les questions adéquates, de rappeler aussi les devoirs de chacun à l’égard des plus fragiles, à l’égard de notre commune humanité. Et c’est bien ce qu’elle fait.

Emmanuel Macron a donc dit aux catholiques, avec une certaine force, qu’il reconnaissait leur contribution à la vie de ce pays, qu’il entendait leurs questions et les prenait en compte sans s’estimer tenu d’y répondre comme ils l’espèrent – que ce soit sur les migrants ou sur la bioéthique. C’est à la fois beaucoup, symboliquement, et peu, concrètement.

Mais que les laïcards se rassurent : chacun reste dans son ordre propre et non, la Croix n’est pas près de remplacer le faisceau de la République au fronton de l’Élysée.

 

Illustration : libre interprétation personnelle du logo de l’Elysée.


  1. et je passe sur d’autres griefs plus farfelus encore, que je ne veux pas mentionner pour ne pas les alimenter
  2. A discuter

L’article Macron aux Bernardins : la Réconciliation ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-04-06

Quand c’est l’exception qui fait la règle

Craindre la disparition des mentions de père et de mère sur les actes officiels était, disait-on, un fantasme et une intox. Christiane Taubira, elle-même, percevait bien l’enjeu, puisqu’en janvier 2013 elle affirmait la volonté de « ne pas désexuer le livret de famille » et de « maintenir la référence au père et à la mère ». Le Conseil de Paris vient pourtant d’adopter un voeu visant à remplacer sur les formulaires de demande d’acte d’état civil « père » et « mère » par « parent 1 » et « parent 2 ». Certes il ne s’agit pas directement des livrets de famille ou d’actes de naissance. Le contenu de ceux-ci souligne d’ailleurs la criante inutilité de ce vœu puisqu’ils comportent eux-mêmes désormais deux lignes « Père/Mère ». Le Conseil de Paris aurait pu retenir la même formulation. Le choix de supprimer les notions de père et mère révèle une autre logique.

Autre continent, même inspiration. Au Canada aussi, le gouvernement fédéral revoit les formulaires. « Père » et « mère » ne sont plus utilisés, on ne mentionne que des « parents ». « Monsieur » et « Madame » disparaîtront. Au téléphone, le fonctionnaire devra demander – sans rire – comment la personne souhaite être appelée ce jour-là. Précisons que, selon un rapport de la Haute Autorité de la santé de 2009, le transsexualisme (ou transgenrisme) concerne entre 0,001% et 0,002% de la population. Appeler spontanément Justin Trudeau « Monsieur » garantit donc de 99,998% à 99,999% de chances de ne point se tromper.

À Paris comme à Ottawa, il ne s’agit donc même plus de faire place à des réalités sexuelles spécifiques, mais d’invisibiliser la réalité la plus commune. C’est une bien étrange logique qui vient considérer que pour faire exister des identités minoritaires il faut effacer l’identité si largement partagée, comme si l’adjonction était impossible. Le poids de la majorité et de la norme peut certes être pesant, mais le troquer contre la compétition sans fin des revendications minoritaires ne fera que déstructurer notre société et mettre en péril notre destin commun quand nous avons un si grand besoin de rassemblement.

On attribue cette phrase à Friedrich Nietzsche : « La règle doit avoir de la tendresse pour l’exception, mais l’exception ne doit pas chercher à devenir la règle. » Cet équilibre devrait nous inspirer.

L’article Quand c’est l’exception qui fait la règle a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-04-04

Est-ce le réveil du vieux monde ?

Les tribulations du petit peuple catholique en politique passionnent encore. Deux livres reviennent sur un passé si récent qu’il reste bien présent. L’un vient à peine de sortir, il s’agit de Le vieux monde est de retour – Enquête sur les nouveaux conservateurs, de Pascale Tournier, dont le titre emprunte le mot lancé par Eugénie Bastié, l’une des représentantes de ces « nouveaux conservateurs », à l’un de leurs épouvantails, Jacques Attali. L’autre n’est guère plus vieux, mais je viens à peine de le lire. C’est A la droite de Dieu, de Jérôme Fourquet. Le premier tient de la monographie, le second est une photographie. L’un comme l’autre ont trait à des phénomènes liés de plus ou moins près à mon propre livre, Identitaire – Le mauvais génie du christianisme, qu’ils évoquent d’ailleurs tous deux.

A lire Fourquet, la réalité du basculement d’une part des catholiques vers l’extrême-droite n’est plus contestable. Pourtant, ce fut l’objection la plus fréquente à mon livre : la tentation identitaire n’existerait pas chez les catholiques, ce serait un débat parisien, sans pertinence au-delà des limites du périphérique. A l’heure où la bourrasque identitaire souffle de la Hongrie à l’Italie, pour s’en tenir au continent européen, l’objection était singulière. Elle est venue tout à la fois de ceux qui pensent qu’un problème ne se résout jamais mieux qu’en ne s’y attaquant pas, de ceux qui, ayant cru percevoir le vent, avaient entrepris d’en suivre le sens mais discrètement ou encore de personnes sur le fil, cochant tant de convictions du milieu identitaire qu’en les écoutant, il n’y a que l’éducation que ma maman m’a donnée qui m’interdisait de crier « Bingo » avant d’avoir formellement rempli la grille. Les seuls à ne pas la contester étaient les identitaires eux-mêmes, ou encore tel philosophe du petit monde catholique qui appellera par la suite à voter Le Pen, clarifiant ainsi les ressorts exacts de ses objections.

Car si ce mouvement est encore minoritaire, c’est une minorité des plus consistantes, que le livre de Jérôme Fourquet documente avec précision. Mon livre prenait notamment appui sur les résultats des régionales de 2015, soulignant déjà un triplement du vote FN en six mois chez les catholiques pratiquants réguliers. Par la force des choses, il ne pouvait traiter de la présidentielle. Jérôme Fourquet relève que, parmi les 78% de catholiques pratiquants qui se sont exprimés au second tour1, 38% ont voté pour Marine Le Pen – soit, certes, inversement, 62% tout de même qui ne l’ont pas fait. Près d’un catholique pratiquant sur quatre. Elle réalise auprès d’eux un meilleur score qu’au niveau national (33,9%) et, surtout, une plus forte progression par rapport au premier tour que dans l’ensemble du corps électoral (+23 points parmi les catholiques pratiquants contre +12,5 points)… et ceci malgré son effroyable prestation au débat de second tour. La « digue », que l’on évoquait encore il y a seulement quatre ans2 a bel et bien cédé, elle a été submergée. Les préoccupations identitaires ont balayé tout autre sujet, toutes réserves.

Le constat de Jérôme Fourquet s’appuie sur d’autres éléments, plus qualitatifs, qu’il serait trop long d’exposer ici. Mais, qu’on le qualifie de repli ou de réveil, selon qu’on le déplore ou qu’on le célèbre, la prégnance de l’influence identitaire dans le monde catholique est indéniable.

« La tête dure comme le granit rose de sa région d’origine (…), comme son arrière-grand-père cap-hornier qui affrontait les violentes bourrasques, celui qui a manifesté contre le mariage pour tous et a voté François Fillon à la présidentielle sait résister aux vents identitaires qui soufflent de plus en plus puissamment dans la cathosphère ». Merci à Pascale Tournier pour cet hommage croisé à ma tête et à mon ascendance : si j’arrache la page, mon père l’encadre. Le lecteur pardonnera – ou non – mon impudeur au moment d’évoquer la monographie de Pascale Tournier.

Le tableau qu’elle dresse est particulièrement complet : j’y ai reconnu bien des protagonistes, perçu bien des influences. C’est aussi une véritable interpellation : ce tableau souligne, par contraste, le silence des autres, à droite comme à gauche. Autre point notable : dans ce panorama, tout le monde n’est pas catholique, tout le monde n’est pas identitaire. Le conservatisme est un espace plus large. Les catholiques y sont toutefois très présents, signe peut-être d’une vigueur qui contraste avec la vacuité doctrinale généralisée.

Pascale Tournier, comme Jérôme Fourquet, évoque mon livre dans le cadre de mon opposition à Laurent Dandrieu. La réception même du livre de Dandrieu témoigne d’ailleurs de la portée du mouvement identitaire : on a pu le trouver jusqu’en vitrine d’une église du centre de Paris, alors pourtant qu’il y rejette avec virulence tout l’enseignement de l’Eglise sur la question migratoire par tous les papes depuis Pie XII3, en passant par Benoît XVI et Jean-Paul II. On imagine mal en revanche une église mettant de la même manière à l’honneur un ouvrage qui rejetterait un autre pan de l’enseignement de l’Eglise. A son égard, le politologue Jean-Yves Camus pose d’ailleurs une part du problème : « Laurent Dandrieu incarne la génération de la sortie de la religion, qui, défaite de son dogme et de sa foi, se replie sur le champ de l’identité et légitime la critique du pape » (cité p.146).

L’occasion de revenir sur un malentendu persistant4 : définitivement non, le problème ne vient pas du fait d’avoir une identité. La nécessité d’être au clair sur son identité était réaffirmée en ouverture du dernier chapitre de mon livre et dans cette interview à Famille Chrétienne le jour même de sa sortie, et pourtant… Pourtant, il me faut encore rappeler que, de même que l’on peut avoir une fibre sociale sans être socialiste, chérir la liberté sans être libéral ni libertaire, on peut aimer l’identité sans être identitaire. Le problème se pose avant tout lorsque cela devient systémique.

Le propos de Jean-Yves Camus illustre encore assez la problématique : lorsque l’on évoque un réveil catholique, de quel réveil parlons-nous ? La ligne de partage est rarement tranchée mais s’agit-il d’un réveil de la foi ou d’un réveil de l’identité ? D’un revival du folklore ou d’un nouveau Souffle ? S’il ne faut redouter aucun mauvais procès lorsque l’on s’engage dans une telle entreprise, j’ai été un peu surpris d’entendre que je voudrais des chrétiens cachés – pourquoi pas honteux. Lorsque l’on a créé ce blog, il y a bientôt treize ans, et acquis une petite visibilité comme « blogueur catholique », il y a là une impossibilité quasi-ontologique.

Peut-être le malentendu, quand il ne s’agissait pas de mauvaise volonté, est-il venu de la distinction des publics : la société française ou les catholiques français ? Les seconds ont des impératifs propres : la sauvegarde de la foi et sa mise en cohérence avec leurs positions politiques. Surtout la société française, d’une part, et le monde catholique, d’autre part, sont aux prises avec deux pathologies de l’identité, que seule la première connaît simultanément. La société française connaît ainsi à la fois l’identitarisme et son opposé, un multiculturalisme militant et négateur. Si le risque a pu les guetter par le passé, les catholiques actuels, auxquels s’adressait mon livre, ne risquent pas de négliger l’héritage et la transmission, profondément ancrés en eux. S’il y a une urgence de transmettre dans la société, il y a une urgence de créer dans le monde catholique. C’est peut-être d’ailleurs un malaise diffus à la lecture du livre de Pascale Tournier : quand ce monde investit-il la création ? « Éviter que le monde se défasse », selon le mot de Camus5 qui y est populaire est une idée séduisante, mais la meilleure façon pour cela, c’est de contribuer à le faire nous-mêmes, et de prendre l’initiative.

Illustration adaptée d’une photographie de Sergio Souza.


  1. soit plus que la moyenne des Français, à 75%
  2. « il existe toujours une digue entre les catholiques et le Front national. Cette digue est double, elle est politique et économique », disait encore Philippe Chriqui, même s’il notait un début de craquement sur les questions identitaires.
  3. Avec certes une réserve, mais qui ne tient pas, sur le fait que Pie XII ne reconnaîtrait de légitimité à l’immigration qu’en cas de nécessité vitale, alors même que Pie XII évoque notamment et explicitement le cas du chômage
  4. Malentendu qui prospère lui-même sur la confusion des mots : qu’il s’agisse de l' »identité » que certains conçoivent comme ce qui nous rassemble, et d’autres comme ce qui nous distingue – cf. la distinction identité / ipséité – ou du terme identitaire, utilisé autant comme adjectif générique que pour désigner un courant politique déterminé
  5. Dans son intégralité, « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

L’article Est-ce le réveil du vieux monde ? a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-03-28

Ma vie, nul ne peut me l’enlever

Tant de mots ont été écrits depuis qu’un souffle d’admiration et de reconnaissance infinie nous a saisis. Tant de mots justes ont été écrits ou prononcés, que je pourrais me retirer derrière ceux du Président, ceux de Jean-Luc Mélenchon ou ceux de François-Xavier Bellamy, ceux de Marielle Beltrame ou de Jean-Pierre Denis. Derrière le choix de François Sureau qui, pourtant, manie les mots : le silence, le recueillement tant aucun mot ne traduira jamais la portée du geste du colonel Arnaud Beltrame. Mais je ne conçois pas que ce blog reste silencieux.

Emmanuel Macron l’a dit ce matin : « Dès que nous eûmes appris son geste, à l’issue incertaine, nous tous, Français, avons tremblé d’un frisson singulier. L’un d’entre nous venait de se dresser. » Nous avons tant besoin de nous lever contre le « morne relativisme » qu’il a relevé encore, contre ce « calcul coût-bénéfice » qui affadit nos jours. Encore peut-on penser que, dans un tel calcul, Arnaud Beltrame avait plus à perdre pour lui-même en restant à l’extérieur : son honneur peut-être, sa dignité, le sens de sa vie. Son exemple nous invite à les placer, nous aussi, au-dessus de notre vie même, puisqu’il y a pire que de mourir : mener une vie absurde.

Arnaud Beltrame a porté le plus beau visage de la France. Oui, par sa mort, il a vaincu le mal, comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon, dans une formule que les chrétiens auront bien entendue. Non que ce mal, l’islamisme rampant qu’a visé le Président de la République, ne rôde plus. Il est là pour longtemps. Mais Arnaud Beltrame l’a recouvert du manteau du Bien, il lui a imposé le silence. Nous avons trop souvent donné visage et nom aux meurtriers. Cette fois, l’assassin retourne au néant. Nous ne retiendrons que le nom de ce Français, de ce gendarme qui, tous, nous élève et nous rappelle pour quoi nous pouvons nous battre.

Quelqu’un s’est souvenu de cette phrase des djihadistes : « nous aimons la mort comme vous aimez la vie ». Si vous voulez. Arnaud Beltrame a montré que nous pouvons aimer assez la vie des autres pour s’avancer sans arme face à un assassin fanatisé, dans l’espoir de la sauver. Vos « martyrs » trouvent la mort en assassinant des innocents, les nôtres la trouvent pour les sauver. La mort emporte vos « martyrs », les nôtres trouvent la Vie.

Les funérailles du colonel Arnaud Beltrame, un officier aussi très chrétien, auront lieu demain. Le même jour, pour les chrétiens, commence le triduum pascal, célébration de la mort et de la résurrection de Celui qui a dit :

« Ma vie, nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même »

(Jean 10, 18).

L’article Ma vie, nul ne peut me l’enlever a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-03-20

Aux femmes, sentinelles de nos vies

Aussi loin que mon esprit m’entraîne, je vois des femmes, leurs mains et leurs visages. Mains du service et visages de la grâce. Mains qui nous ont un jour accueillis à la lumière. Mains qui nous lavent et qui nous sèchent, mains qui nous tendent à notre mère. Les mêmes mains qui nous soignent, nous toilettent, mêmes mains qui nous changent et qui nous pansent, mains qui caressent et nous apaisent quand vient le temps de partir, vers la nuit, une autre lumière peut-être. Dans la matière, les odeurs, les plaies et le sang. Elles sont là pour nous recueillir du sein de nos mères, elles sont encore là pour sauvegarder nos derniers jours.

Je ne connais que des femmes. Infirmière, elle s’appelait Caroline. Soignantes, elles s’appellent Céline, Ségolène et Malika. Cyprienne, Laurence et Sylvia. Lucile. J’étais ce jour-là dans la salle de service d’une unité de soins palliatifs, et le seul homme. La psychologue, une femme. L’art-thérapeute ? Aussi. La socio-esthéticienne, encore. Et parmi les bénévoles, combien de femmes encore ? Bien sûr, il y a des femmes à la guerre, et je connais des hommes en soins palliatifs. Mais j’y étais le seul homme.

Elles sont là, vraiment, ces « sentinelles de l’invisible », « témoin des valeurs essentielles qui ne peuvent se percevoir qu’avec les yeux du cœur », humbles et discrètes à leur poste. Ces femmes, qui ne font guère de plateaux radios, pas de « Grandes Gueules ». Les bénévoles en soins palliatifs, par nature et par culture, ne s’imposent pas. Elles sont là, si besoin. Silencieuses, s’il le faut. Au rythme d’un respirateur parfois. Auprès de l’un ou l’une de nous qui s’en va, qui souffre, dans son corps ou dans son âme.

Le dévouement patient de ces femmes dans ces unités de soins palliatifs, leur discrétion et leur fidélité ne sont pas au tempétueux format médiatique. J’étais là, ce jour-là – j’y suis un peu encore – et ce que j’ai vu passer, par leurs mains, dans leurs regards, se communiquer, à travers leurs sourires et par leurs mots, c’était l’essence de l’humanité, la charité, la fraternité. C’était la grâce, divine. Qu’elle leur soit rendue.

Alors, je ne l’ai pas dit souvent et, quand l’a entonné le chanteur, la généralité m’a contrarié mais je veux le dire cette fois, car sans vous, que serions-nous ? « Femmes, je vous aime ».

L’article Aux femmes, sentinelles de nos vies a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-03-09

« Ici, on ne se blinde pas ». Une journée en Soins Palliatifs.


Comment peut-on s’attacher à connaître une personne, savoir qu’elle va mourir, la voir mourir, et recommencer le lendemain ? Ils doivent être blindés. C’est bien ce que l’on croit d’abord, et peut-être est-ce vrai dans d’autres services hospitaliers, parfois par la force (supposée) des choses ? Pas ici. « On ne se blinde pas, ici. Les émotions, ça nous maintient en vie », me dit Sylvia Boulate, cadre hospitalier.

Depuis les premières transmissions du matin, on parle beaucoup des personnes et finalement peu de leur maladie. Ce monsieur n’en est pas à son premier séjour mais, ces derniers jours, « il y a une vraie tristesse qui s’est installée ». Chez telle autre patiente, l’équipe souligne que ces mots reviennent souvent : « c’est triste », « c’est triste, la vie ». La patiente, discrète, sera vraisemblablement « peu demandeuse ». Un soulagement pour l’équipe de soignants ? Après tout, une patiente peu demandeuse, c’est du temps gagné pour les autres. Mais non, elles passeront plus souvent la voir, s’assurer qu’elle ait de la compagnie. Une autre patiente s’avère très volubile. L’équipe se soucie que ce flot de paroles cache une grande anxiété. Et l’attention ne se cantonne pas aux patients, l’équipe prend encore en compte l’entourage familial. Ce patient est-il seul ? A-t-il des enfants ? Habitent-ils loin ? Comment s’entendent-ils ? Certains patients sont en séjour dits « de répit », mais ce répit est pour leur entourage, pour soulager la fille d’une patiente, le mari d’une autre, qui « craque complètement ». Oui, préserver l’entourage peut aussi être un motif d’admission.

Et c’est toute l’équipe qui s’y met. On pourrait imaginer une répartition des tâches : aux soignants, la technique médicale, au psychologue, les angoisses du patient. Loin de cela, médecins, aide-soignantes et infirmières sont attentives au caractère et au moral des patients, ainsi qu’à celui des proches.

La journée était calme, à l’Unité de Soins Palliatifs de Puteaux. Il en est d’autres où un patient s’asphyxie, un autre est victime d’une hémorragie et se vide de son sang par le bas ou par le cou. Certains arrivent perclus de douleurs, ou avec des plaies énormes. Mais la journée d’hier était calme. Une famille est là, dont le père et l’époux est décédé dans la nuit. Un médecin et une infirmière vont s’entretenir avec elle, et aider la mère à annoncer la nouvelle aux enfants.

Le salon, où peuvent s’installer et patienter les familles et les patients.

Au cours de l’entretien d’arrivée, le Dr Perruchio explique sa mission à une nouvelle patiente, avec des mots simples : « Notre mission à nous, c’est plus le bien-être. La maladie, elle est là, on ne peut pas changer ça. Nous, on est là pour les symptômes ». Elle veut s’assurer d’un minimum de compréhension par le patient de la raison de sa présence. Elle n’est pas là pour mettre des mots durs, pour parler nécessairement « fin de vie » ou même « soins palliatifs » mais « ce qu’elle ne veut pas, c’est qu’on leur mente ».

La chef de service prend le temps d’un entretien impromptu avec le fils d’un patient, dont la sortie pour un autre service était envisagée et n’arrive pas à se faire. Il est fatigué et l’équipe médicale préfère ne pas insister. Elle le gardera encore un peu. Voyant l’émotion du fils, je m’écarte, mais j’entends tout de même ces mots, qui viennent clore l’entretien : « merci pour tout ce que vous faites ».

« Tout ce que fait » l’Unité de Soins Palliatifs, c’est jusque dans les détails. Les plateaux-repas ne sont certes pas ceux d’un étoilé  Michelin, mais le pain n’y est pas mis à même le plateau, il est coupé et placé dans une coupelle. Une attention est portée à la présentation de l’assiette. Dans les chambres, un petit panneau coulisse pour occulter les arrivées d’oxygène et fluides divers, afin d’atténuer l’aspect médicalisé de la chambre. Chacune est dotée de la télévision et du wifi gratuits. Un large panneau de bois est prévu pour permettre aux familles et aux patients d’accrocher toutes les photos qu’ils souhaitent.

Le service compte une baignoire. Des lumières ont été installées, pour varier les ambiance. Des bains moussants ou aux huiles essentielles peuvent être donnés. Une socio-esthéticienne passe régulièrement et Madame S. nous confie que, cette fois, elle va se faire mettre « du vernis de couleur », pour sa fille. Il y a encore une psycho-motricienne, une art-thérapeute (qui vient jouer du violoncelle dans le service), un atelier pâtisserie, pour sortir les patients du quotidien et pour faire circuler de bonnes odeurs. Tous les milieux sont, évidemment, accueillis, et certains n’ont jamais connu ce confort. Aux soins palliatifs, certains disent même : « on est bien, ici ». D’autres s’interrogent : « c’est public, ou c’est privé, ici ? »

Des « pâtissières » (photo Association Epilog)

Mais l’USP n’est pas non plus un centre de thalasso. Parmi les détails, il y a des draps bleus pour les patients susceptibles de faire des hémorragies. Ainsi, les tâches de sang produisent une couleur marron, et pas ce rouge vif sur draps blancs, vision autrement plus violente pour les patients. Lorsqu’un patient décède, le service le garde dans sa chambre, place des bougies, pour permettre aux proches de le voir dans un cadre plus apaisant que la chambre mortuaire d’un hôpital. « Vivants ou morts, ça reste nos patients ». Par tradition, la chambre ne sera pas ré-occupée pendant les 24 à 48 heures suivantes. « Parce qu’on n’est pas une usine à… à je sais pas quoi d’ailleurs, mais on n’est pas une usine ».

Le dévouement du service ne s’arrête pas là. Pendant l’une des deux réunions de transmission, à plusieurs reprises, le Docteur Laurence Dalem prévoit d’appeler l’assistante sociale, et notamment pour prendre en charge les frais d’obsèques.

Nous sommes rentrés dans le dur, aussi, et avons évoqué l’euthanasie. Finalement, cette question est le quotidien du service. Ne serait-ce que parce qu’il est même parfois précisé, sur les demandes d’admission qui sont arrivées dans la journée, que le patient formule une demande d’euthanasie. Pour le Docteur Perruchio, et pour son service d’ailleurs, les choses sont claires : « c’est non ». Il n’y aura jamais, dans son service, d’euthanasie. Comme elle me l’explique, la demande vient souvent de patients inquiets, anxieux d’un acharnement thérapeutique, ne sachant pas que l’ « obstination déraisonnable » est proscrite. Elle vient aussi de l’entourage, et même du milieu médical. Pour un patient, atteint d’une SLA mais pas encore en fin de vie, la famille, le médecin généraliste, le médecin spécialiste, tous se sont relayés pour dire au service qu’il fallait « faire quelque chose ». « Quelque chose » que chacun se garde bien de nommer… et de faire lui-même.

Dans trois cas récents, elle a clairement opposé un refus à une demande d’euthanasie. Et la réaction est parfois aussi paradoxale qu’humaine. L’une des patientes enchaîne directement en expliquant : « alors, il va falloir que je tienne jusqu’au 4 février, parce que mon fils va passer ». Un autre lui répond ces mots étonnants, pour quelqu’un qui demandait à mourir : « je croyais que c’était la meilleure solution possible, mais je vais devoir trouver une autre façon de continuer à vivre ». C’est, me dit-elle, que l’on entretient tellement certains dans cette idée que l’euthanasie devient pour eux leur « projet de vie », leur unique but. Pourtant, quand le refus est posé, ils s’en fixent un autre. Le troisième cas ? L’homme atteint d’une SLA. Un mois après, son épouse, initialement convaincue qu’il fallait accéder à sa demande, dit simplement qu’ « il est bien ».

Pour le Docteur Perruchio, la demande d’euthanasie relève globalement de deux ordres. Une demande de principe, presque militante, émanant de milieux cultivés, intellectuels et socialement favorisés. Et la demande des malades qui souffrent.

Cette demande-là, « on la traite ». Car dans un service de soins palliatifs, les patients sont là parce qu’ils vont mourir : que risquent-ils de plus, dans le traitement de la douleur ?

Quid des allergies à la morphine ? Des allergies, elle n’en a jamais rencontré, me dit-elle. Ce qui existe, c’est l’intolérance à la morphine. Or, là aussi, il existe des médicaments pour prendre en charge les effets secondaires qui caractérisent cette intolérance. Sans compter que, si les produits de la famille des morphiniques sont de loin les principaux anti-douleurs, il en existe d’autres. Bref, les demandes d’euthanasie provoquées par la souffrance physique sont traitables, et disparaissent. L’objectif n’est pas « zéro douleur », mais de rendre la douleur supportable, pour que les patients puissent vivre avec, et vivre avec leurs proches, consciemment. Que la fin de vie soit encore la vie.

Qu’en est-il de la sédation et, spécialement, de la sédation profonde et continue jusqu’au décès ? Qu’est-ce qui différencie, selon elle, cette sédation de l’euthanasie ? Est-ce une question de délai : la mort survient-elle dans l’heure ou dans les trois jours ? C’est l’intentionnalité qui fait la différence, me disent ensemble les docteurs Perruchio et Dalem. Un même acte peut, ou non, avoir une finalité euthanasique. On peut endormir un patient au risque d’accélérer un décès, dans le but de le soulager. Ou l’endormir pour accélérer le décès. Comme dans ce grand hôpital où des soignants ont injecté quatre doses de morphine et un anxiolytique à un patient qui ne souffrait même pas, pour que ça ne traîne pas, pour libérer un lit.

Je me demande à cet instant ce qu’il adviendra, le jour où l’euthanasie sera légalisée – si elle doit l’être. Combien de patients partiront plus vite, avec des soignants à la conscience désormais tranquille ? Et ces trois patients qui réclamaient l’euthanasie avant de se trouver d’autres objectifs pour le temps qu’il leur restait : en auront-ils seulement l’occasion ? Auraient-ils pu le faire, si les médecins avaient accédé à leur demande ? Et pourront-ils le faire demain, si les soignants ne sont pas « protégés » par l’impossibilité légale de le faire ? Le pourront-ils si cette interdiction ne les protège pas, eux, patients, de ce qu’ils ont cru être leur volonté et « la meilleure solution possible » ?

Comment les soignants pourront-ils refuser d’euthanasier, et sauvegarder la fin de vie de leurs patients et ce temps restant encore avec leurs proches, si elle est demain érigée en droit et pourquoi pas, après-demain, en droit fondamental ? Par une clause de conscience ? Telle que celles que l’on connaît et qui sont sans cesse battues en brèche ? Une clause de conscience individuelle ou par service ? Comment un service pourra-t-il garantir encore une approche cohérente si un médecin refuse de pratiquer une euthanasie, mais que l’autre médecin du service prend la décision contraire ?

Certes, cela existe ailleurs, et les soins palliatifs ne font peut-être que vider à la petite cuillère un océan de mauvais traitement, comme dans ce service où l’on a injecté ces doses de morphine sans indication. Encadrer ? Mais la légalisation n’encadre pas : l’interdiction est un encadrement, la légalisation ne fait que repousser la transgression. Et puis, surtout, vous qui avez lu ces lignes, que je voudrais plus justes, dites-moi, quelle est l’urgence, dans une société véritablement humaine et fraternelle, une société qui marche sur ses deux jambes, pas sur la tête ? Quelle est l’urgence qui mérite vraiment que l’on se batte pour elle : est-ce de faire entrer la logique ordinaire dans les soins palliatifs, ou de diffuser la culture palliative dans l’ensemble du système hospitalier ?

Là-bas « on ne se blinde pas », on se dévoue, on s’expose, on s’offre.

De ma visite d’hier, je garde en mémoire les visages de la grâce, de la douceur, de la compassion. J’ai vu le visage de l’humanité.

Je prends congé, je remercie. Quelques derniers mots. Avec le sourire et la douceur que je lui ai vu toute la journée, le Docteur Dalem me dit : « l’euthanasie… On présente cela comme un progrès, alors que… ».

Oui. Alors que…

« Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il rend plus humain ou moins humain »

(George Orwell, source)

Cliquer pour visualiser le diaporama.

Je n’avais pas l’occasion de nommer toutes les personnes du service dans mon billet, mais je tiens à les remercier toutes, celles qui y sont nommées mais aussi Cyprienne Bagnan, aide soignante1, ainsi que Camille Roux et Céline Correau, infirmières. Merci à toutes pour votre accueil chaleureux, pour ce que vous faites et ce que vous êtes.

Quant à vous, lecteurs, vous pouvez aider l’USP de Puteaux à financer les évènements exceptionnels et autres petits accommodements via l’Association Epilog, Centre Hospitalier Rives de Saine, 1, boulevard Richard Wallace, 92800 Puteaux.


  1. une autre aide soignante était présente mais je n’ai pas à cet instant son accord pour donner son nom

L’article « Ici, on ne se blinde pas ». Une journée en Soins Palliatifs. a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-03-06

Euthanasie, si la gauche se renie…

Elle n’était pas au programme présidentiel, elle n’est pas une question bioéthique : artifices politiques et guerres d’influence ont pourtant relancé sur l’euthanasie un débat qui prospère sur l’ignorance et la peur. Qui sait que l’acharnement thérapeutique est déjà proscrit – c’est l’article L 1110-5 du Code de la santé publique ? Qui sait qu’un malade qui décide de mettre un terme à un traitement vital peut déjà exiger d’être placé dans le coma jusqu’à sa mort, sans qu’il soit nécessairement en fin de vie – c’est l’article L 1110-5-2.2° du même Code ?

Alors pourquoi cette obstination farouche pour aboutir à cette piqûre létale, une mort dans l’instant ? La Vie a révélé sous quels auspices le débat a repris. On y retrouve députés de gauche et Grand Orient. Sans surprise, allais-je écrire. Nous ne devrions pourtant cesser d’en être surpris. Je ne viens pas de la gauche, mais je vois qu’elle trahit ses idéaux les plus enviables, à promouvoir cette mort hâtée, et la franc-maçonnerie aussi, si on lui prête un attachement sincère aux valeurs républicaines.

Liberté ? Une liberté réelle exigerait de choisir entre l’injection létale et une fin de vie sans souffrance. C’est à cette seule condition qu’une liberté s’exercerait. Ce choix n’existe pas, tant nous tardons à diffuser la culture palliative.

Égalité ? Quelle égalité, quand seuls les riches auront les moyens de choisir leur fin de vie, dans la dignité d’une clinique au bord d’un lac ? Là, les soignants disposeront des finances et du temps pour apporter le soin nécessaire à une personne en fin de vie. Le Français ordinaire, le sans-grade, ira au CHU ou à l’Ehpad local, où ne manque pas le dévouement, mais le temps, les moyens. Il ira où l’injection s’imposera. Là où elle sera « mieux pour tout le monde ».

Fraternité ? Mais quelle fraternité se donne par la mort ? Quelle fraternité, quand notre âme collective devrait être, tout entière, tendue vers cet unique but : assurer la dignité dans la vie ? Cette fraternité, une certaine gauche l’a ensevelie quand elle a choisi le sociétal plutôt que le social, les droits individuels plutôt que la vie en société.

Reste le moi souverain et le poing dressé vers le ciel, peut-être même à la face de l’Église. Dans son état et face à l’enjeu, ce serait une bien dérisoire rancœur.

 

Signez et faites signer le manifeste de la SFAP

Le député Jean-Louis Touraine, aujourd’hui président d’un groupe dit d’étude sur la fin de vie, aujourd’hui proche du président de la République, a toujours été jusqu’ici l’auteur de propositions de lois maximalistes sur l’euthanasie. Il est partisan d’une euthanasie active, du suicide assisté, et annonce déjà vouloir mettre en place d’autres mesures – telle l’euthanasie des mineurs. La SFAP est la « société savante » des soins palliatifs. Elle rassemble 10.000 soignants et 6.000 bénévoles engagés quotidiennement au service des patients, pour leur apporter une fin de vie apaisée.

Elle publie un manifeste « Soulager et accompagner, oui. Donner la mort, non« . Il est important de lui donner de l’écho, en le signant et en le diffusant.

L’article Euthanasie, si la gauche se renie… a été écrit par Erwan Le Morhedec pour Koztoujours.

2018-02-17

Comment peut-on être catholique ?

Article écrit pour le site Koztoujours.

Il y a ceux qui constatent, amers, la chute du nombre de fidèles et ceux qui la célèbrent, ravis, ceux qui annoncent la mort de l’Eglise et tout en même temps dénoncent ses velléités de s’imposer. Ceux qui ne comprennent pas que cela existe encore. Ceux qui ne voient que des cathos fachos, ceux qui ne voient que des cathos gauchos, ceux qui les dénoncent anti-migrants, ceux qui les fustigent pro-migrants, ceux qui font un pari bénédictin, ceux qui font un pari chrétien, ceux qui claquent des bannières et ceux qui passent par derrière.

Comment peut-on être catholique1 ? Comment peut-on être encore catholique aujourd’hui ? Question de principe et questions d’application. Question d’actualité quand cette rentrée littéraire nous offre, sans même être exhaustif, cinq ouvrages pour souffler un vent frais sur l’Église de nos jours.

* * *

Denis Moreau en fait une question de principe, la question en titre, dans un ouvrage de riante philosophie. Il prend sur lui la charge de la justification. Comment peut-on seulement être catholique ? Et comment un philosophe, qui connaît des mots compliqués et se targue de faire usage de sa raison, peut-il ainsi déraisonner, croire en Dieu et jusqu’en la résurrection des corps ? Comment, pourquoi ? Parce qu’il y a entre autres « quelques bonnes raisons de croire ». Alors Denis Moreau se coltine ce qu’il est convenu d’appeler les « preuves de l’existence de Dieu » – mais pour rappeler que « preuve » peut tout aussi bien signifier indice et que ces « preuves » doivent être entendues comme des preambula fidei, ou une « invitation argumentée à la foi ».

Denis Moreau est catholique non pas en dépit de la philosophie, mais parce qu’il est philosophe.

Un trait est frappant : de toutes les grandes religions, le christianisme – et spécialement sa branche catholique, dans la mesure où la Réforme s’est en partie affichée comme une réaction critique contre un abus de philosophie – est celle qui, de façon massive et continue, a choisi de se présenter et de se réfléchir dans des catégories reprises à la philosophie telle qu’elle s’était développée en Grèce antique.2

Que l’on ne s’effarouche pas trop vite en voyant un ouvrage de philosophie. Moi-même, j’ai flippé ma race en y lisant « Spinoza« . Mais Denis Moreau a sué sang et eau pour produire un ouvrage accessible, et même souvent drôle, dans lequel il répond aux objections si fréquentes que sont l’existence du mal, l’angoisse de la mort qui nous motiverait, les fautes de l’Église, l’inefficacité de la prière.

Un exemple ? Est-ce justement la peur de la mort qui nous conduit à croire ? Peut-être. Et après ? Il y a de bonnes raisons de croire, nous dit-il, que la peur de la mort « amène les êtres humains à mal se conduire », en ce qu’elle serait « à la racine de la cupidité, de la gloutonnerie, de l’orgueil »3.

Serait-ce alors parce que la foi vient nous apporter une consolation illusoire que nous nous empressons de l’adopter ? Évidemment, Denis Moreau ne se borne pas à la réponse qui suit mais, sur la logique même de l’argument, il objecte que « l’idée que quelque chose doit être répudié parce que cela correspond à notre désir ne va pas de soi » – ainsi du verre d’eau que l’on tendrait à un homme assoiffé : oui, l’idée d’une victoire sur la mort correspond certainement à un désir de l’Homme, mais cela ne suffit pas en soi à ôter tout crédit à la foi.

C’est ainsi qu’à bien des égards, Denis Moreau nous amène à faire ce pas de côté pour envisager la question sous un angle renouvelé, et ne plus prendre l’objection pour acquise ou angoissante.

Être catholique, ce n’est pas abdiquer la raison.

*

La mort, toujours, elle, prend sa place dans l’échange magnifique entre François Bégaudeau et Sean Rose, l’agnostique qui croit peut-être et le chrétien qui doute encore. Étonnante conversation entre deux hommes sur le bord du même fil, chacun de son côté. François Bégaudeau4 y est net, y est tranchant, radical. Son exigence réveille le croyant. Mais revenons à la mort. Même question : cette coupable angoisse serait le moteur du croyant ? Il s’interroge notamment sur la raison pour laquelle une fratrie peut prendre des chemins si différents.

On distingue souvent, parmi les enfants, entre les éveillés et les moins éveillés, les extravertis et les inhibés, les champions scolaires annoncés et les foutus d’avance, etc. une polarité tout aussi décisive est plus rarement mentionnée : certains enfants sont angoissés par la mort, d’autres pas. J’ai fait partie des premiers. Un mauvais numéro qu’on tire – ou un bon, de par la fertilité de cet affect. Je ne parle pas du questionnement réglementaire qui vient à tout enfant à l’occasion d’un décès ou à l’évocation d’un défunt, mais de l’air qui se raréfie à chaque flash d’hyperconscience de la finitude. Je parle de vertiges suffocants. De ma prescience concrète du trou.

L’air qui se raréfie, la prescience du trou, mais la fertilité de cet affect : je n’avais pas vu ainsi cette honteuse affliction. Plusieurs fois, François Bégaudeau rafraîchit le croyant, à grands seaux d’eau glacée. On fustige le fondamentalisme ? Il vante la littéralité, contre le recours trop pratique à la lecture métaphorique. Le riche est-il riche en esprit, et le pauvre de même ? Non, c’est bien du riche de biens que le Christ parle. Et s’il est plus difficile à un riche d’entrer au Royaume de Dieu qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille, c’est que le riche ne sait plus que sa vie n’est pas entre ses mains.

Qu’est-ce qui lie les aspects les plus divers de la vie d’un riche ? C’est le congé donné au réel (…) La richesse offre un quotidien sous cloche, et donc une existence moins incarnée (…) Le pauvre ne saurait oublier qu’il est un composite de matière. Elle se rappelle à lui tous les jours. La pierre, parce que l’ascenseur est en panne depuis six mois et qu’aucun ami influent ne fera pression sur le syndic; le sang, parce que ce sont les prolos qui deviennent flics, pompiers, infirmiers, et qu’on place en première ligne sur les fronts de guerre; l’urine, parce que les effluves du métro l’évoquent deux fois par jour; la terre, parce que sur un chantier une rafale de vent affole la poussière qui pique les yeux, etc. (…) Par intuition atavique, le pauvre se sait en sursis, sait que les tuiles tombent sur qui n’a pas de toit, se sait entre les mains du destin, et c’est pour cela qu’il l’implore, qu’il s’en remet à lui, qu’il prie. Ainsi le pauvre est souvent religieux/superstitieux/pieux. Tandis que l’ascendant sur la matière que la richesse vous assure finit par s’extrapoler en maîtrise du destin, et par vous déprendre du sentiment, enfantin et donc juste, que des puissances sur lesquelles vous n’avez pas prise vous agissent.

Bégaudeau ne croit pas, et l’on ne sait pas bien pourquoi, tant ses propos sur la foi, sur le Christ, sont empreints d’un respect, d’une exigence et d’une justesse que l’on aimerait partagée par plus de chrétiens.Sait-il vraiment pourquoi il ne croit pas, tant certains mots sonnent comme une fugitive reconnaissance5  ? Reconnaissons-lui de se connaître mieux lui-même. Mais, lorsqu’il dit qu’il n’est pas un croyant car s’il veut bien prier, il veut prier seul et pas dans une église, pas publiquement, se souvient-il que le Christ, justement, appelle à cette discrétion (« Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre ; ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est dans le secret » (Mt 6, 6) ? Il ne croit pas et l’on se demande tout de même si malgré tout, lui qui célèbre le pauvre, ne laisse pas l’orgueil entre la foi et lui, s’il ne se contemple pas dans sa radicalité. La foi n’existerait que pure et parfaite.

Pour une fois, manque de chance, le good cop a le mauvais rôle. Sean Rose, chrétien anglican, se fait quelque peu malmener dans cet échange. C’est que la radicalité de Bégaudeau n’échappe pas, parfois, à l’injustice et peut-être à la facilité. Rose est du côté de celui qui a osé le saut de la confiance, il fait partie (tout anglican qu’il est) d’une « Église de pécheurs », ceux qui se savent petits, ceux qui se savent indignes, jamais « à la hauteur », qui savent leur foi faible, qui tombent et se relèvent. C’est aussi parfois comme cela, en tout petits, parce que l’on a consenti, un jour imprécis, à passer de l’autre côté du fil, que l’on est chrétien, ou catholique.

Être catholique, c’est se faire petit avec les petits.

*

Comment peut-on être catholique ? Et Julien Leclercq, dans un ouvrage déjà évoqué ici, en atteste : on peut être jeune, de banlieue, et se convertir. Lui, qui avait un jour littéralement craché sur la croix du Christ, il s’est converti. Et il livre un témoignage d’une poignante sincérité. Car il est bien de cette « Église de pécheurs ». Converti, baptisé, il retombe. Ses excès d’hier n’ont pas disparu. Tel baigneur indélicat qui manque de lui plonger dessus, il est à deux doigts de l’aplatir. La fidélité, chez lui, a connu ses accrocs. Tout cela, il consent à l’écrire. Parce qu’un chrétien n’a jamais été un parfait, mais est ce fils qui revient et que son père, toujours, est prêt à accueillir.

Radical, Julien ? Intégral, plutôt. Venu d’entre Les Mureaux et Mantes-la-Jolie, il aurait pu avoir une conversion identitaire. Une réaction compréhensible à une cohabitation difficile. Combien sont-ils à vous affirmer que, lorsque l’on connaît cela, on vire forcément identitaire ? Julien est sans complaisance avec l’islam, sans illusion non plus, mais il s’offre à sa foi.

Nous sommes assis sur une poudrière. Citoyen catholique, je ne serais en paix ni avec ma conscience ni avec le Christ en rejetant celui qui ne partage pas ma foi.

Alors quand la colère le prend, quand l’émotion s’impose, quand des paroles du pape suscitent son incompréhension, il se pose, il se reprend, et il cherche à comprendre, désireux d’être chrétien pleinement.

Être catholique, c’est tomber mais se relever, avec le secours du Père.

*

Intégral encore, François Huguenin, dans ce livre plus amplement recensé dans ce précédent billet. Lui aussi refuse de transiger, trier la doctrine de l’Église, écarter, absolutiser ce qui conforte, relativiser ce qui bouscule. Comment peut-on être catholique ? Chez lui, il s’agit de savoir comment l’être dans un monde qui n’est pas chrétien.

Denis Moreau évoquait déjà la parabole du bon grain et de l’ivraie (pour mémoire, c’est ici, Mt 13, 24), pour souligner que « durant sa croissance, il est malaisé de la différencier des jeunes tiges de blé et, lorsqu’elle a grandi, il est difficile de l’arracher sans arracher le blé avec elle », et qu’ainsi va l’Église. François Huguenin lui, rappelle que « tant que le temps de la moisson n’est pas arrivé, ce n’est pas le moment de séparer l’ivraie du blé. Nous sommes souvent trop pressés, trop sûrs d’y arriver, trop désireux de bâtir un monde qui nous rassure et nous conforte » et il pointe fermement une « hypertrophie du domaine symbolique de la loi » pour dénoncer tout ensemble la volonté de tout faire passer par la loi et le risque de surévaluer le champ idéologique. Il cite à cet égard saint Thomas d’Aquin, qui exprimait déjà clairement pourquoi tout ce que l’on peut réprouver ne doit pas être interdit pour autant : « La loi humaine est portée pour la multitude des hommes, et la plupart d’entre eux ne sont pas parfaits en vertu. C’est pourquoi la loi humaine n’interdit pas tous les vices dont les hommes vertueux s’abstiennent ».

François Huguenin met ainsi en garde contre une tentation des chrétiens de ces derniers temps :

Il est important de ne pas absolutiser une sorte de non possumus qui condamnerait les chrétiens à n’être plus acteurs de leur monde, à s’enfermer dans la critique stérile, à se couper de leurs frères en humanité.

Ainsi sur la question de l’action citoyenne des chrétiens, François Huguenin appelle à ne pas désespérer :

Il s’agit de dépasser l’horizon parfois très étroit de la loi : il faut envisager de la combattre quand c’est le moment, de peser sur son élaboration quand c’est possible, et surtout de savoir que la loi positive n’est pas tout, qu’elle est parfois impossible à récuser, mais que tant que la liberté est possible, la parole et l’action le sont aussi.

Le chrétien ne peut pas, et n’a pas à imposer sa loi. Il participe aux débats de la cité mais n’est pas supérieur aux autres. Et François Huguenin reprend une interprétation éclairante d’une célèbre parole du Christ : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde », pour souligner que ni l’un ni l’autre ne valent pour eux-mêmes, mais pour ce qu’ils révèlent.

Le chrétien est donc au monde pour l’aider à se révéler à lui-même comme création d’un Dieu d’amour où la dignité de chaque personne humaine est inaltérable.

Être catholique, c’est agir dans la société, en amitié aussi.

*

Patrice de Plunkett rejoint les précédents auteurs dans le refus de voir les chrétiens s’enfermer dans une sociologie uniforme, bourgeoise, retirée du monde et toute occupée à le fustiger.

Comme j’ai pu le faire l’an dernier, il met en garde, avec la vigueur qu’on lui connaît, contre une dérive identitaire – faisant un lien, pas toujours évident, entre les puissances de l’argent et l’identitarisme. Pour toucher toutes les composantes de la société française, lorsqu’elle touche les catholiques, cette dérive identitaire s’avère certainement plus paradoxale, et contradictoire à ses fondements propres.

L’identitarisme n’est pas « l’identité ». C’est une idéologie qui s’empare d’un sentiment : celui de la perte d’identité. Que ce sentiment de perte soit fondé ou non (et quelles que soient ses causes), l’identitarisme s’en saisit et lui injecte un contenu étranger et sourdement hostile au christianisme, même et surtout quand il prétend défendre celui-ci.

S’il est sans concession envers le risque de repli sur eux-mêmes qui taraude une part non négligeable de catholiques, il les appelle aussi à ne pas négliger les « signes d’intérêt inédits envers la foi chrétienne que donnent nos contemporains »6 alors qu’ils ont pu lui « tourner le dos parce qu’ils prennent le catholicisme pour une morale fermée »7. De fait, il y a bien des occasions pour se sentir malmené, mais aussi tant de signaux faibles de cet intérêt discret, de ce questionnement que nos contemporains n’ont pas abandonné. Il faut savoir à quoi nous voulons accorder notre attention première.

Évangéliser n’est pas s’exhiber en parti, ni répandre des idées, ni entreprendre de « changer les gens » : c’est – s’il se peut – vivre une façon d’être qui puisse désigner le Christ à travers nous.

Être catholique, ce n’est pas faire la morale, c’est rendre témoignage.

* * *

« Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. » (Ephésiens 4, 23-24). Voilà peut-être une phrase ou, à tout le moins son idée, qui rapproche ces cinq ouvrages.

Nous vivons des temps nouveaux. L’incrédulité, parfois le sarcasme, devant la possibilité même d’être catholique semble plus largement présente qu’auparavant. Et pourtant, dans le même temps, tandis que bien des catholiques se dévêtent des oripeaux de l’Homme ancien, de ses illusions de pouvoir et de ses confusions, de non-chrétiens montrent – j’en suis persuadé et peux en témoigner – des signes d’intérêt pour le christianisme, un christianisme qui n’est pas d’abord une morale mais la miséricorde. Sans que nous l’ayons souhaité, nous voilà convoqués à la « transformation spirituelle de notre pensée ». Les temps sont nouveaux, ils sont troublés, le fameux noir nuage8 est dense mais, pour qui sait regarder, sa frange d’or est annonciatrice.


  1. Et la question pourrait sans grande peine être appliquée à l’ensemble des chrétiens, avec quelques menues modifications. Que nos amis protestants ou orthodoxes ne nous en tiennent pas rigueur
  2. Je poursuis ici pour ne point trop encombrer le billet. Plus loin il souligne que les heures de philosophie représentent « 60% (!) des « crédits » que doivent obtenir les séminaristes. Lors des années suivantes, ce sera encore trente heures annuelles de philosophie (philosophie de la religion, philosophie morale et politique, études d’auteurs). Quelle autre organisation au monde donne un tel poids à la philosophie dans la formation de ses cadres ? »
  3. Que l’on veuille bien me pardonner si les idées paraissent abruptes et imaginer que je ne fais ici que condenser le propos de Denis Moreau qui, lui-même, présente certains arguments sans entrer dans le détail
  4. qui partage avec Denis Moreau une inclination pour les Wampas
  5. « Ma sœur, en somme, ne croit pas. Mais de nous deux, la chrétienne c’est elle. La chrétienne objective«  : de nous deux, écrit-il… Celle qui ne croit pas, et celui qui croit ?; « Je ne sais pas si je crois, je ne sais pas si je suis un mec bien, je ne sais si Dieu m’aime encore ni quelle qualité-quantité d’amour je puis lui retourner, mais je sais que je suis charitable quand j’écris. Je ne suis peut-être pas chrétien, mais je suis un écrivain chrétien. Ou plutôt je suis chrétien en tant qu’écrivain »
  6. le livre de François Bégaudeau et Sean Rose n’en est-il pas un excellent exemple ? Il fait même écrire sur France Inter (!) : « Avoir la foi, y revenir, l’abandonner ou s’en passer : autant d’interrogations auxquelles nous avons cru, à tort, échapper. En réalité, pour beaucoup d’entre nous, la question de Dieu n’est pas réglée »
  7. Et Denis Moreau écrit lui-même : « Il faut savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire, ce que ne font pas toujours ni les catholiques eux-mêmes ni leurs adversaires. Que les uns et les autres sachent que mon catholicisme ne se réduit pas à des histoires de capotes« 
  8. Eh oui, vous savez : « même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or »

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2018-02-15

Mennel, ou les identitarismes en fête.

Article écrit pour le site Koztoujours.


L’émission de télé-crochet « The Voice » connaît en France sa première polémique nationale. Le voile affiché de la candidate Mennel Ibtissem, ses paroles en arabe, ont motivé les archéologues du web à exhumer ses idées passées. Un like à Tariq Ramadan, une vidéo avec l’association Lallab, une chanson pro-palestinienne et, surtout, deux messages sur les attentats. L’un pour ironiser sur le fait que les terroristes oublient leurs papiers derrière eux, l’autre, pour juger que les vrais terroristes seraient au gouvernement. Est-ce justifié ? Évidemment pas. Intelligent ? Non plus. Mais elle n’est pas la seule à s’être interrogée ainsi. J’ai entendu, en studio radio, les mêmes propos d’intellectuels reconnus.

Fallait-il voir dans des statuts de réseaux sociaux les positions dangereuses d’une idéologue, d’une islamiste, ou ceux, immatures, d’une jeune musulmane de l’époque ? On évoque, sur le web, un « droit à l’oubli ». Plutôt que de traquer la rectitude politique d’une jeune chanteuse, reconnaissons un droit à la bêtise – avec parcimonie.

Mennel, radicale ? Le scenario a ses failles. Une faille de principe : une islamiste qui chante, et sur un plateau TV, c’est une première. Et, avec cela, un voile chatoyant, des lèvres et des yeux maquillés. Sa chanson ? Hallelujah, d’un compositeur indubitablement juif, Leonard Cohen, connu pour son soutien à Israël. Mennel, islamiste ? Elle chante « Souris, Palestine » voilée. Mais après avoir chanté Cohen, elle y vante une Palestine, « terre du Salaam et de Yom Kippour » – la paix et le grand pardon.

La présence de Mennel pouvait être une chance, une occasion d’apaisement. Les crispations du pays ajoutées à la délicatesse d’une machine à cash en ont décidé autrement. La présence au casting d’Alliel, jeune juif orthodoxe à barbe et au chapeau noir, chantant Am Yisrael Chai (« Le peuple juif est vivant ») révèle une saison scénarisée. Sélectionner une musulmane voilée et un juif orthodoxe, c’était quoi, l’idée ? S’il s’agissait – hypothèse bienveillante – de présenter un tableau réconcilié, le gâchis est total : une talentueuse jeune femme sacrifiée, des réseaux qui crient au(x) complot(s), des musulmans qui se pensent encore discriminés – terreau de la radicalité.

Les braillards et identitaires de tous poils, s’en moquent pas mal : ils célèbrent une victoire. Je regarde notre vie commune, c’est elle la vraie victime.

 

 

Paru en ligne le 9 février, version papier le 15 février

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2018-02-02

La République est laïque. Le peuple, lui, est libre

Article écrit pour le site Koztoujours.

Mesure-t-on l’absurdité de cette décision ? Parce qu’un député, un seul, s’est présenté sans cravate, parce que ce même député est monté à la tribune vêtu d’un maillot de football, le bureau de l’Assemblée Nationale interdit… le port de signes religieux ostensibles en son sein. Mesure-t-on encore le mépris de cette disposition ? Les signes religieux sont traités à l’égal des logos commerciaux.

Un député n’est pas un fonctionnaire, il n’est pas un représentant de l’État ou de la République, il est un représentant du peuple français, de la Nation. Un député n’est pas neutre, c’est bien sa raison d’être. L’Assemblée nationale est une image du peuple, dans la diversité de ses convictions y compris religieuses. Or, si l’État doit être laïc, le peuple, lui, est libre. Le parallèle dressé par les promoteurs de ce texte avec la loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles dans les établissements d’enseignement n’a de ce fait pas le plus petit début de pertinence.

Il ne s’agit pas de réclamer d’afficher sa foi dans l’hémicycle, encore moins de faire d’une conviction religieuse le fondement de la loi. Il s’agit de préserver une liberté, fondamentale. Faut-il rappeler que l’article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme proclame la liberté de pensée, de conscience et de religion et, par voie de conséquence, la liberté de manifester sa religion tant en public qu’en privé ? Que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen proclame notamment, en son article 5, que « la loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société » ? Les signes religieux visés n’ont jamais suscité d’incident à l’Assemblée. Bien au contraire, chacun a particulièrement en mémoire la haute contribution de l’abbé Pierre à la vie politique de ce pays, lui qui siégea en habit.

Je ne suis pas naïf et j’ai bien conscience que la perspective de voir arriver des députées voilées dans l’hémicycle justifie cette décision par anticipation… comme elle explique le silence total de l’opposition, islamocentrée. Mais je demande que l’on considère quelques éléments de raisonnement. D’une part, je suis bien loin d’être certain que des musulmans radicaux aient seulement l’intention d’envoyer des femmes à l’Assemblée (sans compter la question de leur capacité à le faire), ce qui devrait régler la question du voile dans l’hémicycle. Dès lors, si ce ne sont pas du coup des musulmans radicaux mais républicains, le problème que poserait leur présence m’échappe et elle aurait même plutôt tendance, par cette démonstration, à apaiser les choses. D’autre part, raisonner sur la visibilité est vraiment à courte vue (c’est le cas de le dire) : si ce ne sont donc pas des femmes mais des hommes, radicaux, et qu’ils viennent en kamis, alors réjouissons-nous, car ils discréditeront leurs propres interventions en se levant à l’Assemblée dans cette tenue et ne manqueront pas de susciter des oppositions immédiates. Le problème n’est pas la visibilité d’un islam politique radical à l’Assemblée : si la question devait se poser, le problème serait sa présence. Et je préfère largement un nazi en chemise brune ou un islamiste en djellaba qu’un nazi ou un islamiste dissimulé. Tariq Ramadan en costume occidental est plus dangereux qu’un salafiste en kamis. Si vraiment l’enjeu est l’islam politique, invisibiliser l’adversaire ne le rendra pas moins menaçant. L’obsession de l’islam doit cesser de guider la vision politique et de dicter nos propres renoncements. Qu’on laisse donc la liberté et la démocratie là-dessus, on s’en débrouillera bien.

Le Conseil constitutionnel se prononcera-t-il sur ce texte ? Pour tenter de se soustraire à son examen, l’Assemblée a eu recours à un peu glorieux artifice juridique. La Constitution prévoit en effet que toute modification de son règlement lui est automatiquement soumise. Pour contourner cette révision, le bureau a inséré cette modification dans l’instruction générale, qui n’est pas soumise à ce contrôle. Or, non seulement le Conseil constitutionnel doit pouvoir procéder à une requalification de ces dispositions et les examiner malgré cela, mais cette méthode ne fait que souligner les doutes du bureau de l’Assemblée nationale sur la constitutionnalité de son propre texte.

Il ne faut pas se leurrer : cette mesure participe d’une logique de relégation de la foi. L’exemple donné en si haut lieu se répercutera, de conseils régionaux en conseils municipaux, provoquant des conflits inexistants à ce jour. Au-delà de la sphère publique, c’est un état d’esprit qui s’insinue dans l’ensemble de la société et alimente toutes les confusions sur la nature véritable de la laïcité.

On aurait d’ailleurs aimé que ceux qui s’évertuent à installer des crèches au sein de lieux publics, dispensable affirmation religieuse dans un espace authentiquement laïc, soient en revanche présents pour s’opposer à l’interdiction des signes religieux à l’Assemblée, authentique violation de la liberté de conscience et de son corollaire, la liberté d’expression.

 

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2018-02-01

Le trafic de drogue, une richesse nationale ?

Où donc est passé la morale ? Et le Bien comme boussole ? Ok, dans le monde qui va, commencer un texte par l’invocation de la morale et du Bien est une faute de goût. La morale, c’est emmerdant et le Bien, c’est relatif. Si vraiment ça vous défrise, invoquez l’éthique et, peut-être la justice. Mais notre système impose des décisions qui insultent la décence et le sens communs.

La France va ainsi intégrer, certes après avoir longtemps résisté, le trafic de drogue dans le Produit Intérieur Brut. Comme La Croix l’explique assez bien ici, il y a des raisons économiques à cela. Son exclusion « conduisait à des disparités dans certains indicateurs, notamment dans le revenu national brut (RNB) qui sert d’assiette pour calculer la contribution de chaque pays au budget européen ». Aussi les pays qui nous ont précédé dans la déliquescence morale estimaient-ils fort injuste que la France garde le cap, et contribue moins. Eurostat faisait pression. Il fallait que tous intègrent le trafic de drogue, et la prostitution. Sans être expert en comptes publics, pourquoi ne pas imaginer que l’harmonisation se fasse dans le sens inverse : pourquoi ne pas déduire drogue et prostitution du PIB des pays qui l’y intégraient ? Leur part est estimée, il suffisait de retrancher la ligne correspondante. Pourquoi l’harmonisation se fait-elle encore, ici aussi, sur le moins-disant éthique ? Soyons sans illusion : par intérêt financier. Les institutions européennes avaient intérêt à gonfler le PIB des États-membres, assiette de leur budget, plutôt que le diminuer. Des intérêts financiers qui priment sur les impératifs moraux, ce n’est certes pas un schéma qui a de quoi surprendre.

Le trafiquant de drogue peut donc désormais se vanter : il contribue à la richesse nationale, il est un acteur de l’économie, il soutient la croissance ! Vous gênez pas : fumez des tarpés, sniffez-vous une poutre ! Hé, pour un peu, en voilà, un acte patriote ! Car qu’y-a-t-il de plus patriotique aujourd’hui que de soutenir la croissance ? Un bon patriote, c’est un gars qui suit la ligne blanche.

Et dites-moi un peu : comment ne progresserions-nous pas demain vers une forme de reconnaissance de fait, puisque l’on va par-là ? J’avoue ne pas bien connaître la fiscalité de la beuh, mais je ne crois pas encore que l’on s’appuie sur les factures. Or puisque la France va désormais contribuer davantage au budget européen sur la base du trafic de drogue, il va bien se trouver à Bercy un gars (ou une nana, ne soyons pas sexiste, par les temps qui courent) pour proposer l’imposition du trafic : il faut bien reprendre par l’impôt ce qu’on paie par ailleurs. On s’arrangera. On fera un guichet unique – coke, héro, crack ou shit – où des fonctionnaires assermentés s’abstiendront aimablement de réflexions sur l’origine des bénéfices. Il faudra bien sûr discuter du régime de déclaration. Réel simplifié, ou pas ? Et la paie du guetteur, on la passe en frais, c’est assujetti aux cotisations sociales ?

Cette logique financière est désespérante. En statisticien, Ronan Mahieu (chef du département des comptes nationaux de l’Insee) déclare à La Croix : « au-delà des aspects moraux, la statistique a vocation à mesurer ce qui se passe dans le champ économique ». Mais voilà, moi, je ne tiens pas à aller « au-delà des aspects moraux » et la statistique pour la statistique, je m’en tamponne. La statistique est peut-être scientifique, mais l’intégration au PIB est politique. Et c’est un choix politique fort – pour preuve : la France a longuement résisté.

Tous les libéraux n’excluaient pas la morale de la logique de marché. A tout le moins certains comptaient-ils sur la morale existante, extérieure au marché, pour en guider les choix. Mais tout se passe ici, comme à d’autres égards, comme si dorénavant la morale, c’était le marché. Car voilà que l’on explique que « selon les critères d’Eurostat, les pays doivent décompter tous les échanges effectués « d’un commun accord » ». Le critère est donc le choix, l’accord, la rencontre des volontés, l’échange des consentements, la liberté des transactions, tout ce que vous voudrez : bref, le marché. Et lui seul. Dès lors que deux parties sont d’accord, ni la société ni l’Etat n’ont plus rien à dire. Le « commun accord » expulse la loi, le politique. Pourtant, même cette logique est incohérente. Les fameuses « travailleuses du sexe » assurent qu’elles choisissent librement cette activité : combien de temps pour nous dire qu’il y a commun accord ? Et combien d’activités illégales reposant sur un accord entre les parties ? Et même, quel est l’accord du junkie ? Quelle est la liberté du drogué ? Quel est le choix de ce voisin, que je vois tristement passer, seul, un pétard à la main, complètement stone, se déplaçant avec peine ?

Moi, je pisse dans un violon. C’est improductif, mais ça soulage. Et c’est sans accoutumance.

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2018-01-24

Faut-il ignorer Donald Trump ?

Donald Trump épuise ma capacité d’effarement. Le rythme de ses sorties s’est brutalement accéléré, et je ne suis plus. Il est à deux doigts de faire passer Kim Jong-Un pour moins fou. En quinze jours, il s’est autoproclamé « génie très stable », a exalté la taille de son très gros bouton nucléaire et s’est benoîtement interrogé sur la raison pour laquelle les immigrés viendraient de « pays de merde ». Choquant, le propos est aussi d’une rude bêtise sur le fond : si l’immigration provient de pays moins développés, c’est que l’on ne quitte pas sa famille, son foyer, sa patrie quand on s’y voit un avenir. Qu’il en parle aux descendants d’Irlandais, pour voir.

Paradoxalement, à commenter ses tweets, on passerait pour obsessionnel. Dame, c’est que le bonhomme reste président de la première puissance mondiale, économique et militaire ! Que l’on m’excuse de m’y attacher un peu encore ! Car ignorer ses navrantes sorties, ce serait aussi les installer dans la normalité de l’époque et des Etats-Unis. Alors je m’effare sans faillir.

Une fois effaré, quid ? Comment répondre à la présidence de Joe Sixpack (le cousin d’Amérique de Bidochon) ?

CNN s’est engagée explicitement : est-ce efficace, ou ne fait-elle que conforter les certitudes ? Fire and fury, serait-ce une estocade ? Un chroniqueur du New York Times craignait plutôt que ce livre soit contreproductif, abaissant tellement les attentes à l’égard de Trump qu’il lui serait ensuite facile de les dépasser. Et que dire à un électorat populaire, qui jouit d’avoir un président qui « dit ce qu’il pense » quand soi-même on croit encore, pour paraphraser Camus, qu’« un président, ça s’empêche » ?

On ne peut ignorer ses sorties, ni bien sûr négliger que leur fracas occulte des « succès » réels, comme sur l’Obamacare, ou des menées tactiques effectives comme ces jours-ci, où il s’emploie à diviser les Démocrates dans un marchandage malsain : le shutdown ou les Dreamers.

Mais il y a façon plus fondamentale de l’ignorer : passer outre. Prendre acte du discrédit des Etats-Unis, tracer sa voie. Les deux Corée semblent vouloir le faire. Comme l’avait très rapidement suggéré Angela Merkel, l’Europe aussi doit saisir ce moment. Ce peut être sa chance. Et celle de la France.

Ignorer le phénomène lui-même n’est pas une option. Si ce qui se produit aux Etats-Unis franchit toujours l’Atlantique, alors il est grand temps d’anticiper : soigner nos propres périphéries, celles qui se sentent délaissées. Les soigner économiquement, mais prendre garde aussi à la pression d’une police des mots et des mœurs, sinon la soupape de ceux qui veulent « dire ce qu’ils pensent » sera un jour notre Trump à nous. Nous sommes à l’abri, avec notre président qui se targue de philosophie ? Il n’y a pas si longtemps, c’est Obama que les Etats-Unis élisaient.

 

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2018-01-18

Les enfants nés de mère porteuse ont tous un état-civil.

Les États Généraux de la Bioéthique s’ouvrent aujourd’hui et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils s’ouvrent en fanfare. Le Monde publie aujourd’hui une tribune favorable à une pratique illégale, le suicide assisté, comme il publiait hier une tribune favorable à une autre pratique illégale, le recours à des mères porteuses.1

Les pratiques évoquées dans ces deux tribunes sont d’ailleurs deux pratiques explicitement écartées par l’exécutif. Emmanuel Macron, Edouard Philippe comme Agnès Buzyn ont tous écarté l’idée de légiférer sur la fin de vie (alors que la loi Clayes-Leonnetti est à peine entrée en vigueur) ou de légaliser la GPA2. Ce sont pourtant de telles modifications législatives qui sont réclamées ici et la petite phrase du gouvernement selon laquelle sa volonté « ne préjuge pas de ce qui pourra se passer à l’Assemblée Nationale » laisse la porte ouverte à toutes les modifications non assumées, ou inavouées.

Ce billet a pour seul objet de revenir sur la tribune parue au Monde.

Cette tribune affirme en titre que l’on ignorerait les enfants nés de mère porteuse / GPA, et ses signataires développent l’idée dans les medias qu’ils seraient des « fantômes de la République ». Pire encore : on ferait de ces enfants de petits apatrides. Ils font une demande principale : la transcription intégrale de l’état civil.

Mais de quoi parle-t-on ? On croyait la question réglée.

*

Il faut être clair : avant 2013 déjà, les enfants nés de mère porteuse avaient un état civil, ils n’étaient pas apatrides. La seule question qui était débattue était celle de la transcription de leur état civil, c’est-à-dire de la reconnaissance par l’État français de la filiation de ces enfants. Notez que si l’on parle de transcription, c’est bien qu’il existe un état civil préexistant à transcrire : en l’absence de transcription, l’enfant n’était donc en tout état de cause ni un fantôme ni un apatride. Il avait déjà bel et bien une nationalité et un état civil, qu’ils soient américains, ukrainiens ou d’un autre pays. En outre, après quelques années de présence sur le territoire français, il obtenait la nationalité française.

A ce stade, on pouvait penser que le refus de transcrire cet état civil étranger découlait logiquement de la volonté de garder une effectivité à l’interdiction de la GPA. Et l’on pouvait aussi considérer que le fait d’avoir un état civil étranger, compte tenu de la violation de principes fondamentaux de notre droit, n’était pas en soi une situation insupportable mais seulement la conséquence d’une décision prise en connaissance de cause par les parents / les commanditaires.

Le recours à une mère porteuse viole en effet déjà des dispositions civiles d’ordre public, et constitue un délit. Il viole à la fois le principe d’indisponibilité du corps humain et le refus de la réification de l’enfant. Dans un arrêt en date du 21 décembre 2017, la Cour administrative d’appel de Nantes vient d’ailleurs de confirmer le refus de naturalisation d’un étranger ayant eu recours à une GPA, en soulignant qu’il s’agissait de la violation d’un « principe essentiel du droit français« .

En tout état de cause, ce débat a été tranché à la suite de l’adoption de la circulaire Taubira et il ne s’agit pas ici de le refaire. La France procède aujourd’hui à la transcription de l’état civil étranger d’un enfant issu de GPA dans l’état civil français. La recherche de l’intérêt de l’enfant, qui n’est pas responsable des décisions des adultes, a conduit à procéder à cette transcription, malgré la fraude – et cela peut se comprendre. Ce n’est donc plus en débat, et l’observateur modérément attentif se souviendra des débats engagés autour de la circulaire Taubira, qui a été confirmée par le Conseil d’Etat. La Cour de Cassation a, en outre, par les arrêts du 3 juillet 2015, validé la transcription de l’acte de naissance d’un enfant issu d’une GPA à l’étranger à l’état civil français.

Si vous avez suivi jusque-là, il est donc acquis que les enfants nés de GPA à l’étranger peuvent voir leur état civil étranger transcrit à l’état civil français, et se voir délivrer un certificat de nationalité. Ils ne sont pas ignorés. L’affirmation en titre de la tribune – « on ne peut plus ignorer les enfants nés de GPA » – est donc clairement fallacieuse.

Le seul et unique cas qui motive la tribune, celui dans lequel la transcription de l’état civil étranger est refusé, c’est lorsque l’état civil est lui-même frauduleux. Quand l’acte de naissance indique le père biologique comme père de l’enfant et la femme ayant accouché comme mère de l’enfant, il est transcrit. « En revanche, lorsque l’acte de naissance ne correspond pas à la vérité biologique, parce qu’il désigne la femme commanditaire comme mère de l’enfant, il n’a pas à être transcrit. » (Jean-René Binet, Droit de la bioéthique, LGDJ, Décembre 2017, pt 408). Cela résulte d’ailleurs également des deux mêmes arrêts de la Cour de cassation du 3 juillet 20153.

La France ne transcrit donc pas dans son état civil des états civils étrangers frauduleux. Cela paraît évident. C’est pourtant ce que cette tribune demande.

Cette tribune occulte habilement son objet véritable :  ses signataires demandent à la France d’avaliser doublement la violation de ses principes fondamentaux. Le droit français connait un adage : fraus omnia corrumpit (la fraude corrompt tout). Au point où nous en sommes arrivés, on serait tenté d’en inventer un nouveau : fraude sur fraude ne vaut.

Ce que demandent ces signataires, c’est bien que la France avalise des états civils étrangers frauduleux. La République s’est pourtant montrée bonne mère, il est malheureux de se payer sa tête en retour. Nous sommes donc sur une double fraude : fraude aux principes essentiels du droit français, et fraude à l’état civil (pratique pourtant punie de trois ans d’emprisonnement et 45.000€ d’amende).

Lorsque cette tribune demande une « transcription intégrale« , à l’égard du père et de la mère commanditaires, c’est bien cela qu’elle demande. Alors même que la mère commanditaire pourra adopter l’enfant par la suite, les signataires de la tribune demandent de l’indiquer faussement comme mère de l’enfant à l’état civil, et demandent que la mère biologique de l’enfant soit purement et simplement ignorée et effacée. Le véritable, le seul et unique fantôme dans l’affaire, c’est bien la mère biologique.

Il faut encore relever un point : la tribune justifie sa demande par la « discrimination » qui serait opérée entre la filiation paternelle et la filiation maternelle. Or il n’y a ici aucune discrimination, mais la simple prise en compte d’une réalité factuelle : la filiation paternelle est conforme à la vérité biologique. La démarche elle-même est remarquable : dans la mesure où la bonne mère précitée a eu l’amabilité de transcrire à l’état civil français une filiation paternelle issue de la fraude à ses principes fondateurs, elle se trouve sommée d’aller plus loin encore à l’égard d’une filiation maternelle pour ne pas, prétendument, discriminer.

Ne laissez donc pas dire que la République est injuste. Ne laissez pas dire qu’elle ignore ces enfants. Elle ne les condamne pas au silence ou à l’inexistence. Sa seule, unique et résiduelle exigence est que l’acte d’état civil corresponde à la vérité biologique. Et une fois encore, alors qu’elle est une violation de nos principes, la GPA ne fait même pas obstacle à une adoption ultérieure.

*

La tribune comporte d’autres éléments remarquables. Elle reprend l’argument rebattu selon lequel c’est la prohibition qui suscite des comportements illégaux4. Cette argumentation ne trouve d’issue que dans une légalisation intégrale. Car quand bien même on encadrerait la pratique (comme cela est revendiqué pour l’instant), il sera loisible de dire ensuite que c’est l’encadrement qui génère les contournements.

Elle invoque également les sondages. De vous à moi, sauf hasard improbable, je doute que l’un quelconque des Français sondés – voire des lecteurs de ce billet – ait eu conscience des subtilités énoncées ci-dessus. Celles-ci ne sont de plus jamais évoquées dans ces sondages. Enfin, si La Croix a estimé honnête de produire le sondage sur lequel cette tribune s’appuie, ses signataires n’ont en revanche pas eu l’honnêteté en retour de ne pas tronquer la démarche : le texte renvoie au sondage et non à l’article. Or, dans cet article, Didier Sicard, ancien président du Comité Consultatif National d’Ethique mettait ainsi en garde contre le recours aux sondages, pour l’avoir notamment expérimenté sur la fin de vie : « Les questions posées lors d’un sondage sont simples et appellent des réponses simples, voire simplistes. J’ai pu voir, par le passé combien les positions des uns et des autres pouvaient évoluer et s’affiner au gré des échanges. Sur ces sujets sensibles et très lourds de conséquences, souhaitons qu’un réel débat de fond s’engage. »

Lorsque La Vie a organisé une rencontre avec Edouard Philippe, rencontre à laquelle j’étais convié, celui-ci a balayé avec un certain mépris d’ailleurs les questions que nous avons pu lui poser sur le sujet. Son propos, de mémoire : nous lui faisions perdre son temps à discuter d’un sujet qui n’est pas en débat. Il faudra, Monsieur le Premier Ministre, avoir autant de fermeté et le courage de le dire aussi aux signataires de cette tribune.

Ainsi qu’au président du Comité Consulatif National d’Ethique qui, lui, entend bien en débattre.


  1. Nota : les États Généraux de la Bioéthique, tels qu’ils ont été définis par la loi, ne sont pas censés conduire inéluctablement à l’adoption d’une loi, contrairement à ce qui est annoncé. Ces États Généraux correspondent aux Etats Généraux périodiquement organisés conformément à l’article L.1412-1-1 du Code de la Santé Publique « en l’absence de projet de réforme« , quand bien même les textes sont ici quelque peu malmenés.
  2. Je n’évoque en effet ici que la question de la transcription de l’état civil mais la tribune va plus loin que cela
  3. La Cour a en effet cassé l’arrêt qui avait refusé la transcription « alors qu’elle n’avait pas constaté que l’acte était irrégulier, falsifié ou que les faits qui y étaient déclarés ne correspondaient pas à la réalité » : a contrario, si les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité, il n’y a pas lieu de transcrire
  4. il est vrai que lorsque j’emprunte, en voiture, un sens interdit, c’est à cause de l’interdiction que je suis en infraction : sans elle, je serais dans les clous

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2018-01-11

Ce n’est pas cela, un homme.

De part en part de l’affiche, des éclairs zèbrent l’obscurité. Car ils ont osé les éclairs. Sur fond crépusculaire, deux visages se découpent : ceux d’Eric Zemmour et de Michel Onfray. Pour la nouvelle année, une « rencontre au sommet » est annoncée. Elle se tiendra dans rien moins qu’un parc des expositions, à Châlons : 3.000 places assises. Il faudra l’être pour suivre cette soirée, au cours de laquelle les intervenants feront mine de s’interroger sur ce thème : « Est-ce la fin de notre civilisation ? ». On le sait, Zemmour y soutiendra l’affirmative. Pour lui répondre, Onfray… la soutiendra aussi. Si les organisateurs sont cohérents, à l’issue de la soirée, les participants se verront servir un cocktail – lytique.

Mais qu’aucune contradiction ne se fraie un chemin, que nulle espérance ne s’aventure dans la salle ! On se prendrait à souhaiter que, s’ils ne sont à l’intérieur, des chrétiens attendent dehors les rescapés pour leur proposer vin chaud voire Bonne Nouvelle.

La fascination morbide et systémique de cette frange millénariste pour la fin, la décadence, le suicide des civilisations est désolante. A l’heure des vœux, l’obsession vire cocasse. Certes elle rejoint le goût séculaire des hommes, que trahit le succès anticipé de cette soirée. Saint Augustin ne disait-il pas déjà lui-même : « Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien » ?

Alors, sachant comme Eric Zemmour tient la masculinité en estime et comme, dans ces milieux, la quête de virilité tient la corde, je voudrais le dire : ce n’est pas cela, un homme.
Que l’on ne s’y trompe pas, je vois le tableau. Je suis moi-même un mâle blanc hétérosexuel catholique et ma cinquantaine approche à pas lent, mais à pas sûr. Jeune, j’ai lu les Mémoires de la Marquise de la Rochejaquelein, les Champs de braise du commandant de Saint-Marc. J’ai chanté VeroniKa de Jean-Pax Méfret. Je suis héritier de ces hommes qui, génération après génération, plantent leurs racines dans un monde révolu.

Mais ce n’est pas cela un homme, celui qui pleure le passé. La force d’un homme n’est pas de se mirer dans sa lucidité, moins encore lorsqu’elle est partiale et si facile. Qui ne connaît les risques, les écueils, les angoisses légitimes, les abandons douloureux de notre époque : productivisme, relativisme, islamisme et même, pour nous, une déchristianisation ? Si l’on est un homme responsable – et ces deux-là portent une grande responsabilité – le défi, peut-être le panache, n’est pas de pointer obstinément les récifs, mais d’ouvrir une voie entre eux.

La grandeur d’un homme n’est pas de promettre les ténèbres mais de tenter, malgré sa propre nuit, de les éclairer. « Le monde se perd dans l’obscurité, soyons-en la lumière » (Saint Charbel Makhlouf). Voilà tous mes vœux.

 

 

A tâtons : possible que je partage ici, a posteriori, la chronique de la semaine d’avant. Qui vivra…

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2018-01-05

Le pari de François

Le tribut à César, Pierre Paul Rubens, 1612

Les chrétiens cherchent leur place. Les livres se succèdent, pour ne pas dire qu’ils se bousculent, témoins de la réflexion continuelle et des interrogations permanentes des chrétiens. Cette profusion est le signe que si, en France, la République s’inquiète de la place des religions en son sein, les chrétiens ne sont pas les derniers à interroger pour leur compte le rapport entre le politique et le spirituel1.

La sécularisation, une certaine déchristianisation, sont évidemment des moteurs de ce questionnement. Mais les motifs d’interrogation sont incomparablement plus larges. Sans revenir sur la question identitaire, l’introduction de l’islam dans nos sociétés y prend évidemment une part notable ainsi que, comme en témoigne la récente étude de La Croix, un basculement vers une société individualiste, une société dite ouverte mais qui malmène surtout les liens qui la constituent comme telle, société fragmentée, société où le Nombre prend toujours plus le pas sur le Bien, etc. Si le questionnement est ancien, il est aujourd’hui d’une acuité particulière.

Les chrétiens sont malmenés par l’évolution de nos sociétés, décontenancés, et sur une corde raide. Certains prônent un retrait, qu’ils veulent croire stratégique; d’autres une croisade, qu’ils appellent reconquête; d’autres rejoindraient bien seulement le monde pour avoir, simplement, la paix. Il en faut peu pour que chacun de nous bascule dans l’un ou l’autre travers.

Sur le plan purement partisan, aucun engagement dans aucun parti n’est aujourd’hui de nature à faire échapper le chrétien à une tension qui lui est propre, et c’est heureux s’il ne veut pas éviter idolâtrer la politique.

C’est d’ailleurs en grande partie parce que certains versent dans cet écueil, et pour combattre la survalorisation du champ politique et idéologique par des chrétiens de tous bords que François Huguenin publie un ouvrage à paraître le 11 janvier qu’il conviendra de lire dès l’ouverture des librairies : Le pari chrétien, une autre vision du monde. Pour ne pas tout connaître ni devoir tout dévoiler de l’homme, je peux toutefois penser – et écrire – que son parcours est un premier enseignement. Intime connaisseur de l’Action Française, à laquelle il a consacré un ouvrage de référence, un temps disciple de Pierre Boutang, il serait tout désigné pour céder au politique d’abord maurrassien, ce qui en dit long sur sa quête personnelle, son exigence et son enracinement. Politique d’abord, ou Spirituel d’abord (selon le titre de l’ouvrage de Jacques Maritain, en réponse à Charles Maurras) ? Agir en chrétien ou en tant que chrétien selon la distinction établie par Maritain ? La seule évocation de ces noms illustre la permanence du questionnement. Après eux, d’autres ont tenté d’apporter leurs réponses, des prêtres-ouvriers à la rupture lefebvriste. Aujourd’hui, François Huguenin n’est pas moins critique envers ceux qui subordonnent la foi à leurs visées politiques qu’envers ceux qui taisent l’inspiration de leur action.

Lorsqu’il écrit ceci…

Si l’ordre de la politique a son autonomie et sa grandeur, il n’est pas premier et ne saurait être absolutisé. Ce qui veut dire qu’aucune question politique ne peut être pensée comme l’étant exclusivement, puisque toute question humaine renvoie, d’une manière ou d’une autre, à la dimension spirituelle présente en chacun d’entre nous. (p. 24)

… il n’omet pas non plus cela :

Spirituellement, on peut aussi suggérer, avec d’infinies précautions et sans juger quiconque, qu’agir en chrétien sans le dire peut être le signe d’un refus de témoigner pour le Christ non tant par lâcheté, mais au nom d’une logique d’efficacité. (p. 50)

Soutenant l’indispensable distinction entre le spirituel et le politique, il s’élève tout aussi clairement contre l’idée même de « récuser la possibilité pour un chrétien, ou pour tout autre croyant, de participer au débat public en faisant état de sa foi et en expliquant qu’elle informe sa manière de concevoir les relations en société » (p. 29). Mais que l’on ne se trompe pas : son livre ne relève pas d’une quelconque quête du compromis entre la chèvre et le chou. Si le ton est serein, enraciné, ancré, le propos est précis et ferme, calme mais audacieux.

Au fil des pages, informé par sa foi, François Huguenin prend position sur bien des débats brûlants de ces dernières années, voire de ces derniers mois : avortement, Manif pour Tous, crise migratoire, dérive identitaire, pontificat de François. Il le fait avec un courage certain, ne cessant probablement pas d’être un homme de droite…  mais d’être avant tout un chrétien. François Huguenin marche contre bien des idées reçues, infondées mais largement colportées. Ainsi de la prétendue distinction entre la charité et la politique qui permettrait d’exclure toute considération de charité de la politique migratoire2. Plus encore, il fait très justement observer aux partisans de cette distinction qu’en se positionnant ainsi, ils « font le jeu de ceux qui mettent le christianisme hors du champ de la cité » (p. 70).

Le livre de François Huguenin éclaire le sort particulier des chrétiens dans la société : ils sont destinés aux lignes de crête, voués à vivre une tension intérieure permanente, fructueuse, et dont on peut espérer qu’elle les guide vers la vérité, jamais unilatérale, jamais sommaire, ni péremptoire. Et jamais confortable, non plus.

Rejoindre ses contemporains au risque de se diluer, de laisser des ambiguïtés dans l’ombre, ou bien se replier sur soi, en ghetto surprotégé, à défaut de pouvoir entretenir l’illusion de les rallier à sa propre vision : les chrétiens occidentaux, depuis qu’ils évoluent dans un monde déchristianisé, oscillent entre les deux écueils, celui du modernisme et celui de l’intégrisme. (p 176)

Si François Huguenin, avec d’autres, se fait iconoclaste ou idôlophobe, ce n’est pas pour le plaisir de briser les rêves de grandeur et de restauration de ses frères chrétiens, mais pour dessiller leur regard sur la société dans laquelle ils vivent, pour leur permettre de vivre en tant que chrétiens dans un monde qui ne l’est pas sans excès d’angoisse, sans tourments indus ni névroses de la disparition. Chrétiens, nous n’imposerons pas nos visions à la société : nous ne le devons pas, et nous ne le pouvons pas. Nous n’instaurerons pas un monde parfait. Nous ne restaurerons pas davantage une chrétienté au demeurant mythifiée. Ne confondons pas « rendre un service et exercer le pouvoir« . « Le rôle du chrétien n’est donc pas de chercher le pouvoir, d’entrer dans une logique de domination au sens où il voudrait imposer sa norme à la société. Il s’agit bien plus de transfigurer la politique au sens où un vitrail laisse passer la lumière » (p. 197).

C’est un deuil nécessaire, probablement douloureux mais certainement indispensable. Seul moyen de se « défaire de l’homme ancien [pour] revêtir l’homme nouveau » (Eph. 4, 22-24), seul moyen de porter encore une voix, seule voie de service.

Seul espoir peut-être d’être un tant soit peu prophétiques.

Aveuglé par une forme d’adéquation – au demeurant imparfaite – entre la vision dominante de la société et la conception chrétienne de l’homme, le christianisme a eu du mal à redécouvrir qu’il pouvait en être bien autrement, que c’était peut-être sa destinée la plus ordinaire : vivre dans un monde ne partageant pas ses options fondamentales. D’une certaine manière, en se croyant protégé par le pouvoir politique, le chrétien a cru pouvoir entrer dans le jeu classique de la course à la domination, comme les conflits entre l’Église et les États l’ont montré. D’où une certaine tendance à enfouir son esprit de résistance, à mettre sous le boisseau son rôle d’instance critique des pouvoirs.

Je profite de ce billet pour vous passer un message de service qui n’a rien à voir avec le sujet. Le temps de mes chroniques dans La Vie, évoquées précédemment, a commencé. Vous trouverez la première dans le numéro de cette semaine, et en ligne, la suivante dans quinze jours et ainsi de suite, toutes accessibles par ici. Nous verrons bien comment faire vivre ensemble blog et chronique.

  1. On pourrait ainsi citer pour les seules années 2016 et 2017, de mémoire et sans donc la moindre prétention à l’exhaustivité – je me confonds donc en excuse auprès de ceux que j’oublierais – les livres de Stanley Hauerwas, édité en français en 2016, Etrangers dans la Cité; de Rod Dreher, Le pari bénédictin; de Jean Duchesne, Le catholicisme minoritaire ? Un oxymore à la mode; de Jean-Noël Dumont, Pour une alternative catholique; de Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie et Anne Guillard, Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien; de Jean-Luc Marion, Brève apologie pour un moment catholique etc.
  2. « Aucune mention dans l’Évangile, ni chez les Pères de l’Eglise, ni dans la doctrine sociale ne vient séparer morale individuelle et politique. Au contraire, la politique a toujours été considérée par la pensée traditionnelle comme une branche de l’éthique, distincte, mais pas séparée (…) L’homme n’est pas morcelé, il est un. Mettre le politique hors du champ de l’éthique viendrait adouber une logique de raison d’État qui est profondément étrangère à la pensée traditionnelle et au christianisme » (p 69)

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2017-12-05

D’une vallée à l’autre

Il n’est pas incroyable que la mort vienne avec l’âge. Jean d’Ormesson n’esquivait pas cette perspective.

Je ne voudrais pas pleurer l’homme aujourd’hui. Je ne crois pas que ce soit ce que l’on doit espérer en partant et, plus encore, ce que Jean d’Ormesson pouvait désirer. Dans notre époque lacrymale, où la souffrance exposée est un sésame, il semblait tenir pour inconvenant l’exposition d’un mal-être personnel.

Plus que des pleurs, l’hommage véritable se trouve toujours dans la fidélité à une vie écoulée. N’écrivait-il pas dans l’un de ses derniers livres, en cabotin d’outre-tombe : « Et je me désole de mon absence à mes propres funérailles. Un peu de gaieté fera défaut » ?

Peut-être était-ce aussi cette ultime impertinence, celle de ne pas vouloir s’éteindre, qui nous touchait si largement. Entendons largement « extinction » : il y avait toujours, au soir d’une vie, autant de lumière dans ses yeux si bleus, et autant d’éclat dans son esprit si vif. Sur l’un de ses derniers plateaux, il disait : « la vie est naturellement une vallée de larmes, elle est aussi une vallée de roses ». Il ne faut jamais se croire plus lucide parce que l’on ne voit que les larmes.

A son corps défendant probablement, il incarnait aussi une certaine nostalgie. Nous contemplions en lui un autre temps, temps où le style, l’esprit, la finesse et l’élégance étaient de mise. Ce matin, son journal, Le Figaro, annonçait sa mort en page d’accueil. Suivait un article sur le niveau de français en baisse… puis Donald Trump. Cruauté involontaire. Si la comparaison est peut-être triviale, son esprit français me semblait faire écho au succès de Dowtown Abbey et, s’il n’y avait la touche condescendante de cette réplique qu’on ne lui trouvait pas, on aurait pu l’entendre reprendre la comtesse de Grantham : « Don’t be defeatist, dear. It’s so middle-class ».

Oui, dans ce monde, on se tenait.

Il ne faut pas s’abîmer dans l’espoir d’un retour de ce monde. Nul n’a jamais restauré un passé. La fidélité véritable serait de tenir plus haut cet esprit français, esprit de panache, esprit de gaieté, esprit d’élégance – et le tenir au-delà de ces quelques jours de mémoire.

Dans l’un de ses derniers dernier livre, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, il avait eu ce mot de la fin, que je lui laisse en espérant qu’aujourd’hui il ait enfin trouvé :

Vous le savez, mon Dieu. J’ai aimé les baies, votre mer toujours recommencée, votre Soleil qui était devenu le mien, plusieurs de vos créatures, les mots, les livres, les ânes, le miel, les applaudissements dont j’avais honte, mais que je cultivais. J’ai aimé tout ce qui passe. Mais ce que j’ai aimé surtout, c’est vous qui ne passez pas. j’ai toujours su que j’étais moins que rien sous le regard de votre éternité et que le jour viendrait où je paraîtrais devant vous pour être enfin jugé. Et j’ai toujours espéré que votre éternité de mystère et d’angoisse était aussi une éternité de pardon et d’amour. Je n’ai presque rien fait de ce temps que vous m’avez prêté avant de me le reprendre. Mais avec maladresse et ignorance, je n’ai jamais cessé, du fond de mon abîme, de chercher le chemin, la vérité et la vie.

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2017-11-21

Le Notre Père vaut mieux qu’une chronique grossière

« C’est au sacré que l’on touche ici », vous êtes-vous écrié ce matin, M. Enthoven, sur Europe 1, et vous avez eu cent fois raison. C’est au sacré que vous avez touché. A la prière qu’un chrétien adresse à Son Père quand il est dans le désespoir, quand il le remercie, quand il le loue, quand il le chante. Ce sont ces mots qui nous viennent, les mains ouvertes vers le Ciel, en chœur ou en silence.

C’est au sacré que vous avez touché et nous aurions aimé que vous ne le fassiez que d’une main tremblante. Nous aurions apprécié que, conscient de toucher à ce qui nous est intime, vous ne le fassiez qu’avec conscience, avec rigueur.

Vous affirmez, et vous l’avez confirmé dans notre échange sur Twitter, que la nouvelle traduction du Notre Père aurait été adoptée par « marketing politique », par une « islamophobie » qui « crèverait l’oreille » – et peut-être êtes-vous sourd d’ailleurs. Les fidèles « ânonneront quotidiennement à mots couverts : chez nous, Dieu ne soumet pas, nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit ». Il n’y a pas d’islamophobie dans ce changement, M. Enthoven. En revanche, nous avons bien perçu votre mépris envers ces fidèles qui « ânonnent ». Ces ânes. Et vous concluez, satisfait, pensant peut-être nous apprendre la valeur de notre prière : « une prière vaut mieux qu’un message subliminal ».

M. Enthoven, les chrétiens ne sont plus surpris depuis longtemps du mépris qu’on leur témoigne sur les ondes et canaux divers, ni de l’ignorance satisfaite et suffisante des commentateurs. Mais vous êtes allé au-delà, et votre chronique suscite en moi plus encore que de la colère et de l’indignation : de l’effroi, aussi. Cest au sacré que vous avez touché, c’est à la vérité que vous avez attenté, et c’est aussi au pays et à sa paix que vous préjudiciez.

J’aimerais que vous compreniez, et avec vous ceux qui me liraient et ne sont pas croyants, pas chrétiens, que votre propos est grave en ce qu’il est tout à la fois faux, odieux et dangereux.

Votre propos est faux : la discussion sur la traduction du Notre Père est antérieure à l’Islam.

Nous ne sommes pas, M. Enthoven, dans un temps où l’on peut se permettre de mépriser la vérité, pour quelque souci de positionnement ou d’audiences de matinale. Chacun, dans sa profession, doit chercher la grandeur de sa vocation. C’est vrai en tout temps mais aujourd’hui plus encore, alors que les sables sont mouvants. Journalistes, chroniqueurs, vous avez un grand privilège et vous savez ce que l’on dit, à raison : les grands privilèges impliquent de grandes responsabilités.

Vous auriez pu éviter l’indignité de votre chronique. Ce seul article, sur le site du diocèse de Paris, 3ème résultat de Google pour « traduction notre père », vous rappelait que la traduction actuelle n’a qu’une cinquantaine d’années, vous rappelait les termes de la controverse autour de cette traduction, vous rappelait les enjeux d’unité des chrétiens et de fidélité à Dieu. Non, nous ne voyons pas en Lui un Dieu qui soumettrait les Hommes à la tentation, par quelque caprice.

Vous évoquez l’épître de Saint Paul aux Corinthiens, vous négligez Saint Jacques (1, 13). Vous lancez, sûr de votre fait, que « dans les Évangiles, Jésus lui-même a connu la tentation ». Est-ce donc par Son Père ? Je ne veux pas spoiler l’affaire : vous trouverez la réponse dans les premières lignes du chapitre 4 de l’Évangile selon Saint Luc, la première phrase du chapitre 4 de l’Évangile selon Saint Matthieu.

Un minimum de rigueur vous aurait encore conduit à vous interroger sur les autres traductions de ce texte. Vous auriez lu que la traduction espagnole est : « no nos dejes caer en la tentacion », soit littéralement « ne nous laisse pas tomber dans la tentation ». Vous auriez peut-être imaginé qu’il n’est pas indifférent aux catholiques que, de par le monde, la prière enseignée par le Christ ait tout simplement le même sens.

Depuis votre chaire radiophonique, vous vous permettez de tenir pour rien quarante années de recherches universitaires sur cette traduction – mais que valent aujourd’hui des universitaires face à un chroniqueur ? En deux minutes et trente secondes d’antenne radio, M. Enthoven, vous avez estimé que cette modification « ça ne change rien du tout« , quand cela fait plus de dix-sept siècles que le sujet occupe les plus éminents théologiens – mais que valent ces théologiens, contre votre intuition ? Tout à votre complotisme matinal, vous vous moquez d’ignorer que « la sixième demande du Notre Père était ainsi formulée dans le Catéchisme du Concile de Trente : « ne nous laissez pas succomber à la tentation » et non pas, comme depuis 1966, « ne nous soumettez pas à la tentation » (source : Que signifie la sixième demande du Notre Père ? Revue Théologique de Louvain, 1995, Raymond J. Tournay – merci à Joël Sprung pour l’information). Le Concile de Trente s’est achevé en 1563, c’est vous dire la perspective historique, c’est vous dire aussi si l’islam n’est pas le sujet.

Le Père Tournay rappelle encore et surtout que Tertullien, Cyprien, Saint Augustin, Denys d’Alexandrie, Saint Ambroise, débattaient déjà de la juste formulation de cette demande. C’était aux IIIème et IVème siècles. C’est, M. Enthoven, trois siècles avant l’apparition de l’islam.

Voilà pour votre thèse fantasmagorique d’une adaptation de la prière chère à tous les chrétiens par islamophobie.

Votre propos est odieux : il s’attaque à une Église de martyrs par amitié pour les musulmans.

Me revient une image, celle de Benoît XVI chantant pour la paix, avec un imam, un rabbin, et bien d’autres représentants des diverses religions. Je pense encore à François qui ne cesse de porter le dialogue avec l’islam, sous la vindicte des extrêmes de toutes parts, François recevant rabbins et imams dans le jardin du Vatican.

Vous avez dû tenir votre chronique, M. Enthoven, à peu près au moment où, sur le quai de la gare de Strasbourg, avec un frère Domincain, nous évoquions l’islam et le cycle de conférences qu’il organise (c’est en page 2). Et nous nous souvenions ensemble de Monseigneur Pierre Claverie, évêque d’Oran, assassiné par des islamistes le 1er août 1996. Monseigneur Pierre Claverie a dit ainsi : « Le maître mot de ma foi est aujourd’hui le dialogue, non par tactique ou par opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux ». Il a été assassiné au nom de ce dialogue possible, que tous les fondamentalistes refusent de voir.

Nous évoquions encore la mémoire des sept moines trappistes de Tibhirine. Avez-vous lu le Testament de leur prieur, Christian de Chergéadressé aussi à celui qui lui ôterait la vie, « l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais » ? Évoquant son assassinat probable, il écrivait :

C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut- être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

Je pense encore au Père Jacques Hamel, assassiné « en habit deservice », par deux terroristes islamistes il y a à peine deux ans. Il était curé de cette paroisse, Saint-Etienne-du-Rouvray, qui avait cédé une part de son terrain aux fidèles musulmans qui n’avaient pas de lieu de culte.

Je pense enfin au Père Paolo Dall’Oglio, disparu depuis quatre ans, et que l’État Islamique affirme avoir exécuté. Il se disait « amoureux de l’islam, croyant en Jésus », il se battait pour tous indistinctement, chrétiens et musulmans.

Et c’est cette Église-là, Église francophone, que vous accusez de changer sa plus grande prière en haine des musulmans ? C’est le sang de ces martyrs que vous foulez au pied. Jacques, Pierre, Christian, Luc, Christophe, Michel, Bruno, Célestin, Paul, tous français : qui croyez-vous donc être, à côté de ceux qui ont donné leur vie ? Que vaut, à votre avis, votre impression matutinale, à côté de leur témoignage ?

Votre propos est dangereux : il menace prêtres et fidèles.

Politiques, chroniqueurs et journalistes ont toujours une responsabilité éminente. Elle est plus grande encore dans la période que nous traversons. Personne ne peut se permettre la légèreté de votre démarche. Si vous imaginez que quelques mots ne font pas une menace, pensez que, même sans eux, le Père Jacques Hamel a été égorgé.

Cette menace n’est pas fantasmée, elle est est réelle, elle est présente.

Qui sait ce que vont croire les musulmans demain ? Qui sait ce que pourrait entreprendre un musulman psychotique ou islamiste, convaincu contre toute réalité que chaque dimanche, et même chaque jour, les chrétiens récitent un Notre Père modifié par haine de l’islam ? Si un tel événement devait se produire, et personne ne peut le juger suffisamment improbable, assumerez-vous votre propos de ce jour ?

Ce ne sont que des mots ? Il y a une semaine jour pour jour, vous avez à juste titre rediffusé le texte de Riss, dont vous avez extrait ce passage : « La Une de Charlie Hebdo fait partie d’une campagne générale de guerre aux musulmans » En prononçant cette phrase, Edwy Plenel condamne à mort une deuxième fois Charlie Hebdo.»

En sortant de Charlie Hebdo, juste après avoir massacré la rédaction, les islamistes ont hurlé : « nous avons vengé le Prophète !» En entrant dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, juste avant d’égorger le Père Hamel, les islamistes ont crié : « Vous les chrétiens vous nous supprimez ! ».

En prononçant cette chronique, qui condamnez-vous à mort une deuxième fois ? Quel fidèle, quel prêtre ?

Votre propos de ce matin est de la même inconscience, il est de la même gravité.

*

M. Enthoven, j’aimerais me contenter de vous dire qu’il n’y a pas de honte à reconnaître son erreur. Mais nous sommes au-delà de la honte, car nous sommes dans un pays où des extrémismes mettent toute leur ardeur à créer les conditions de la confrontation. Un pays sous une menace islamiste renforcée par le retour des djihadistes.

Qu’il y ait de la honte ou non n’est plus le sujet, il est de votre devoir de le faire.

C’est aussi celui de votre rédaction de rectifier votre propos.1

[Mise à jour du 23 novembre] Raphaël Enthoven a consacré sa chronique d’aujourd’hui à un « mea culpa », reconnaissant qu’elle était à la fois « mauvaise » et « malhonnête ». Comme je l’explique dans ce statut sur Facebook, je reconnais volontiers qu’un tel mea culpa est assez exceptionnel et doit être salué, mais il souligne un autre désaccord : l’enjeu ne s’arrête pas à « permettre ou non le débat », l’enjeu, c’est la vérité.

[Mise à jour n°2 du 23 novembre] Raphaël Enthoven a également répondu aux questions de La Croix. Il reconnaît avoir « dit des conneries », il a su entendre les objections, il en reconnaît le bien-fondé. Je prends cela comme la reconnaissance de la fausseté du propos initial. Je dirais même qu’il nous offre en plus une belle morale en montrant que l’on se grandit par humilité. « Qui s’abaisse sera élevé ».

 


  1. Accessoirement, il y a un mois tout juste, vous imaginiez déjà un skinhead entrant dans un restaurant casher en récitant des psaumes. Deux fois, en droit, c’est une habitude. Faut-il considérer que le christianisme sera votre variable d’ajustement habituelle dans votre rapport à l’islam ?

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2017-11-16

Des femmes et nous

J’écris souvent quand j’ai la tête en vrac. « J’écris pour savoir ce que je pense » avait un jour dit Frédéric Beigbeder, l’ex-directeur de la rédaction de Lui, dont l’évocation dans un billet sur le harcèlement sexuel des femmes est, déjà, un exercice de voltige. En quoi est-ce compliqué ? En quoi serait-ce compliqué d’entendre les témoignages, la souffrance ou le malaise qui les accompagne ?

Certes, le phénomène est notamment alimenté, dans sa dimension médiatique, par un milieu féministe dont la défense des femmes sacrifie à une vision partiale, revêt parfois les atours d’un autre asservissement, et fleure l’esprit de revanche sur l’homme. Mais laissons-là leur agenda : d’autres femmes aux idées bien divergentes posent les mêmes questions. Le sujet est rien moins que le respect de la dignité de la personne humaine. A dire vrai, que la promotion de l’« amour en vérité » rejoigne la « lutte contre le patriarcat », si la cause est juste, grand bien nous fasse. Pourquoi la réticence perceptible chez certains ? Peut-être cela nous échauffe-t-il que l’évocation de la chasteté (la vraie) et en particulier de la « chasteté du regard » soit ringardisée. Sans doute cela nous titille-t-il d’être brocardés quand, pourtant, on ne cesse d’être invités à « respecter la femme que tu aimes »1. Et, vraisemblablement, cela nous agace que le discours de l’Église sur la sexualité soit dénigré quand il vise aussi à ce que les femmes ne soient pas réduites à satisfaire les désirs des hommes. Mais est-ce bien essentiel ?

Je vous arrête : je la ressens aussi, fugacement, cette jubilation mauvaise de voir qu’un Mouvement des Jeunes Socialistes au sectarisme outrancier a entrepris de renouveler la figure du Tartuffe et a gardé les yeux grand fermés sur une « culture du viol » effective et publique en son sein, quatre ans après DSK, quatre mois après Baupin. Mais elle est mauvaise, cette jubilation. On sera moins sectaire et plus réaliste : l’enjeu est transpartisan voire, si le terme existait, transconfessionnel, et l’on connaît des hommes publics, de toutes parts, dont il faut espérer qu’ils ne dorment pas bien depuis six semaines.2

Alors oui, l’envie peut nous prendre, coupablement, de dire à certains : « demerdenzizieche, maintenant, avec votre société de m… ». Mais non. On se moque de savoir comment ça arrive, et soixante-dix sept fois sept fois on remettra l’ouvrage sur le métier, parce que nous en sommes, de cette société. Alors si, par des chemins différents, on se rapproche du respect de la dignité de la personne humaine, admirons le fruit, apportons notre soutien.

Mais il n’y a pas que ça.

Je dois vous le dire : je suis un homme.

Je suis donc un peu emmerdé.

Emmerdé, parce qu’il est difficile de ne pas se sentir personnellement mis en cause, et désagréable de ne plus entendre parler des hommes en tant que tels que pour les dépeindre en oppresseurs, en agresseurs, en prédateurs. Nous ne mourons plus au feu, nous ne chassons plus le cerf, les femmes n’ont plus besoin de nous pour les protéger, nous ne servons plus à grand-chose et quand on parle des hommes, c’est en ces termes-là. On se demande parfois si, engagées dans une lutte des sexes, certaines féministes ne s’arrêteront que lorsqu’elles auront remplacé la domination masculine par la soumission des hommes. Mais là n’est pas l’essentiel.

Parce que je dois bien reconnaître que je n’ai pas toujours été très fin. Remontant le temps, j’ai deux ou trois épisodes en mémoire, de plus de vingt ans tout de même, dont je n’ai pas de raisons d’être fier, même si je ne vais pas vous faire mon #MeToo. Ceci dit, non, je ne fais pas de propositions déplacées, je ne mets de mains ni aux fesses ni ailleurs, je ne siffle pas les femmes et si je confesse une tendresse particulière pour les robes légères, je suis malgré tout de ceux qui s’efforcent d’éduquer leur regard et de ne pas laisser la rêverie s’éterniser. Je ne devrais me sentir ni accusé… ni exonéré.

Parce qu’il faut bien que nous admettions, les gars, que nous ne voyons pas tout et ne percevons pas toujours ce que nous voyons pourtant. Je dois  admettre que ce qui, dans ma psychologie masculine, n' »est pas bien grave » peut participer d’une menace latente pour une femme, et que ce n’est pas forcément à elle de « ne pas faire sa mijaurée ». Je n’ai, par ailleurs, jamais été témoin d’un cas de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle dans les transports en commun, ni même dans la rue. Je n’ai jamais croisé de ces « frotteurs du métro », jamais entendu de réflexions déplacées, jamais perçu de comportements menaçants, à peine entendu des réactions courroucées aux heures de pointe, rétrospectivement suspectes. Je prends pourtant ces transports de façon quotidienne depuis trente ans, et les femmes nous disent que ces réflexions sont courantes. Je dois donc admettre que ma perception est faussée.

Parce qu’il n’est pas si aisé de suivre la redéfinition à marche forcée des rapports entre les hommes et les femmes à laquelle nous assistons : les frontières n’y sont pas aussi nettes que quelque tableau l’affirme et les injonctions, un peu contradictoires. Plusieurs commentateurs ont regretté aussi que l’on place des comportements très différents sur le même plan. A la suite de Weinstein dont le comportement relève de l’agression sexuelle ou du viol, un commentaire sur un décolleté se trouve balancé comme une même porcherie3. Le tableau précité considère lui-même, à égalité, que « prendre le refus d’une personne pour de la timidité » constitue un harcèlement  tout comme « envoyer des SMS sexuels à une personne qui n’a pas consenti à ce jeu » ou « user de sa position pour obtenir des faveurs »4. Dans Les liaisons dangereuses, j’entends certes que la morale est sauve : Valmont meurt à la fin et Madame de Merteuil perd sa réputation mais le jeune homme que j’étais avait aussi constaté qu’avec un peu d’insistance Valmont était parvenu à ses fins avec Michelle Pfeiffer. Les Liaisons relèvent certes d’une fiction datée, mais cette représentation d’une femme prude dont il faudrait vaincre les défenses successives n’est-elle pas répandue ? Où finit la cour assidue et où commence le harcèlement ? Et quand Valmont usait de persuasion, quand on cherchait encore à sauver la morale, que penser d’une société inerte face à des représentations amorales, s’accommodant de la force ?

Comment ne pas trouver notre société foncièrement incohérente ? Société hypersexualisée, dont les sites d’info multiplient les blogs de cul (pardon, de sexologie), les conseils sur les sex-toys, qui entend dans le même temps émettre une typologie des comportements admissibles que les dévots d’avant ne renieraient pas, et considère qu’un « commentaire sur la tenue d’une personne qu’on ne connaît pas » est du harcèlement. Comment ne pas être perplexe devant telle séquence dénonçant les représentations dans le cinéma et notamment une scène d’Indiana Jones et le Temple maudit, parce qu’Indiana Jones embrasse sa partenaire par force, ou par surprise quand s’élever contre des scènes fréquentes simulant un viol dans des films pornos serait de la pudibonderie ?

Le porno n’a évidemment pas inauguré les violence sexuelles, mais force est de constater une explosion de la violence sexuelle des mineurs (+50% en dix ans) parfaitement concomitante au développement d’Internet – au sein duquel le porno prend une part économique massive. Simple concomitance, me répond-on. Aucun impact, m’assure-t-on. Pourtant, quand on laisse la parole à un représentant de l’industrie, il n’a pas de difficulté à se vanter, lui, que « l’accès illimité au porno via Internet [ait] déjà profondément modifié la manière dont les hommes et les femmes appréhendent les relations sexuelles dans le monde réel. »5 Personne ne me fera admettre qu’un même accès illimité au porno ne modifie pas plus profondément encore la façon dont des enfants ou adolescents appréhendent les relations sexuelles.

Pour ne pas effaroucher les petits soldats du porno en avançant l’hypothèse d’une causalité, remarquons à tout le moins l’inconséquence foncière qu’il y a à appeler au respect de la femme sans jamais s’élever contre un phénomène massif dont tous les scenarios reposent sur la domination ou la soumission de la femme.

Comprenez-moi : il n’est pas si facile de prendre au sérieux une société qui, dans le même mouvement, prône le premier et soutient les seconds.6

*

Comme homme, il reste à entendre les femmes. Les témoignages sur les réseaux ne sont pas tous fiables, sont parfois excessifs ? C’est le propre d’une libération de la parole. Ce que les femmes réclament, c’est le respect de leur dignité. Ce que l’on ne peut pas ne pas entendre, c’est le caractère massif du phénomène, c’est l’inconfort des femmes ou leur crainte constante.

On se prendrait à imaginer que ceci débouche sur une éducation sexuelle qui ne soit pas techniciste.

On se prendrait à rêver que la pudeur, la galanterie, la décence reviennent, en grâce.

On vous épargne encore la chasteté (la vraie).

Pour l’instant. Pour ne pas vous brusquer.


  1. ce qui n’exclut certes pas celle que tu n’aimes pas, mais différemment
  2. Tout juste relèvera-t-on que le passage d’une impunité absolue à une mise au pilori nominative en Une d’un quotidien interpelle autant sur le pilori d’aujourd’hui que sur l’impunité d’hier – au point de se demander si la soudaineté et la force de la mise au pilori n’a pas aussi pour but d’effacer quelques complaisances politiques ou journalistiques passées.
  3. Entendons-nous bien : un commentaire sur un décolleté peut être vulgaire et déplacé, mais pénalement répréhensible, non
  4. Le « harcèlement » étant d’ailleurs conçu bien au-delà de sa définition, ce qui n’aide pas à l’appréhender correctement
  5. Permettez-moi de vous refourguer à ce titre mon premier livre, chapitre IXPermis sur une vache, interdit sur une poule
  6. Laurence Rossignol avait annoncé une réflexion en ce sens peu de temps avant de quitter son ministère. Il semble que Marlène Schiappa ne soit pas indifférente à ce sujet, qu’il serait bon de voir avancer

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2017-11-13

Pour une nation éducatrice

Tous éducateurs ! Et vous ? - Pour une société éducatriceVous souvenez-vous de l’« imam de Brest » ? Celui qui expliquait aux enfants que ceux qui aiment la musique seraient transformés en singes et en porcs ? Sauf à pénaliser la crétinerie, nous ne pouvons juridiquement rien contre lui. Notre unique ressort, notre seule chance, vient de son assistance, vient des enfants. Rien n’est possible, si ça ne vient d’eux. Si, d’eux-mêmes, ils accueillent ces propos comme il se doit, qu’ils soient hilares ou apitoyés par la bêtise. Rien n’est possible sans l’éducation de ces enfants. Mon propos n’est pas d’affirmer qu’il faudrait se consacrer à l’éducation en raison de la menace que fait peser l’islamisme sur notre société. L’éducation mérite mieux.

Mais si vraiment, comme beaucoup en politique, vous ne raisonnez qu’en termes de priorité, dites-vous que si les mobilisations politiques, actions policières et les procédures judiciaires sont des remèdes à ce poison qui nous mine, l’éducation est le vaccin. Une nation, comme une maison, se bâtit sur le roc. Et l’éducation, ce sont les fondations d’une Nation. Il serait enthousiasmant de penser toutes nos actions, de penser notre pays par l’éducation, et pour elle. C’est bien le propos de Marc Vannesson, délégué général de Vers le Haut, dans son ouvrage, Tous éducateurs ! Et vous ?

Marc Vannesson assigne à l’éducation au moins six objectifs pour contrer la barbarie, que je reprends ici avec une pensée particulière aujourd’hui pour les victimes des attentats du 13 novembre 2015, sans leurs développements :

  1. La maîtrise du langage, premier rempart contre la violence et l’ignorance;
  2. Une culture partagée, pour répondre au besoin d’enracinement;
  3. L’amour de la vérité, un goût de l’intériorité et une colonne vertébrale;
  4. Des compétences, du courage et de la créativité, pour contribuer à la construction de l’avenir;
  5. Une capacité à la relation, qui permet de s’inscrire dans une communauté politique;
  6. Des expériences positives, des sources d’imagination, une ouverture sur la beauté du monde.

Le livre a ce mérite d’élargir l’horizon. Il est, bien sûr, largement consacré à l’école mais sans se perdre dans un énième débat sur la méthode de lecture, que l’auteur brocarde gentiment : il est pour beaucoup l’alpha et l’omega de notre réflexion sur l’école.

Il est certes largement consacré à l’école et il approfondit la réflexion sur certaines questions connues, telles que le recours aux notes, l’usage du numérique dans les établissements. Mais il fourmille aussi d’exemples concrets, issus des rencontres, des auditions et déplacements de l’auteur. Travaillant en partenariat avec les Apprentis d’Auteuil, il témoigne de nombre d’initiatives prises ou soutenues par eux. Ainsi des Maisons des familles, ou de l’initiative de ce jeune marseillais qui, voyant une boutique vide dans un centre commercial, est parvenu à se la faire prêter pour y mener une expérience innovante : formation en arrière-boutique, mise en application immédiate devant les clients. Marc Vannesson s’interroge aussi sur l’adaptation de notre modèle éducatif, une organisation pyramidale quasi-inchangée alors que nous sommes passés de 30.000 bacheliers dans les années 50 à 600.000 en 2015.

Et il a la grande vertu de décloisonner le sujet. Quand il prône l’autorité que donne l’exemplarité, ce n’est pas uniquement celle des maîtres, mais des parents. L’éducation, pour lui, c’est encore l’éloge du dialogue en famille. C’est notre rapport à nos enfants : des dons ou des projets ? C’est aussi le soutien à la parentalité et à la stabilité des familles. C’est une réflexion sur notre propre usage des outils numériques, dans le cadre de la réflexion sur l’économie de l’attention : Marc Vannesson y évoque l’initiative Time well spent. Cette réflexion sur l’usage des outils numériques, elle vaut pour nos enfants, nos adolescents, elle vaut aussi pour nous, et l’exemple que nous voulons leur donner. Marc Vannesson ne laisse pas l’éducation au seul système éducatif, il y intègre l’entreprise – évidemment au travers de l’apprentissage mais aussi, « comme employeurs de parents » et au travers de sa communication publique, de ses publicités : transmettent-elles des valeurs éducatives ? La question n’est pas de légiférer, d’imposer une nouvelle mission à l’entreprise mais de l’inciter à intégrer cette dimension dans son rôle public.

Ce décloisonnement passe encore par le dynamitage d’une idée convenue : l’éducation aux parents, l’instruction aux maîtres. Si la distinction part d’une bonne intention – rappeler leur responsabilité première aux parents – Marc Vannesson le rappelle : les enfants ne se saucissonnent pas. Tous les adultes éduquent. Et, comme il le fait remarquer avec pertinence, il est tout de même piquant de constater que, lorsque la France était dotée d’un Ministère de l’Instruction Publique, les maîtres n’hésitaient pas à éduquer – notamment par la morale – et, depuis qu’elle tient un Ministère de l’Éducation Nationale, on les assignerait à la seule instruction.

A travers cette vision globale et percutante, toute entière inspirée de notre vocation à tous, Marc Vannesson propose une nouvelle alliance, une alliance éducative, indispensable et fondatrice pour répondre aux enjeux économiques, sociaux, ou sécuritaires du pays.

C’est un prisme, c’est une disposition d’esprit, c’est une nécessité : nous devons tous être éducateurs. Plus qu’une start-up nation, faire de la France une nation éducatrice, voilà bien le socle d’une refondation enthousiasmante.

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2017-11-07

Happy birthday, Mister President !


Qui regarde encore vers l’Amérique comme une terre d’espérance ? Qui songe encore à l’Amérique comme le « leader du monde libre » ? Bien sûr, la réalité médiatique ne fait pas celle d’un pays. Elle comporte ses biais et ses effets de loupe. Elle masque des nuances, des permanences subtiles. Bien sûr. Tout de même, nous assistons à un étonnant télescopage. Pour mieux célébrer le premier anniversaire de l’élection de Donald Trump, l’Amérique n’envoie de ses nouvelles qu’à travers ses démons. Sexe, argent, violence. Viols et meurtres de masse. Après Las Vegas, Sutherland Springs. Et puis Harvey Weinstein. C’est le message de l’Amérique au monde, ceci sans compter le principe d’imprévisibilité qu’un Trump en tournée impose en politique étrangère.

Weinstein et c’est le fric et le sexe. En 2012, lors de la cérémonie des Oscars, Meryl Streep déclare : « je veux remercier Dieu, Harvey Weinstein« . Las, on ne peut adorer Dieu et l’argent. Le joug de l’un est facile à porter, celui de l’autre est impitoyable. Il faut voir tous ces comédiens soumis, et des comédiennes harcelées, remercier Harvey Weinstein comme l’on va à Canossa.

Les optimistes diront que l’affaire Weinstein relève du coup de balai, du réveil salutaire, quand le monde s’était habitué à fermer les yeux sur les mœurs hollywoodiennes. Ce serait oublier que les Américains ont porté à la tête de ce pays, en connaissance de cause, un agresseur sexuel assumé, celui qui se vantait en somme de pouvoir faire comme Weinstein : faire ce qu’il voulait aux femmes, les « attraper par la chatte ».

Sutherland Springs, et c’est ce pays incapable de protéger les siens, incapable d’offrir le minimum requis de la part d’un État. « Protégez-vous vous-même » est sa réponse, quand les autorités recommandent la mise à disposition d’armes dans les églises. Peu importe l’aberration évidente que cela représente pour des chrétiens. Si les Etats-Unis sanctuarisent leur deuxième amendement, vénèrent leur passé pionnier, ne serait-il pas légitime d’espérer que la situation évolue, depuis l’époque du Far West ? Les fondateurs de ce pays n’ont-ils donc jamais rêvé qu’il change ? Que le Far West ne soit qu’un état transitoire et qu’il soit possible, un jour, de se sentir en sécurité dans ce pays sans serrer une arme contre soi ?

Quel échec.

Quand un enfant de dix-huit mois est abattu dans une église, quand l’innocence est fauchée dans le lieu par excellence où l’on devrait trouver la paix, les Etats-Unis n’ont donc d’autre perspective que d’armer les assemblées de fidèles ?

Et l’on ne voit pas qu’elle puisse trouver une autre solution, à vue d’homme. On ne voit pas qu’ils puissent faire autre chose que laver le sol du sang de leurs enfants à chaque nouveau massacre. Parce que le deuxième amendement, et parce que ce slogan : « ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les hommes ». Alors, parce que ce ne sont pas les armes qui tuent, les Républicains vont assouplir la législation sur l’achat de silencieux. Rappelez-vous : ce ne sont pas les silencieux qui tuent, ce sont les hommes; entre les mains d’un honnête homme, une mitraillette avec un silencieux ne fait pas de victimes.

Peu importe que les Etats-Unis concentrent plus de la moitié des victimes et 19 des 34 plus dramatiques tueries de ces cinquante dernières années dans le monde (sachant qu’aucun autre pays n’en a connu plus de deux dans le même temps). Peu importe s‘il apparaît que, plus le contrôle des armes est strict, moins il y a de morts par balles. Peu importe si, entre autres recherches, une étude de la Boston University School of Public Health portant sur 50 états pendant 30 ans est venue justifier le bon sens et trouver une « corrélation solide » entre la détention d’armes et le nombre d’homicides. Peu importe si, après une tuerie de masse en 1996, l’Australie a engagé un programme de rachat des armes qui s’est traduit par une chute des homicides par armes à feu1. Peu importe qu’après ce programme, le nombre de tueries de masse en Australie soit passé de 13 pendant les 18 années d’avant à 0 pendant les quatorze suivantes2. Peu importe, qu’ils soient nostalgiques du Far West, compulsifs de la gâchette, ou libéraux échevelés, ils ont toujours un argument. Ils recourront à l’exemple étranger – la Suisse – pour nier tout lien entre tueries et libre détention d’armes et le rejetteront quand il l’établit – l’Australie. Ils vous expliquent même que l’Australie était de toutes façons déjà « un pays paisible » quand les États-Unis sont un pays violent, indépendamment de la question des armes. Mais alors, comment passent-ils du constat que le pays est violent à la conclusion qu’il faut donc armer tout le monde ?

Tout le monde, y compris les personnes affectées d’un handicap mental. Car oui, pour parfaire le tableau, Donald Trump a révoqué la décision prise sous les mandats de Barack Obama d’interdire la détention d’armes aux personnes affectés de troubles mentaux sévères (une mesure concernant potentiellement 75.000 personnes). Et c’est le même Donald Trump qui, ne se souciant pas plus de cohérence que de ne pas être tout à fait une caricature, a pu déclarer hier que le massacre était le fait d’une personne dérangée mais que ce n’était pas une question liée aux armes. On préfèrera pourtant toujours qu’une personne dérangée décompense armée d’une fourchette plutôt que d’une mitraillette.

Alors, soit, Amérique, so be it. Nous n’aurons pas la prétention de trancher le débat que vous menez de si longue date. Après tout, c’est le sang de vos enfants qui coulent, pas celui des nôtres. Armez-vous. D’ailleurs, cette fois, le tireur a été empêché de poursuivre par un poursuivant armé. Alors, armez-vous donc. Car plus il y a d’armes en de mauvaises mains, plus il faut d’armes entre de bonnes mains – ou supposées telles. Plus il y a d’armes, plus il en faut d’autres. C’est une bête qui vous ronge.

Si les meurtres par balles ne sont que la suite logique d’une violence préexistante, si la Maison Blanche est occupée par un symbole – celui de Weinstein ou de Sutherland Springs – c’est une culture toute entière qu’il faut interroger, dans toutes ses dimensions – ses excès républicains, ses outrances démocrates. Et, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, depuis l’économie jusqu’au contrôle des armes en passant par les lubies du politiquement correct, cesser de voir dans les avatars des États-Unis la préfiguration nécessaire de notre propre avenir.


  1. cf une note du Harvard Injury Control Research Center
  2. cf cet article écrit par des professeurs à l’Université de Sydney

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2017-10-31

Langage inclusif : Back off, Microsoft !

Vous connaissez la parabole de la grenouille, Al Gore l’avait utilisée pour souligner la menace climatique. Plongée dans l’eau bouillante, la grenouille s’en extirpe par mouvement réflexe. Mais, soumise à ébullition progressive, la batracienne s’épanouit jusqu’à cuisson. Pour les Français, c’est pareil.

Trêve de grenouilles, comme on sait, les Français sont des veaux. Ou plutôt, les Françaises et les Français sont des veaux et, tant que nous y sommes, des velles. Ils ont accueilli la nouvelle d’une surveillance institutionnalisée de leur expression et partant, de leur pensée, avec le regard impavide de la bête que l’on mène par le col.

Les uns ne voient rien venir, les autres diraient bien quelque chose certes mais quoi, et les derniers tendent à penser que Microsoft part d’une bonne intention. Que l’on me pardonne cette expression aussi potentiellement sexiste qu’offensante : bougres de cons, l’intention ne change rien à l’affaire !

Microsoft vient d’installer une porte dérobée dans vos crânes.

L’intégration du « langage inclusif » dans les corrections et suggestions de Word est loin d’être indifférente : c’est un basculement, un vrai changement de nature, et un changement inquiétant. Car il ne s’agit plus de corriger les fautes d’orthographe, d’appliquer des règles de grammaire, à la rigueur d’alléger votre style, toutes fonctionnalités classiques d’un traitement de texte. Non, en intégrant à Word le « langage inclusif », Micro$oft nous dit quoi écrire, nous dit quoi penser. Les suggestions étaient stylistiques, elles sont idéologiques. Une entreprise opère des choix idéologiques, et elle nous les impose.

Ne vous y trompez pas : le vocabulaire est un champ de bataille. Chacun sait qu’en changeant les mots, on change la pensée. C’est d’ailleurs pleinement revendiqué par les tenants du « langage inclusif » et de l’ « écriture inclusive ».

Alerté par ma nièce, j’ai pu constater sur son ordinateur les suggestions ou injonctions du « langage inclusif ». Je dis bien « injonctions » car le propos est à l’impératif : « Évitez ». Word m’enjoint de ne pas écrire « les sourds », car « ce terme est potentiellement offensant ». Il faut écrire « les personnes sourdes ». « Évitez » aussi d’écrire « les handicapés » : écrivez « les personnes ayant une limitation fonctionnelle ».

Et surtout, surtout, n’écrivez plus « épouse ». « Épouse » est discriminatoire. Contrairement aux autres, ce terme n’est pas potentiellement discriminatoire, il l’est. Par nature. Par principe. L’avertissement de Micro$oft ne ménage aucune exception. Évoquer mon épouse, c’est employer un mot discriminatoire. Car voici que la world company nous l’enjoint : « évitez ce mot discriminatoire ». Oubliez le fait que j’ai bel et bien épousé, et par deux fois, ma femme. Oubliez que le terme est factuellement et juridiquement le bon : il est discriminatoire. En l’utilisant, je discrimine ceux qui ne sont pas mariés. Il me faut donc écrire « conjoint(e) ou partenaire ». Mon épouse serait… ma partenaire.

Il n’y a rien de cocasse là-dedans, quoique l’on aimerait s’en amuser.

Et n’allez pas invoquer les logiciels libres : ils sont utiles et méritoires, ils sont surtout anecdotiques. Même la Commission Européenne, qui condamne fréquemment Microsoft pour abus de position dominante admet qu’elle « ne peut pas faire sans » ses produits. Microsoft abuse ici de sa position dominante, cette fois à des fins idéologiques, et non commerciales. Notez d’ailleurs que si les logiciels libres disposaient de modules de « langage inclusif », il vous appartiendrait de les télécharger, ou non.

Rien de cela dans notre cas, contrairement à ce que je pensais d’ailleurs. Dans un premier temps, je voulais avertir qu’une option à cocher finirait par devenir une option cochée par défaut. Je me trompais : tel est déjà le cas. Ma nièce ne se souvient pas de l’avoir activée, et le chemin est tel (Fichier > Options > Vérification > Grammaire > Paramètres) qu’il n’est pas pensable qu’elle l’ait fait par mégarde. Lorsque vous envisagerez de le désactiver, vous vous demanderez comme moi si vous ne seriez pas un salopard oppressif en revendiquant le droit d’utiliser le mot « épouse » sans qu’un logiciel ne vienne y souligner une faute. Bientôt, d’ailleurs, l’option n’en sera plus une.

Vous pourrez toujours choisir d’ignorer cette recommandation mais à terme, comme une goutte d’eau vient éroder le rocher, elle viendra à bout de votre volonté. Et si ce n’est pas elle, vos collègues vous interrogeront sur votre obstination à utiliser un « mot discriminatoire ». La Direction de la communication publiera des lignes directrices imposant de respecter les « conseils » de Microsoft. La Direction des Ressources Humaines saura que M. Lefebvre persiste à écrire « époux » ou « épouse » dans ses « slides Powerpoint ® ». Vous cèderez…

A quoi bon ?, demandent déjà certains. De fait, moi aussi, j’aime les gens. Je ne tiens pas à les oppresser par un « langage exclusif ». Je ne tiens pas absolument à écrire « les sourds » plutôt que « les personnes sourdes ». Je me préoccupe suffisamment par ailleurs d’une identité qui rapproche et si l’usage s’imposait, comme il se doit pour l’évolution du vocabulaire, si la société s’accordait sur lui, je m’y plierai.

Mais, au-delà encore d’une nouvelle soumission de l’humain à la technique, je dénie radicalement le droit à une entreprise commerciale de venir poser ses grosses pattes sur ma liberté de conscience ! Car c’est véritablement une question de liberté d’opinion, d’expression, de conscience. Je refuse qu’une instance inconnue, non représentative, non élue, hors de tout contrôle, décide de ce qui est discriminatoire. Je veux être libre d’écrire « les experts » sans que Word vienne m’imputer un sexisme (quand bien même il n’y aurait que des hommes). Je veux être libre d’écrire « les sourds » et de ne pas le faire. Je veux même pouvoir faire pire. Pouvoir écrire des saloperies, et ne pas le faire non parce que Word me demande de l’éviter, mais parce que ma conscience me le dicte. Je veux aussi pouvoir évoquer ma chère et tendre épouse, sans subir la réprobation des nouveaux dévots. Je refuse qu’un logiciel juge de l’opportunité de mon vocabulaire. Je refuse absolument de laisser à Microsoft cette fois, à quelque entreprise commerciale que ce soit une autre fois, une backdoor dans mon traitement de texte, dans ma tête.

Une fois le principe accepté, que contiendront les prochaines mises à jour ? Quels mots seront jugés discriminatoires demain ? Quelles nouvelles options idéologiques seront promues ? Que ceux qui se satisfont de ce changement-ci s’interrogent sur les perspectives politiques qui s’ouvrent. J’évoque souvent dans mes interventions la « stratégie du vocabulaire » revendiquée par Bruno Mégret1. Sans aller jusque-là, quelles garanties avons-nous que le champ des mots proscrits, et des mots à substituer, ne s’élargira pas – au sein du « langage inclusif » et à d’autres registres ?

C’est un refus de principe qu’il faut opposer, et opposer maintenant. C’est un principe qu’il faut poser, de même que l’on a entendu imposer la neutralité du web, un principe qu’aucune bonne intention ne peut permettre d’enfreindre : l’outil doit être neutre, le logiciel n’a pas d’idées, Word n’a pas d’opinion, seul l’utilisateur en a. Back off, Microsoft, l’oppressif ici, c’est toi !

Illustration : Mathilde Heu (creative commons).


  1. « on a lancé le mot « identité » dans le débat public (…) De même, on parlera de « communauté » plutôt que de société, etc. Il s’agit, par ces substitutions, d’imposer une nouvelle grille de lecture du monde, dont le programme frontiste serait le débouché naturel »

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2017-10-19

Sans abri politique

Avons-nous nécessairement besoin d’une maison – d’une maison politique, s’entend ?

Les semaines s’étirent en un long et lent déchirement, une sourde et douloureuse rupture. Qui sait si ce sont les miens qui s’arrachent ou si je m’arrache à eux ? Je ne crois pourtant pas avoir tant changé, je ne crois pas avoir renoncé à allier le sens de la responsabilité dans la liberté, le souci de la fraternité, le sens de la famille, une certaine idée de la France et de sa responsabilité dans le concert des Nations, et encore une confiance dans l’élan fondateur et démocrate-chrétien de l’Union Européenne.

J’ai, par le passé, évoqué le service de nos couleurs ou encore la France et son sens dans les circonstances dramatiques que nous connaissons. Je n’ai rien renié, et je refuse aujourd’hui comme hier de croire que la solution serait dans la radicalité et les compagnonnages hasardeux. Pourtant, où que je tourne le regard ces derniers jours, il semble qu’une musique seule se fasse entendre : malgré l’échec constant de cette stratégie depuis quinze ans, le salut serait dans l’alliance avec l’extrême-droite, à tout le moins avec ses idées et leurs hérauts, à défaut de leurs partis. C’est Christophe Billan qui, loin du contrat initial, ne voit « aucun problème » à travailler « avec Marion Maréchal Le Pen et ses idées » , c’est Jean-Frédéric Poisson qui, après Minute, croit fructueux de parler de recomposition politique avec le supplétif du lepénisme Dupont-Aignan sur Radio Courtoisie, c’est Laurent Wauquiez qui entreprend de réhabiliter l’identitarisme. Le mouvement semble unanime, il faudrait être fou pour ne pas le suivre.

Dans le dernier numéro du Point, le président annoncé des Républicains fait ainsi cette déclaration : « on a érigé la diversité comme un veau d’or. « Identitaire » est devenu la pire insulte. Mais de Gaulle était identitaire ! Il parlait de l’identité de la France » . Rappelons-le alors avec fermeté : non, définitivement non, ce n’est pas être identitaire que de « parler de l’identité de la France » ! L’identitarisme n’est pas l’amour de l’identité, c’est le rejet de l’altérité. La confusion est indigente, et pourtant je ne crois pas à la seule déficience du propos de Wauquiez. Mon père m’a appris à ne pas prendre les autres pour des imbéciles. Et Wauquiez n’est ni un idiot ni un perdreau de l’année. Il ne fait pas ingénument une telle confusion. Car les mots ont un sens politique.

D’autres l’ont bien compris : ainsi de Bruno Mégret, qui se félicitait d’avoir « développé une stratégie du vocabulaire » et « lancé le mot « identité » dans le débat public » en intégrant le Front National. S’ils ont un héritage, les identitaires sacrifient plus à celui de Pétain, de l’OAS et à ce que l’on appelle pudiquement l’ethnicisme (ie la pureté ethnique) en même temps qu’à une « remigration » qui n’est que l’autre nom de la déportation. En affublant De Gaulle du nom d’identitaire, Wauquiez alimente à dessein la confusion qui permettra demain aux Identitaires de s’affirmer gaullistes, à chacun de croire que l’identité est l’affaire des identitaires, et à tout le monde de se recomposer gaiement, depuis Wauquiez jusqu’à Vardon, en passant par « Marion ».

Douleur supplémentaire : chaque fois, et ajoutons à cela la création de L’Incorrect, des catholiques croient de leur vocation d’être de la partie et d’y mêler les leurs. Car ils nous y mêlent.

Pourquoi ? Et que font les autres ? Ceux que je rencontre, un peu partout, ceux que je croise en paroisse. Ceux qui n’ont pas non plus leur drapeau ni leur foi dans leur poche, à défaut de les agiter compulsivement. Ceux qui pensent que cela peut encore se vivre fermement et sereinement.

Faute de porte-voix, ils gardent le silence. Ils observent et s’interrogent : faut-il rejoindre le mouvement ? Chaque fois me revient cette réplique de Bérenger, qui voit tous ses amis se transformer : « Oh ! comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver » (E. Ionesco, Rhinocéros). C’est que le sens du vent, la chaleur du troupeau, sont de puissants appels : s’ils pensent tous ainsi, pensons comme eux alors. L’erreur étant toujours de croire que, parce qu’ils sont bruyants, ils sont forcément nombreux.

Dans le même temps, le jeu politique imbécile conduit les autres à abandonner tous les thèmes que les premiers accaparent – parce que chacun cherche ses marqueurs, son créneau, sa ligne d’eau – à sombrer dans les caricatures, la quête des repoussoirs. Et l’on se trouverait bien seul aussi, en leur compagnie.

Faut-il alors nécessairement rechercher un débouché politique ? Est-il indispensable d’en être, si c’est à ces conditions ? D’où vient ce sentiment d’urgence à jouer le jeu de cette petite politique s’il faut pour cela sacrifier une part essentielle de ses convictions ? La peur de la solitude ? Après tout, ne pas avoir de niche permet de battre la campagne. Quant aux chrétiens dans l’affaire, leur vocation n’est pas de trouver la tranquillité (au contraire). D’ailleurs, qu’ils se souviennent : « les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » . Alors, puisque c’est Lui qu’il faut suivre…

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2017-10-09

Et nous « débattrons » jusqu’à la mort

Cent quarante caractères, et pourtant ce tweet d’Yves Jégo est incroyablement riche : « il est indispensable d’ouvrir un vrai débat national sur le droit à mourir dans la dignité afin d’avancer sur ce sujet de société majeur ». En quelques mots, un condensé de la novlangue actuelle et de son art de la dissimulation. 

Inutile de rappeler une fois encore l’inconvenance et l’insulte que constitue la préemption de la dignité par les partisans de l’euthanasie, sauf pour souligner que son emploi actuel par Yves Jégo porte à son paroxysme la duplicité du procédé. Car la périphrase a le dos large. Par « mourir dans la dignité », on a d’abord désigné les soins palliatifs, au plus fort de l’épidémie de SIDA, avant qu’elle soit confisquée par des militants qui en ont dénaturé le sens. D’une pratique globale de soulagement de la souffrance psychique et physique jusqu’à une mort naturelle, la « mort dans la dignité » en est venue à désigner le suicide assisté. Souvenons-nous pourtant que, lors de l’affaire Chantal Sébire, son propre avocat et vice-président de l’ADMD, avait démissionné pour ne pas cautionner le suicide assisté. Or, dépourvue de ses scories rhétoriques, c’est bel et bien ce que réclame Yves Jégo, sans l’assumer : répondre au cas d’Anne Bert en « avançant », c’est légaliser le suicide assisté. C’est passer de l’accompagnement par le soin à la mort instantanée. Du soulagement des souffrances au risque de la mort à la mort injectée. Au droit d’exiger d’un tiers qu’il vous l’injecte. Aujourd’hui soumis à des critères vagues, on ne peut oublier que l’ « euthanasie » n’est plus réservée à des malades en fin de vie, et que nous sommes à un pas – ailleurs franchi – de donner la mort à des dépressifs. Comment mieux souligner l’escroquerie constitutive de cette périphrase, quand les mêmes mots hébergent des traductions concrètes si radicalement contraires ?

Yves Jégo veut « un vrai débat national ». N’avons-nous donc jamais débattu de la question, au sein de la société ou au parlement et ce, sous des majorités différentes ? La loi Leonetti en 2005 n’a-t-elle pas fait l’objet de longs débats parlementaires, et d’un vote unanime ? N’avons-nous pas assisté à une grande « conférence » mise en place par le Comité Consultatif National d’Ethique, au cours d’Etats Généraux sur la fin de vie en 2013 ? La loi Clayes-Leonetti, qui a à peine fêté son premier anniversaire, n’a-t-elle pas donné lieu à un débat national ? De quoi s’agissait-il alors ? N’étaient-ce pas des débats, et des débats nationaux ? Ou s’agissait-il de faux débats nationaux, faux pour la seule et unique raison qu’ils n’ont pas consacré les opinions de Monsieur Jégo ? On apprend encore que la révision des lois bioéthiques en 2018 portera aussi sur l’euthanasie ou, plutôt, sur le suicide assisté. Ainsi la loi n’est ni appliquée ni évaluée que l’on débattra de la réformer.

Les fondamentaux du sujet ont-ils donc changé pour que l’on en débatte encore ? La vie, la mort, la maladie, la souffrance, le rôle des soignants, seraient des notions si versatiles qu’elles changent en deux ans ? La conception que nous en avons doit-elle impérativement être différente en 2018 par rapport à 2016, 2013 ou 2005 ?

Ou faut-il imaginer que l’issue du « débat » est fixée d’avance ? Car, vous l’aurez noté : outre le contexte, Monsieur Jégo assigne un objectif au débat. Il ne s’agit pas de débattre pour dégager un consensus, il ne s’agit pas de débattre pour discerner ensemble une vérité ou ce qui s’en rapproche, il s’agit « d’ouvrir un débat (…) afin d’avancer ». Et ici, « avancer », c’est bien « aller plus loin ».

Il ne s’agit, en réalité, pas de débattre.

Monsieur Jégo est un archétype, le débat Jego pourrait en devenir un. La question plus fondamentale que pose cette disposition d’esprit a trait à notre vie de société, et à notre vie démocratique. Doit-on en l’occurrence débattre jusqu’à la mort, jusqu’à sa victoire, jusqu’au suicide assisté à chaque étape de la vie ?

Au-delà de ce seul sujet, débattre, est-ce remettre sans cesse la question sur le tapis jusqu’à ce que la réponse attendue soit apportée ? Est-ce harceler de remises en cause jusqu’à épuisement ? Où passe le respect dû aux précédents débats, dû à la représentation nationale, dû au travail parlementaire, aux multiples contributions philosophiques, spirituelles, scientifiques, praticiennes quand tout ceci est balayé de la main d’un « recommencez » ? Sous les atours avantageux du débat, c’est en vérité un profond mépris pour notre vie démocratique qui s’affiche. Quelle est la considération que l’on accorde à l’autre, celui avec lequel nous vivons nécessairement dans une société ? Celui qui, au demeurant, a parfois accepté une issue qu’il ne souhaitait pas aux débats précédents ?

La vie démocratique n’a pas à être un terrain d’affrontement permanent, sans cesse renouvelé sur des bases identiques. La société mérite aussi la paix et le respect de ses choix. 

« Avancer », ce n’est pas débattre sans cesse.

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2017-10-02

Au milieu de la nuit


Encore un livre, me direz-vous. Oui. L’actualité peut attendre. Car aujourd’hui est un temps à contre-temps. Un temps à prophètes. Et Jean Vanier est un véritable prophète de ce contre-temps, de cet autre monde. Ce monde où je ne vais guère – et quand je dis « je », il est possible que je ne parle pas que de moi. Un monde où je ne sais guère aller, où je ne veux guère aller. Celui de la fragilité, de la faiblesse, celui des pauvres, des malades, des handicapés. Je ne suis bien à l’aise ni avec les uns ni avec les autres. Et quand Jean Vanier parle de s’humilier soi-même (au sens de se rendre humble), ce chemin ne m’appelle pas. Je l’avoue : je n’ai pas spontanément envie de m’effacer. Car je suis du monde, probablement comme vous qui me lisez : celui de la performance, celui du conflit, de la dureté, de l’affirmation. Dans le monde, on ne baisse pas la garde.

L’Église catholique emploie souvent une expression pour se qualifier. Une de ces expressions qu’entre « initiés », on n’explique plus : elle serait « signe de contradiction » . Cette expression vient très directement de l’Évangile, quand le vieillard Syméon annonce Marie que son enfant « sera un signe de contradiction » (Luc, 2, 34). Il y a parfois quelque complaisance à se mirer comme un tel signe de contradiction. Comme une certitude de détenir une vérité contre un monde dans l’erreur. Avec le goût d’une contradiction tempétueuse. C’est avec le souffle de la brise légère que Jean Vanier s’est fait, lui, signe de contradiction.

Ce n’est pourtant pas la détermination qui a manqué à cet enfant de treize ans pour s’engager dans la marine canadienne. Nous sommes en mai 1942, il quitte tout, et notamment sa famille. Il passera huit années dans la marine. L’imagine-t-on seulement quand nous soupesons et retournons chacun de nos choix, soucieux des garanties et de nos points de retraite ? Un cri se fait entendreMon chemin vers la paix raconte une grande part de sa vie. Comme vous allez le lire, je ne vais pas vous la raconter. Il meurt à la fin, mais la fin n’est pas écrite. Il est aujourd’hui encore bien vivant, âgé, mais bien vivant et désireux de faire entendre ce cri des plus faibles. Le cri des pauvres, le cri aussi des personnes handicapées qui vrillait les oreilles à l’Arche. Des personnes abandonnées par leurs parents, incomprises parfois par leur propre mère, oubliées dans des asiles et recueillies dans cette communauté grandissante de l’Arche, pour apprendre de nouveau qu’elles peuvent compter et être aimées.

Au soir d’une vie de longue amitié avec les personnes humiliées, Jean Vanier dessine le chemin de cette humanité souterraine, celle que nous ne souhaitons pas laisser venir à l’air libre alors qu’elle est pourtant commune à tous les hommes. C’est vraisemblablement là le vrai signe de contradiction, cette façon de cheminer par le bas, commençant par ce qui nous est commun à tous, sages ou déficients, croyants ou non-croyants, chrétiens ou musulmans. Comme un ruisseau invisible aux puissants, mais qui poursuit son cours. On ne peut espérer que le monde tout entier emprunte ce chemin. Ce ne sera pas le cas. Mais on ne peut renoncer à l’emprunter, le faire connaître ou à tout le moins à le reconnaître, nous-mêmes.  « Lorsqu’on se rencontre en vue d’une mission pour les pauvres et les faibles, une unité très particulière se forge. Elle se forge par la vie ». Peu de chances en revanche que l’unité se fasse en vue d’une mission pour les riches et les puissants : on voudra toujours être plus riche, plus puissant que l’autre. Rare que l’on aspire à être plus faible, plus pauvre.

Jean Vanier fait entendre ce cri, au milieu de la nuit. Ce n’est pourtant pas un cri comme l’aime le milieu médiatique – cri de rage, de colère. C’est le cri des autres, qu’il fait très doucement entendre. Et malgré tous ceux qui ne voient dans le monde qu’une confrontation croissante, il montre des lumières dans la nuit : « au-delà de toutes les peurs, de toutes les guerres, et des haines si répandues à travers le monde, au-delà de l’avarice qui blesse notre planète, des milliers et des milliers de petites lumières s’allument. Des lumières de paix et de vie à travers lesquelles chaque personne, quelles que soient sa culture, ses capacités ou incapacités, est considérée comme précieuse ». Il est bien placé pour le dire des personnes avec un handicap. Contre une idée communément répandue, il les voit mieux considérées aujourd’hui. Il le dit aussi des peuples autochtones. Il le dit des personnes homosexuelles. Chacune d’entre elle, chacun de leur membre, est aujourd’hui mieux considéré à travers sa personne.

Jean Vanier propose un chemin de paix, de rencontre, de dialogue, de reconnaissance de notre humanité commune. Ce cri doit être entendu, quand il semble que le monde ait plus à cœur de se séparer, de se distinguer, de se dissocier.

Nous manquons de grandes figures. Souvent nous cherchons où sont passés nos Abbé Pierre, nos Mère Teresa. Jean Vanier est l’une de ces figures qui a vécu ce qu’il propose. Née dans une petite commune française de l’Oise, Trosly, l’Arche est aujourd’hui présente sur tous les continents, dans 37 pays, au Nicaragua, au Bangladesh, à Bethléem. Sans bruit, sans tintamarre, comme une brise légère.

*

Au milieu de la nuit, un cri se fait entendre.

Allez à sa rencontre.

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2017-09-27

« Rien ne m’effraie »

C’est, a confié Dominique Wolton, la phrase qui l’a le plus marqué lors de ses entretiens avec le pape François. « La phrase la plus intense qu’il ait dite naturellement au cours des échanges » même, selon La Croix. Et c’est à la lecture de la biographie du pape par Austen Ivereigh, aux Editions Emmanuel, qu’on le comprend mieux .

« Rien ne m’effraie » : sans surprise, ce pape incarne ses références plus qu’il ne les proclame. Si sa dévotion personnelle va à Santa Teresita (Sainte Thérèse de Lisieux), comment ne pas voir dans cette phrase l’évocation du poème d’une autre Thérèse, Sainte Thérèse d’Avila : « Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie, tout passe, Dieu ne change pas, la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit » ?

A l’instar de Jean-Paul II, et plus encore probablement que Benoît XVI, il est d’une génération qui a dû mener sa barque dans les tempêtes.

Austen Ivereigh guide le lecteur à travers les arcanes de la politique argentine, du péronisme (ou faut-il parler des péronismes ?), de la guérilla armée, de la répression par la junte et encore des mandats de Nestor et Cristina Kirchner. Il nous introduit également dans l’effervescence théologique de ces années, lorsque plusieurs prêtres et parmi eux des jésuites ont versé dans l’approche marxiste de la théologie de la libération. Il trace encore les lignes de fracture au sein de la Compagnie de Jésus (les Jésuites), et les affrontements qui conduisirent à une rupture totale des relations, avant que, élu pape, François ne décide la réconciliation.

« François le réformateur » rend hommage à la complexité. Ainsi apprend-on, à moins d’être déjà un bon connaisseur de l’Argentine, que les exactions n’ont pas été le fait exclusif de la junte, mais également de groupes armés dont des péronistes. Or, il se trouvait des baptisés au sein de chaque camp, prompts à convoquer l’Église. On découvre les tourments subis par Jorge Bergoglio parmi les jésuites, mis à l’écart par ceux qui le considéraient comme conservateur, ostracisé par ceux qui le jugeaient socialiste. L’image d’un Bergoglio, expatrié en Allemagne pour y mener un travail de recherche, et allant parfois jusqu’à l’aéroport adresser de loin des signes de la main aux avions partant pour l’Argentine en dit assez long sur son isolement et sa tristesse. Et l’on s’avise encore des rapports conflictuels entretenus entre Jorge Bergoglio et la curie romaine, que ce soit de façon large dans les rapports entre Rome et l’Église sud-américaine ou très directement dans le cadre de différentes nominations : la sienne comme évêque auxiliaire de Buenos Aires, ou celles des responsables jésuites locaux.

Comment ne pas comprendre que celui qui a vécu ces évènements, ces hostilités d’inspirations contradictoires, ne soit plus guère effrayé par les soubresauts d’un pontificat, chausse-trappes papelardes et autres correctio perfidis placées sur sa route par ceux que la miséricorde importune ? Comment ne pas comprendre qu’un homme qui a dû s’exposer physiquement pour déjouer les menaces de mort des groupes armés puis, plus tard, de la mafia, contre ses prêtres, ressorte nécessairement avec un tempérament forgé dans l’épreuve ?

Concernant les migrants encore, il est encore certain que le pape regarde cette situation avec d’autres lunettes que celles des populations installées alors que, apprend-on, ses propres grand-parents ont émigré en 1929 et n’ont réchappé au naufrage de leur navire que parce qu’ils ont été empêchés d’embarquer.

Serviteur du « pueblo fiel » (le « peuple fidèle »), le pape a montré son sens pastoral par le passé. C’est aussi ce que souligne le livre d’Austen Ivereigh. Quand le cardinal Jorge Bergoglio, au conclave, avance la vision d’un Jésus qui, contrairement à celle de l’Apocalypse, frappe à la porte non pour entrer mais pour sortir, il a déjà mis en pratique ce qu’il prêche. Austen Ivereigh montre ainsi comme la vision de l’Église et de la foi du pape prend sa source dans le peuple – « il croit que l’Esprit Saint se révèle au sein du dialogue qui s’établit entre le pueblo fiel et l’Église universelle » – et combien de fois il a posé l’aide concrète au peuple comme un préalable de toute action pastorale. Au début des années 1970, Jorge Bergoglio obtient l’autorisation d’ouvrir une nouvelle paroisse, Saint-Joseph-le-Patriarche, à côté du grand établissement jésuite, le Colegio Máximo. Il y implante une ferme, y fait travailler les étudiants jésuites, interrompt parfois leurs retraites tant qu’ils ne sont pas venus concrètement au secours de pauvres à l’extérieur, instaure des camps d’été pour faire découvrir la mer aux enfants des barrios. Déjà, à l’époque, l’appel à aller aux périphéries et à prendre le risque des chemins est présent : « mieux vaut que le jour du Seigneur Dieu nous trouve avec des blessures de guerre pour être allés jusqu’aux périphéries plutôt que rondouillards et blafards d’être restés en arrière ». Comme le rapporte un article de l’époque (1985 – cité par Austen Ivereigh et dans cet article de La Stampa), il transforme ainsi un quartier pauvre et dangereux « en une famille humaine fraternelle, fière d’elle-même ».

« Il semble bien que [ses] frères Cardinaux soient allés chercher quasiment au bout du monde » un pape qui, de surcroît, n’avait eu de cesse de cultiver sa distance avec les journalistes. Nombre de catholiques, et le monde à plus forte raison, ignoraient jusqu’à l’existence de ce Jorge Bergoglio et ne connaissent encore de sa vie que ces quatre années écoulées, si brèves et si riches. Il était temps que cette biographie soit traduite, et que soient connues les sources du tempérament d’un pape adepte d’une parrhesia parfois acrobatique mais plus souvent prophétique.

 

 

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2017-09-25

Et voici La Vie…

Puisque vous êtes tout de même les premiers concernés mais que je réalise que vous n’êtes pas nécessairement tous lecteurs de la page Facebook, il faut que je vous l’annonce ici.

Qui l’eût cru, il y a seulement dix ans ?

Je ne connaissais La Vie que de loin en loin, que de réputation et, par chez moi (désolé les gars – les filles, aussi) elle n’était pas très bonne. Je ne connaissais pas le bon vieux mot, si généreusement répété par certains avec la conviction de faire de l’esprit, de « La Vie ex-Catholique », mais c’était un peu l’idée.

Et puis le web a eu cette grande vertu de permettre de lire ce que l’on critiquait, ou que l’on ignorait.

Parallèlement à cela, j’ai eu le plaisir de retrouver des gens de La Vie sur des combats communs. Lorsque nous montions en ligne pour défendre Benoît XVI, lorsque nous avons lancé l’Appel à la Vérité pour qu’on n’abatte pas précisément celui qui, sur la pédophilie, s’était montré le plus lucide et le plus volontaire, j’ai rencontré Jean-Pierre Denis. Un barbu, et aussi directeur de la rédaction. Un hebdo classé à gauche et progressiste venant au secours d’un pape classé à droite et réactionnaire, voilà qui était intéressant. Il m’arrive de rêver que la réciproque soit plus vraie.

Et puis, j’ai rencontré Jean Mercier. Un déjeuner à Sèvres-Lecourbe. J’étais un peu impressionné de déjeuner avec un journaliste, un peu curieux de ce que pouvait être un journaliste à la sauce catho de gauche. Dans l’un de ces troquets où votre voisin vous entend mieux que votre interlocuteur, Jean a commencé son bénédicité. Un bon vieux bénédicité des familles, pas un truc discret de dessous la serviette. Cela aussi, outre notre échange et son affection pour Benoit XVI, cela m’a interpellé.

Je n’oublie pas non plus les éditos courageux, compte tenu de son lectorat et son actionnariat, de Jean-Pierre pendant la période bousculée de 2013-2014. Et sur les sujets les plus divers. L’occasion de signifier que les anciennes lignes sont dépassées.

La Vie a peut-être un peu bougé mais j’ai changé aussi, c’est indéniable.

Il y a aussi des amitiés. Que La Vie compte en son sein l’inénarrable Aymeric Christensen avec lequel nous avions lancé Les Sacristains en 2009, ça ne manquait pas de sel. Il n’est pas le seul mais je ne vais pas en citer davantage parce qu’il ne s’agit pas d’une déclaration d’amour non plus, et je ne voudrais pas que, par contraste, ceux qui ne sont pas cités en tirent des conclusions erronées.

Il n’aura échappé à personne non plus que, sur des sujets polémiques de fond de ce premier semestre, je me suis trouvé aussi sur la même ligne. Pour certains, j’en suis devenu un gauchiste – ce qui m’en interpelle l’une sans faire résonner l’autre : le temps fera son affaire. Alors, j’ai pris cette proposition avec un certain soulagement. L’occasion d’être quelque chose comme une caution de droite. Je serais de nouveau presque respectable, maman !

Quelle proposition ?

Être chroniqueur pour La Vie. Pourquoi l’avoir acceptée ? Pour les raisons ci-dessus évoquée et, aussi, parce qu’elle m’a été faite, pardi. Parce qu’il faut bouger, évoluer. Je n’abandonne pas le blog, je l’adapterai (et non, je ne sais pas encore comment). Et c’est aussi une occasion de porter la voix plus haut, dans une publication qui sait mettre de la vie dans le débat.

Tant qu’on y est, précisons, parce qu’il parait que c’est parfois subtil : il n’y a pas de honte à être journaliste (il y a bien des inspecteurs des impôts), mais je ne le deviens pas pour autant. Je reste avocat, je suis chroniqueur, et ne suis pas membre de la rédaction.

Ça file un peu les miquettes mais ça devrait bien se passer.

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2017-09-11

L’extension continue du domaine de la mort

Et la mécanique ordinaire se met en œuvre, comme s’il s’agissait de suivre le plan convenu à l’avance. Une checklist. Cocher la case livre, la case ADMD, le départ à l’étranger, les matinales et la pression de l’émotion. Et cet argument, toujours, du moins-disant éthique. Puisque le pays voisin l’autorise, pourquoi ne le faisons-nous pas ? Comme si la mort, la vie, la dignité d’un être se décidaient au jeu du forum shopping. Une écrivaine, Anne Bert, a choisi de rejoindre la Belgique pour s’y faire donner la mort, au stade où elle considère que sa dignité n’est plus assurée. Elle n’est pas en phase terminale mais refuse de vivre davantage. Ce serait son choix, un choix personnel qu’il conviendrait de respecter. C’est ainsi qu’on nous le présente, c’est pourtant un peu plus que cela. C’est aux noms de tous les autres qu’il faut interroger cette démarche.

Car oui, c’est un peu plus que son choix, puisqu’elle a décidé de le médiatiser. C’est un peu plus que son choix puisqu’elle a décidé d’appeler de ses vœux un changement de législation. Peu importe que la France en ait si souvent débattu, peu importe la nature de nos débats éthiques et parlementaires. Avec le secours médiatique et les bons soins de la Belgique, il s’agit d’aller plus loin, encore plus, toujours plus loin, vers le seul but véritable de cette action militante depuis plus de vingt ans : obtenir le droit, à tout moment de sa vie, en phase finale ou non, malade ou pas, de se faire donner la mort.

Je lis qu’Anne Bert dénonce la loi française. Dans Le Parisien, elle est en colère contre « une loi hypocrite », la France « proscrivant seulement l’acharnement thérapeutique ». Faut-il donc travestir cette loi pour en obtenir la révision ? Après déjà les élargissements dus à la loi Leonetti, ouvrant la possibilité d’une sédation jusqu’à la mort, la révision de cette loi par la loi du 2 Février 2016 « créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie » est allée bien au-delà. Désormais, l’article L1110-5-5 du Code de la Santé Publique prévoit ceci, qui vient encore s’ajouter aux possibilités antérieures :

Un malade peut donc, quand bien même il n’est pas en phase finale, demander une sédation finale jusqu’à une mort qui interviendra à brève échéance. Un malade qui ne peut plus s’alimenter seul peut demander l’arrêt de l’alimentation, puisqu’aussi bien l’article L1110-5-1 du Code de la Santé Publique range l’alimentation et l’hydratation artificielles au rang des « traitements » qui peuvent être arrêtés. La sédation, elle, « est mise en œuvre » à la demande du patient : ce n’est pas une possibilité, elle droit l’être. C’est bien autre chose qu’une simple opposition à l’ « obstination déraisonnable » (ce que le public connaît sous le nom d’acharnement thérapeutique). C’est le dernier état de notre législation, une législation qui laisse au demeurant ouverte la possibilité d’une interprétation extensive. Que signifient « à court terme », « susceptible de » ? Quelle est cette « souffrance insupportable » ? S’agit-il seulement de la souffrance physique, ou avancera-t-on une souffrance morale ?

Ce que la loi française n’autorise pas, c’est la piqûre létale, la mort dans l’instant. C’est le suicide assisté.

Et l’on nous demande pourtant d’aller plus loin.

On nous demande de nous aligner sur le droit belge. Belgique dans laquelle non seulement le cocktail lytique est en usage, pour une « euthanasie active » (la mort immédiate) mais où règne une extension permanente du domaine de la mort. Ce furent d’abord les personnes majeures en 2002, puis les mineures, d’abord en fin de vie puis à tout moment de la vie, puis ce que l’on appelle les « déments » (cela concerne, notamment, les personnes atteintes d’Alzheimer), et des cas de plus en plus large qu’une Commission de contrôle hors de contrôle n’a eu de cesse d’accepter. Des jumeaux, nés sourds et menacés de devenir aveugles, et qui estimaient que la perspective de ne plus se voir était une souffrance insupportable. Anne G., 44 ans, anorexique et violée par son psychiatre. Un détenu malade. Ou Nathan Verhest, 44 ans, après une opération de changement de sexe raté. Mais encore d’autres cas, qui ne sont pas tous allés jusqu’à leur terme. Ainsi de Laura Emily, 24 ans, qui a sollicité une euthanasie (acceptée) en raison de son état dépressif. Ou encore Franck Van Den Bleekenn, détenu en bonne santé physique qui estimait que sa détention était une souffrance psychique insupportable.

Il n’y a pas de fatalité, ni de nécessité, à nous aligner sur l’état de dérive belge. Nous pouvons être satisfaits d’une législation qui est allée jusqu’au plus lointain compromis admissible. Compromis qui va au-delà de mes convictions, mais qui est l’état de la loi.

Car il ne s’agit pas seulement de choix personnels.

Nous vivons en société. Nous ne sommes pas autant de monades juxtaposées, aux existences parallèles et suffisantes. Nos choix impliquent d’autres êtres. Parce qu’il y a toujours un soignant qui devra procéder à l’injection mortelle. Parce que nos choix influent sur ceux des autres, depuis cette revendication d’une mort « dans la dignité », vraie claque au visage de ceux qui entendent vivre et, dans leur souffrance déjà, se voient relégués encore dans l’indignité. Eux, leurs proches, et leurs soignants, ceux qui se lèvent le matin pour faire vivre la dignité des malades, n’auront jamais droit aux matinales de France Inter ni aux pages des magazines.

Cette progression du domaine de la mort est l’abandon concomitant de la compassion et de la fraternité. L’empathie affichée envers la revendication légitime de dignité masque notre terreur devant un sort qui pourrait être le nôtre, et le soulagement de voir abrégée l’épreuve de l’autre – cette épreuve que nous ne supportons pas de voir. C’est la progression de la société individualiste, personnelle, éclatée. Plus l’euthanasie avance, plus recule le souci du respect de la dignité humaine dans la vie, dans le soin. La mission de l’Homme est pourtant là : dans la préservation ou la restauration de la dignité ressentie par le soin, l’estime, l’amour. Il est tragique de voir une société qui ne sait plus comment assurer sa fraternité, assurer la dignité, qu’en donnant la mort.

Que deviendront les petits, les faibles, faibles physiquement ou faibles de caractère ? Que deviendront ceux que l’on aura convaincus de l’indignité de leur vie, de son inutilité ? A quoi se résumera ce prétendu choix pour eux, sous la pression de la société, des proches… et de la comptabilité ? Ce sont eux, les petits, les sans-grades de la société de la finance et de la performance, eux, les fragiles, que nous devons protéger. C’est là la mission d’une société fraternelle, et celle du législateur.

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2017-08-13

Dans l’été, un ami est parti.

J’ignore même si je dois encore parler de lui au présent.

Lui m’appelait « mon ami ». « Bonjour mon ami » était sa salutation matinale, il me tendait la main dans un grand sourire. Ai-je vraiment été un ami pour lui ? J’ai rencontré Filip en haut de ces marches, il y a un peu plus de trois ans. Il prenait son tour, son poste, chaque matin un peu après 9h. Plus d’une fois, alors que j’échangeais quelques mots avec sa femme, je l’ai vu arriver, sur ses béquilles, lentement, tête baissée, depuis la rue du Havre.

Filip est Roumain, entre la quarantaine et la cinquantaine. J’avoue avoir oublié son âge exact mais je me souviens seulement qu’il en faisait dix de plus. On aurait pu le confondre avec ceux que j’ai vus une fois, station Charles De Gaulle Étoile, bien debout près de la pile de béquilles qu’ils reprendraient pour aller mendier dans le métro. C’est à vrai dire ainsi que je l’ai vu, les premières fois. Mais Philippe, lui, a été amputé d’une jambe – la gangrène. On l’avait amputé aussi d’orteils au pied droit. Certaines personnes ont tellement d’emmerdes qu’on ne sait plus très bien dans quel ordre elles leur sont tombées dessus. Alors, dans le désordre peut-être, Filip avait fait un AVC, puis attrapé une Hépatite C. Comme me l’a dit sa femme, avec ses quelques mots, « c’était le communisme et, pendant le communisme, on ne faisait pas attention à ça, on prenait une seringue et on piquait dix personnes à la fois ».

Il avait chaque jour avec lui, un sac à dos, petit mais plein de rien d’autre que de médicaments, des médicaments pour trois mois. Ces derniers temps, c’était d’ailleurs l’une de ses blagues matinales : il m’invitait à partager l’« apéritif » avec lui. « Lequel tu veux, mon ami ? ». Je proposais de prendre le rose parce que c’était le plus marrant.

Ses boîtes de médicament étaient toutes écrites en roumain. Je le précise pour ceux qui penseraient que Filip venait vivre au crochet de la France et profiter de sa Sécu. De même que j’inviterais volontiers ceux qui penseraient que mendier était une facilité à passer une journée à rien faire sur des marches, ou dans le bruit, la circulation de la rue du Havre, à hauteur de pots d’échappement. Je ne suis pas un expert de la Sécu pour les étrangers, même européens. Je pourrais chercher mais ce n’est pas l’objet. Je n’attends pas un programme électoral, ni un article du Code de la Sécurité Sociale, Filip était un témoignage vivant. Filip et sa femme retournaient régulièrement en Roumanie, et pas uniquement pour des questions d’autorisation de séjour. Ils y retournaient pour voir les médecins, pour se faire prescrire les médicaments et les acheter. De mémoire, il lui en coûtait 250€ par mois – à comparer aux 320€ de salaire minimum en Roumanie, cinq fois moins qu’en France. Quand il me l’avait dit, j’avais pensé à ces quelques pièces qu’on lui donne, dont autant partait dans le voyage et les soins médicaux.

Malgré toutes ces tuiles – et ces nuits d’hiver où sa femme et lui se faisaient chasser à 4h du matin du parking dans lequel ils dormaient – Filip pourtant blaguait tout le temps. Il vous accueillait invariablement d’un grand sourire, d’un « comment ça va, mon ami ? ». Il avait une autre blague habituelle : il me demandait la météo sur mon smartphone, à Paris puis chez lui, et me disait en rigolant qu’« il dit que des conneries, ton machin ». C’est idiot, sûrement, mais il me faisait penser à ce que l’on dit du coq, emblème français : le seul animal qui, les deux pieds dans la merde, continue de chanter. Comme une vraie amitié franco-roumaine.

Moi, je venais le matin me recueillir à Saint Louis d’Antin, déposer mes soucis… mais les soucis d’un homme qui a un toit, une famille, un travail. Lui, il plaisantait, avec sa jambe coupée, ses orteils amputés, ses risques d’AVC et son hépatite C. Et puis encore sa fille qui avait divorcé, son petit-fils qui ne connaîtra pas son grand-père, et cela particulièrement le rendait bien triste. Voilà ce que je veux retenir de mon ami Filip, si seulement je peux me dire son ami. Le courage d’un homme accablé par la vie, et qui se plaignait bien peu. Il aurait pu, pourtant : on en connaît, des complaintes moins fondées.

Ai-je été cet ami pour lui ? Je ne veux pas faire de mélo, je n’ignore pas qu’il y avait aussi, dans cette apostrophe, un peu d’une façon de parler. Et je ne veux pas que, par ces lignes, vous vous figuriez que je serais quelque sorte de bon samaritain, ce n’est pas le cas. Je n’ai fait qu’aller un peu plus loin, un jour, et avec une seule personne, que de donner une pièce. Mais je préfère le dire : il y a eu plus d’un matin où cela m’a emmerdé. Plus d’un matin, arrivant au bureau, je n’ai pas eu envie de prendre le temps. Plus encore, il y a deux ans, j’ai cessé de venir me recueillir, pendant un mois peut-être, parce que je ne voulais plus passer ce temps. Quel paradoxe. On est, parfois, un peu misérable. Et puis j’y suis retourné, parce que ce temps de recueillement m’était nécessaire, parce que c’était tellement incohérent et si peu digne de ma part, et parce que je pouvais bien, au moins, lui offrir un peu de compagnie. Donner un peu de ce temps qu’en toute franchise, on gaspille par ailleurs. Essayer au moins d’écouter, à défaut de savoir quoi dire. Essayer d’être là.

Si j’écris aujourd’hui, c’est que j’ai reçu un message de Jean. Compagnon de douleurs de Filip, Jean m’a écrit hier que « notre ami Philippe est parti mourir au pays ». Je ne saurai probablement jamais quand Filip partira vraiment. Mais quoi qu’il en soit, pour moi, c’est déjà le cas. Je ne le verrai plus, je n’aurai pas de nouvelles. Filip est parti, il doit être en train de suivre sa chimiothérapie, sans illusion sur son issue.

Filip est parti, qui a passé plus de quinze ans de sa vie sur les marches d’une de nos églises. Et ce n’est pas une vie. On jalouse souvent ceux du dessus. Mais le vertige me prend de voir ceux qui n’ont rien quand finalement j’ai tout. Pourquoi lui, et pas moi ? Pourquoi suis-je né en France, et lui en Roumanie ? Je ne me le reproche pas, ce serait absurde, je ne culpabilise pas, ce serait inutile. Mais je ne peux pas l’ignorer. « C’est pas juste, la vie » me disait sa femme. Et j’étais d’accord avec elle. Elle n’est pas juste, la vie. En les écoutant, j’ai bien souvent pensé aux Béatitudes, « bienheureux les affligés car ils seront consolés », mais je n’ai jamais pu le leur dire, à sa femme et à lui. Comment aurais-je pu oser leur dire cela, du haut de toute ma chance dans la vie ?

Filip est donc parti, à qui laissera-t-il un souvenir, parmi les milliers qui passaient chaque jour devant lui ? Je peux essayer un peu et j’écris pour cela. Pour ne pas oublier le visage de Filip, le sourire de Filip, la voix de Filip et aussi son courage. Pour que reste à quelques-uns l’image de Filip, l’image d’un de ces petits qui sont les Siens. Pour que nous voyions aussi les autres Filip, y compris ceux n’ont pas le goût, les deux pieds dans la merde, de blaguer encore. Ceux qui sont légitiment harassés. Et aussi ceux dont les prénoms seraient plus « exotiques ».

Mon ami Filip avait une autre idée fixe, qui lui tenait à cœur, et qui me touche. Il était chrétien, orthodoxe. Quand approchait Pâques, il ne me demandait plus seulement la météo mais les dates du carême, et la date de la Pâques orthodoxe. Il espérait qu’un jour, nous tous, chrétiens, puissions fêter Pâques ensemble, le même jour. Il trouvait stupide, et il avait raison, que ce ne soit pas le cas. Je penserai à Filip quand viendra le carême, je penserai à lui quand nous prierons pour l’unité des chrétiens, je penserai à lui le matin, en montant les marches, à Saint Louis d’Antin.

Et si je peux, laissez-moi recommander à votre prière, avec l’ami Jean, l’ami Filip, qui est parti mourir au pays.

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2017-07-10

PMA, GPA : faudrait-il supplier ?

Tempêter et, le clavier vibrant d’indignation, appeler à la mobilisation, je sais faire. J’ai fait, je peux le faire encore. C’est un exercice qui se vend bien, au demeurant. Le viril et martial, c’est coté. Mais c’est un sentiment de tristesse plus que de mâle colère qui me presse depuis les annonces de ces deux dernières semaines.

De quoi s’agit-il ? En quelques jours, la France a franchi des pas supplémentaires vers l’entrée en vigueur de la PMA pour les femmes homosexuelles et les femmes seules et de la GPA pour tous les couples.

Le Comité Consultatif National d’Ethique a rendu l’avis que sous-tendait son remaniement par François Hollande. C’est peu de dire qu’il ne convainc pas.

Développant longuement sa méthode, il distingue des « points de butée » dans les réflexions qui, écrit-il dans le résumé de son avis, « constituent des sources inévitables de perplexité ». Au titre de ces « points de butée », et on lui sait gré d’avoir bien voulu le reconnaître, on trouve « les conséquences pour l’enfant ». L’avis a, à tout le moins, le mérite de reconnaître l’enjeu fondamental de l’absence de père pour l’enfant et, surtout, d’écarter l’argument selon lequel de telles situations existent déjà. Ainsi le CCNE écrit-il : « il y a une différence entre le fait de « faire face » à une telle situation survenant dans le cadre de la vie privée sans avoir été planifiée ni organisée par la société, et l’instituer ab initio ».1

Le CCNE formalise ainsi le dilemme éthique : « ne pas s’engager dans un processus qui organiserait l’absence de père, ou considérer qu’il s’agit de représentations en pleine mutation et que l’on ignore encore aujourd’hui comment les sujets concernés vont se construire dans ces nouvelles situations ». Voilà en effet formulées deux conceptions qui iraient, semble-t-il, d’un refus de précaution à une ouverture dans l’incertitude. Car le CCNE écrit aussi de façon claire qu’il est au minimum prématuré, au regard de l’intérêt de l’enfant, de se prononcer aujourd’hui. Qu’écrit encore le CCNE, juste après, dans sa conclusion ?2

Si la grande majorité des études émettent une conclusion positive sur le devenir des enfants, les biais méthodologiques, les disparités des critères retenus et le recul encore insuffisant ne permettent pas de l’affirmer avec certitude.

C’est, à vrai dire, un net désaveu de toutes les études militantes affirmant péremptoirement l’inverse. Et l’on ne peut qu’approuver le CCNE de juger qu’il serait « pertinent de pouvoir s’appuyer sur des études fiables »… et déplorer qu’il ne le fasse pas. Le CCNE considère en effet que l’on n’est pas en mesure, aujourd’hui, d’évaluer le devenir de l’enfant, dont il relève pourtant qu’il se trouvera, par l’absence de père, frappé de plusieurs « absences » institutionnalisées : « absence de la figure masculine, absence de père juridique, et inaccessibilité du géniteur, tant que celui-ci reste anonyme ».

Alors comment le CCNE, conscient de la gravité des risques, en arrive-t-il à sa recommandation d’ouverture de la PMA aux femmes homosexuelles ou aux femmes seules ?

Après avoir identifié le risque d’institutionnaliser l’absence de père, le CCNE s’en abstrait avec des arguments surprenants, comme le risque de stigmatiser les personnes ayant eu recours à une pratique illégale en ne la légalisant pas.
C’est aussi mystérieux que parfois stupéfiant. On peine à comprendre que les arguments soulevés puissent primer l’intérêt de l’enfant. Le CCNE parvient à expliquer tout à la fois qu’il n’y a pas de pression sociale en faveur de l’IAD (insémination artificielle avec donneur) mais qu’il existe une « influence grandissante de la société sur l’usage des pratiques médicales pour des demandes sociétales ». C’est non seulement contradictoire mais étonnant : la pression sociale ou l’influence de la société sont-ils donc des paramètres d’un questionnement éthique ? Doit-on, sur un plan éthique, apprécier si un comportement, une demande, est juste et bon, ou s’il y a une pression pour qu’il soit tranché en faveur ? Le CCNE est-il un comité d’éthique ou une instance politique ? Le CCNE explique encore que, parce que le projet d’enfant est mûrement réfléchi, il pourrait paraître injuste de maintenir le statu quo réservant la PMA aux couples composés d’un homme et d’une femme. Mais cette notion de justice prend-elle en compte l’intérêt de l’enfant ? Le CCNE explique encore que… « ça existe déjà ». Certes pas en ces termes exacts, mais il souligne que cela se pratique à l’étranger et que certaines femmes y ont recours illégalement en France. Ne pas légaliser cette pratique reviendrait alors à stigmatiser ces situations. A quoi bon alors s’interroger sur la validité éthique d’une pratique si c’est pour considérer qu’elle est justifiée par sa seule existence ? En bout de course, le CCNE pose que « la relation de l’enfant à ses origines et à sa filiation peut se construire dans cette situation particulière comme dans toute histoire familiale ». Mais comment être convaincu par ce qui relève d’une simple pétition de principe, quand le CCNE vient d’exposer que nous n’en savions rien ? Faut-il comprendre par ce « peut se construire » que cette relation peut tout aussi bien ne pas se construire, mais que notre société en assumera le risque ?

Il n’est pas question d’ignorer la souffrance des adultes, ni l’amour qu’un couple de femmes est prêt à dispenser à un enfant. Je sais la souffrance qu’aurait causé pour moi le fait d’être privé d’enfant. Mais je ne comprends pas que la légitime sensibilité à la souffrance des adultes ne s’accompagne pas d’une sensibilité à celle des enfants. Or, le CCNE assume le risque d’institutionnaliser une situation génératrice de souffrance pour les enfants.

Le CCNE a également traité, dans son avis, de la question de la GPA. Il y souligne « le nombre important de risques et de violences, médicales, psychiques, économiques (…) observables dans toutes les GPA » et affirme fermement qu’il « ne peut y avoir de GPA éthique ». Pourtant, s’il a été rendu largement compte de l’ouverture de la PMA, son refus farouche de la GPA et son « extrême inquiétude » ont été globalement ignorés. D’aucuns ont préféré saluer les arrêts rendus la semaine suivante par la Cour de cassation qui, pourtant, dans une logique juridique qui paraît aussi imparable qu’aveugle, nous mènent à grands pas vers une banalisation de la GPA.

En une semaine, la plus haute juridiction française a largement ouvert la porte à une pratique qui suscitait la condamnation de la plus haute instance éthique française quelques jours auparavant.
En une semaine, la plus haute juridiction française a largement ouvert la porte à une pratique qui suscitait la condamnation de la plus haute instance éthique française quelques jours auparavant. Car la Cour de cassation donne plein effet à la pratique consistant pour un couple d’hommes à réaliser une GPA à l’étranger, le conjoint du père mentionné à l’état-civil adoptant l’enfant par la suite. Et elle donne ainsi plein effet à ce que le CCNE lui-même décrit comme comportant un « nombre important de risques et de violences, médicales, psychiques, économiques » et une pratique non éthique.

L’arrêt n°826 du 5 juillet 2017 casse précisément l’arrêt de la cour d’appel qui avait jugé que l’adoption se heurtait au fait « que la naissance de l’enfant résultait d’une violation des dispositions de l’article 16-7 du code civil, aux termes duquel toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle d’une nullité d’ordre public ». Ce faisant, la Cour de cassation choisit de s’aveugler sur la globalité de l’opération menée et prive d’effectivité une règle d’ordre public du droit français. Quelle que soit la rectitude mécanique du raisonnement, l’enjeu méritait probablement une autre solution. Il n’aurait pas semblé absurde que la Cour de cassation considère que « le rejet de la demande d’adoption ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des enfants dans la mesure où l’accueil de l’enfant au foyer n’est pas remis en cause par les autorités françaises », de la même manière qu’elle l’a considéré pour refuser la transcription de l’état civil étranger.

*

Voilà donc ce qui suscite chez moi cet état de tristesse.

Car je vois là un Comité d’Éthique qui fait dépendre l’éthique de la pression sociale, et le juste du nombre. Je vois un Comité d’Ethique valider une pratique dans l’ignorance assumée de ses effets sur les enfants. Je vois une société prête à institutionnaliser l’absence du père tout en relevant à loisir, en d’autres occasions, les conséquences de la « démission des pères »3. Je vois la Cour de cassation, fermant les yeux sur les conséquences de ses décisions, avaliser une pratique que le premier condamne.

Et je sais que je ne pourrai pas m’y opposer.

L’ouverture de la PMA aux femmes homosexuelles et aux femmes seules et la légalisation de la GPA bénéficient alternativement du soutien de ces deux institutions, de celui de l’Assemblée Nationale, celui de l’Elysée et de la bienveillance médiatique.

Les zélotes ne manqueront pas de me trouver défaitiste, c’est classique. Je pense pourtant à ce « roi qui, partant en guerre contre un autre roi, commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille », ou à « celui qui, voulant bâtir une tour, commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout » – si l’on veut passer la métaphore guerrière.

« Désormais, la France n’est plus en chrétienté (…) Les chrétiens bien sûr n’ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur. »
Je peux certes me tromper mais je peine à voir quelle action comporterait plus de bénéfices que de risques. 800.000 personnes dans la rue n’ont pas arrêté une loi récente. Et si le mouvement a eu une fécondité certaine, il a également suscité4 une rupture qui met en cause l’essentiel. Et pour un chrétien, l’essentiel reste la possibilité de parler au monde présent, de ne pas entraver la Parole. C’est, encore une fois une appréciation personnelle mais, quoi qu’il m’en coûte, je veux chercher d’autres voies d’expression. Il est peut-être bien temps d’intégrer, comme Chantal Delsol l’a écrit sur un autre sujet, que « désormais, la France n’est plus en chrétienté. Désormais (et cela s’est fait finalement assez vite au regard de l’histoire), ce n’est plus l’institution ecclésiale qui donne le ton de l’éthique générale, qui inspire les lois, qui dirige les consciences. Les chrétiens bien sûr n’ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur. » Il ne s’agit aucunement de se taire pas plus que de baisser les bras, il s’agit de ne plus souffrir de cette autre disjonction, entre la réalité et une France regrettée. Il s’agit d’ajuster notre réaction en considération.

Il s’agira peut-être de dire malgré tout, au nom de la liberté de conscience et d’expression, mais sans imaginer qu’une action vindicative assurerait de meilleurs résultats. Faire le job, avoir été là. En quelque sorte, déposer nos convictions au pied de cette société que l’on voudrait, malgré tout et quoi qu’elle en pense, servir.

Comme le disait quelqu’un de bien, « je ne suis pas chargé de vous le faire croire, je suis chargé de vous le dire ».


  1. La question se pose d’ailleurs avec une acuité renforcée dans le cadre des PMA effectuées pour des femmes seules – comme d’ailleurs dans le cadre des adoptions par des femmes seules
  2. Le paragraphe entier est celui-ci : « Il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des études fiables explorant, dans ces nouvelles situations, le devenir des enfants dans ses multiples aspects (santé, réussite scolaire, relations amicales). Il ne paraît pas encore possible, au vu de la littérature publiée, de formuler une évaluation consensuelle de l’évolution des enfants élevés dans des familles homoparentales compte tenu, en particulier, de l’hétérogénéité de ces familles. Si la grande majorité de ces études émettent une conclusion positive sur le devenir des enfants, les biais méthodologiques, les disparités des critères retenus et le recul encore insuffisant ne permettent pas de l’affirmer avec certitude »
  3. comme le souligne l’opinion divergente signée par onze membres du CCNE, « alors que la société considère que l’absence de père est un préjudice qu’elle tente, dans certaines circonstances, de pallier, au moins financièrement, et alors que l’on s’inquiète de l’augmentation du nombre des familles monoparentales, il paraît paradoxal d’institutionnaliser, d’organiser en toute connaissance de cause des naissances sans père. »
  4. aux torts partagés

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2017-07-04

Il faudra bien arrêter Donald Trump

Donald Trump n’est pas un clown, c’est un homme dangereux. Nous devrions nous méfier d’une tendance populiste, ici, qui refuse de le reconnaître, taxant l’alerte de « défense du système », la disqualifiant comme l’expression d’une bien-pensance. Il n’est pas forcément coupable de bien penser, et cette dénonciation de la bien-pensance n’est souvent que le paravent de ceux qui entendent transgresser sans frein le sens commun. Donald Trump porte atteinte à rien moins qu’à la vérité et à la démocratie.

Nous pouvons bien sûr tous avoir des rancœurs contre les journalistes – notamment parce que nous aimerions souvent être à leur place. Ils méritent nombre des critiques qui leur sont adressées, quand ils cultivent l’entre-soi, quand ils oublient le pluralisme, quand ils se montrent dramatiquement moutonniers, quand ils négligent cette curiosité qui devrait être leur qualité première. Certes, ils ne méritent pas l’admiration que certains tentent de forcer en invoquant les mânes d’Albert Londres. Mais ils n’appellent pas non plus l’opprobre généralisée dont certains les affligent. Entre ceux qui, à Mossoul, viennent de perdre la vie pour nous informer1, et ceux qui avilissent leur profession, il y a toute la cohorte de ceux qui veulent informer loyalement. Aux journalistes de ne pas concevoir leur profession comme un privilège, un pouvoir, mais comme un service, noble.

Trump entend discréditer les médias traditionnels, nous dit-on. Il est « engagé dans une lutte à mort avec les médias ». Philipe Gélie, pour Le Figaro, écrit ainsi que son objectif « serait de créer ce que les politologues qualifient de « nouvelle normalité » : marginaliser les médias professionnels au profit de sa communication directe via la télévision et les réseaux sociaux ». Une communication directe pour une démocratie directe ? Prenons garde à ce que ce ne soit pas surtout pour un despotisme sans égal.

Car les médias sont aussi le produit naturel et nécessaire de tout corps social. Appelez-les journalistes, éditorialistes, experts, tout corps social – a fortiori dans notre époque surinformée – a besoin de décryptage, a besoin d’experts. Les médias sont nécessaires pour empêcher qu’un dirigeant abuse du peuple, et on ne le perçoit jamais mieux que lorsqu’un despote entend les museler. Ce n’est certainement pas populiste d’écrire ce qui suit, mais nombre de ceux qui s’en effaroucheront sont les partisans de ceux qui entendent abuser du peuple. Car il est tout aussi certainement bien-pensant de vivre dans le mythe d’un peuple apte à saisir par lui-même les enjeux du monde moderne, apte à le comprendre et parfois seulement « câblé » pour y parvenir. Encore faudrait-il qu’il daigne seulement lui accorder son attention, qu’il honore sa responsabilité de citoyen, encore faudrait-il qu’il soit capable de remettre en cause les affirmations des politiques.

Temporaire apothéose d’un déferlement d’agressivité contre les médias américains, la vidéo que Trump a tweetée – et que la Maison Blanche a retweetée – sur son combat de catch avec CNN est effarante. Il sait qu’avec beaucoup d’Américains, il marche sur du velours. Il sait que cela va passer, que cela va infuser. Certes pas à Boston, New-York, Washington, en Californie, dans cette Amérique qu’il exècre. Mais cette vidéo défoule, dans l’Amérique que l’on qualifiera d’Amérique profonde ou d’Amérique des laissés-pour-compte. Elle est sans conteste une incitation à la haine et à la violence. Donald Trump, président des Etats-Unis d’Amérique met physiquement en danger les journalistes américains aux États-Unis, car il se trouvera bien un Trumpiste plus fêlé qu’un autre pour concrétiser ce que suggère cette vidéo. Il faut seulement espérer, alors que nombre de ses partisans chérissent leurs armes, que ce soit à mains nues.

Au-delà encore, c’est la vérité elle-même que Donald Trump met en danger. Le Monde rapporte ainsi que la Nasa a dû démentir l’envoi d’enfants-esclaves dans une colonie sur Mars. Comment notre monde occidental a-t-il pu en arriver à devoir démentir officiellement de telles fadaises, qui sont autant d’insultes à cette raison qu’il tient en telle estime qu’il se l’arrogerait même parfois ? Sans remonter l’histoire des rumeurs, de la désinformation, sans remonter au conspirationnisme autour du 11 septembre, il est un fait objectif : il en est arrivé là parce que Donald Trump leur a donné du crédit. Parce qu’en 2015, Donald Trump s’est rendu dans l’émission du site InfoWars qui propage de façon systématique ce type de théories conspirationnistes, parce qu’il en a publiquement félicité le concepteur. Parce qu’au mois de mai dernier, ce site a reçu une accréditation de la Maison Blanche. Lorsqu’il n’y a plus de vérité, qui sait vers quoi un pays peut basculer ? Lorsqu’un dirigeant a la vérité à sa main, le peuple à sa disposition, qui sait où il l’entraînera ?

Nous pouvons nous contenter d’espérer que le corps américain soit assez vigoureux pour disposer des anticorps nécessaires. Nous sommes contraints de l’espérer, car les États-Unis sont aussi la plus puissante démocratie du monde. N’oublions pas que Donald Trump n’a encore effectué que les six premiers mois de son premier mandat de quatre ans. Qui peut savoir dans quel état finira un pays dont il ne fait qu’accentuer les fractures ? Si, comme on le souhaite, la démocratie américaine s’avérait assez puissante pour éviter des conséquences politiques directes, quel sera toutefois l’impact de cette présidence sur l’esprit des Américains ? Nous devons aussi nous en soucier, parce que ce qui se diffuse là-bas a aussi mécaniquement tendance à infuser ici.

Nous devons nous en soucier par solidarité avec ceux qui sont engagés dans un vrai combat.

Nous devons nous en soucier par amitié entre ce vieux pays qu’est le nôtre et leur jeune démocratie. Un vieux pays qui, il y a un peu plus de deux siècles, est venu apporter son concours à l’indépendance que fêtent aujourd’hui les États-Unis. Les Américains se libéraient d’un joug extérieur, nous nous libérions d’un joug intérieur. Nous avons l’expérience de tels jougs intérieurs, installés le plus démocratiquement du monde.

Chers amis Américains, nous vous avons offert il y a un peu plus d’un siècle la Statue de la Liberté, pour fêter le centenaire de votre indépendance. Prenez en toujours bien soin.

Happy Independence Day, amis Américains.

Ne la perdez pas.

 


  1. dont l’un, Stephan Villeneuve, est inhumé aujourd’hui, et j’ai une pensée particulière pour ceux qui l’accompagnent

2017-06-26

Et puis vive la France.

« Vive la France ». Peut-être est-ce l’auto-glorification de la formule, son petit air « vive nous », qui me laisse de côté.  Ou est-ce son évidence qui me semble rendre sa verbalisation superflue. « Vive la France ». Je ne me souviens pas d’avoir eu d’autre occasion que dérisoire pour le dire. Une rencontre entre touristes dans un pays étranger, peut-être. Mais je ne suis pas député, je ne suis pas un élu de la Nation, je n’œuvre pas directement pour elle, et en son nom.

« Vive la France » et Alexis Corbière a raison de le dire : « le « vive la France de Jean-Luc Mélenchon est-il le même que celui de Marine Le Pen ? » ». Vraisemblablement pas. Mais, n’en déplaise au culte mélenchonien à la France Insoumise, c’est celui de Danièle Obono que l’on n’a pas entendu, pas celui de Jean-Luc Mélenchon que l’on attendait. Car, a-t-elle répondu, elle peut le dire mais « à quoi ? ». Là aussi est le malaise dans sa réponse : elle aurait pu avoir bien des raisons personnelles de le dire, et même très éloignées des miennes, mais spontanément elle n’en a pas trouvé.

Est-il indispensable de communier dans un culte patriotique ? Probablement pas. Je peux concevoir que certains Français communient à l’évocation de leur patrie, et d’autres non. Qu’ils soient câblés autrement. Mais le malaise naît de la facilité avec laquelle Danièle Obono a su justifier le « Nique la France » d’un groupe de rap et de son embarras comparé à dire « Vive la France ». Trouve-t-elle trop univoque la glorification que laisse entendre la formule ? C’est possible. Mais la rancœur de ce « Nique la France » n’est-elle pas tout aussi unilatérale ?

La question n’est évidemment pas juridique. Est-on obligé de dire « vive la France », a-t-on le droit de dire « nique la France » ? Le sujet n’est pas là. « Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ? » demandait-on en philo aux candidats au Bac cette année. Il y a des droits dont il est bon de s’abstenir de faire usage. Et il est bon que la société n’interdise pas tout ce qu’elle réprouve.

Non, la question est une question d’opportunité. Lorsque je cherche, dans mes archives, un drapeau pour illustrer ce billet, cela me renvoie aux  dernières occasions que j’ai eu de l’utiliser, et cette question d’opportunité me revient avec plus de force encore. L’aurions-nous oublié ? Notre France est ce pays qui a redécouvert son drapeau dans le sang des victimes du terrorisme islamiste. Un sang versé par le bras de jeunes Français. Des jeunes Français éduqués et parfois pris en charge par la France.

Nous ne pouvons plus entendre et vous ne pouvez plus dire « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Comme avant le Bataclan, avant Nice, avant Charlie et l’Hypercacher.
Car ce pays, marqué selon Danièle Obono par un « racisme systémique », un « racisme d’Etat », est le pays qui a nourri les frères Kouachi, qui les a vus grandir – et dans un établissement de la Fondation Claude Pompidou. Chérif et Saïd Kouachi et les autres, nourris aussi aux « Nique la France », nourris aux discours des quarante dernières années dans une France coupable, forcément coupable. Ces discours d’une certaine gauche, que nous ne voulons plus entendre. Car non, nous ne pouvons plus entendre, et vous ne pouvez plus dire, « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Bien sûr, le lien n’est pas immédiat, la genèse est complexe : ce n’est pas un morceau de rap qui a tué au Bataclan. Mais qui ne pressent que ce terrorisme-là a aussi fait son lit sur quarante ans de mise en accusation de la France ? Et quarante ans à célébrer la licence artistique du moindre groupe de rap qui nique les keufs, les profs, la France, et puis les Français, aussi, tant qu’on y est. Encore une fois, ils en ont juridiquement le droit, et Danièle Obono a le droit de les soutenir : c’est précisément la France qui vous garantit ces droits. Et nous avons le droit de combattre ces idées. Nous avons le droit de dire aujourd’hui que nous ne voulons plus jamais entendre cela, plus maintenant, pas après Charlie, pas après Nice, pas après le Bataclan. Parce que l’urgence, pour le pays, est de trouver les raisons de l’aimer un peu, cette France. Celle aussi qui vous laisse même libres de lui cracher au visage.

S’est greffé à ce débat celui du racisme du débat. Rhétorique facile. A-t-on posé à Danièle Obono cette question parce qu’elle est noire ? Est-ce là vraiment sa singularité ? Sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être députée ? Ce qui conduit de façon pas complètement illégitime à s’interroger sur le rapport au pays de celle qui en votera les lois. Et plus encore, sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être une députée qui a plus de facilité à soutenir « Nique la France » qu’à trouver spontanément une raison, n’importe laquelle, de dire tout de même « Vive la France » ?

Alors peut-être, oui, sa singularité est-elle aussi d’être noire. D’être noire et de faire ou laisser faire, elle, de sa couleur de peau la question politique. Peut-être y-a-t-il quelque cynisme et, disons-le, une certaine saloperie chez les Cocquerel, Corbière, Mélenchon et Simonnet, à expliquer au pays que ce débat est raciste. Nuisible habileté politique qui vient convaincre les Noirs en France que ce débat serait raciste, que l’on mettrait une Noire en accusation. Or c’est bien Danièle Obono qui juge que c’est « #laclasse », une « table-ronde 100% #meufs #indigènes ». C’est bien Danièle Obono qui considère « très juste et très beau » le discours d’Houria Bouteldja pour les dix ans du Parti des Indigènes de la République, discours dans lequel Houria Bouteldja estime que « les indigènes noirs et musulmans [qui] ont commis des crimes » (les frères Kouachi, comme Amedy Coulibaly) « sont avant tout des créatures de la violence impérialiste » et reproche à la gauche « de continuer d’appréhender la banlieue à travers des grilles d’analyse strictement économistes en marginalisant la question raciale, les questions d’identité et religieuses ». C’est elle qui soutient le festival « non mixte » Mwasi.

Le débat n’est pas médiocre, il n’est pas sans enjeu. Débat qui part d’une tribune de Jean Birnbaum, qui s’alarme justement de la volonté de certains antiracistes de remplacer la lutte des classes par celle des races. Paradoxales gauches : celle qui veut supprimer le mot « race » de la Constitution – même si c’est pour dire que la République ne distingue pas – et celle qui veut en faire le nœud du débat politique.

Les animateurs des Grandes Gueules étaient-ils alors racistes ou simplement bien renseignés ? Est-il objectivement possible, face à quelqu’un qui fait de la race une question centrale, de dissocier les deux, même sans sacrifier soi-même à une telle confusion ? N’était-il pas légitime de la part des animateurs de souhaiter l’entendre sur ce sujet, au regard de ses convictions affirmées ? Est-il inconvenant d’attendre qu’elle s’en explique et, s’il y a incompréhension, qu’elle la dissipe ?

Vive la France ou Nique la France, le débat n’est pas si médiocre qu’il paraît. C’est le mimétisme identitaire qu’il faut combattre. Le retour de la race comme enjeu politique qu’il faut affronter.
Alors bien évidemment vient ensuite l’exploitation raciste. Vient la fachosphère, viennent les identitaires. Le racisme des uns viendrait occulter celui des autres. La réponse raciste des identitaires Blancs légitime la parade racialiste des identitaires « Indigènes ». C’est la grande cousinade de ceux qui proclament ouverts des « camps décoloniaux » réservés aux « racisés non Blancs » et de ceux, Blancs, qui « défendent leur identité ethnique jusque dans les choix du quotidien ». De chaque coté, la race est au cœur de la politique. De chaque côté, dans un évident mimétisme identitaire, « le métissage les dégoûte ». Au centre du jeu, la race, la peau, ultime rempart inéchappable, dernière citadelle, premier uniforme identitaire pour le conflit à faire advenir.

Nous ne pouvons plus entendre « Nique la France », et nous devons expurger1 la race et l’identitarisme du champ politique. C’est bien quand l’un accepte de prendre en compte les impératifs de l’autre qu’une Nation est possible. Et c’est une Nation que nous avons à reconstruire.

Il est légitime et il est même urgent d’entendre là-dessus de tous nouveaux élus à l’Assemblée Nationale.


  1. sans ignorer, bien au contraire, les préoccupations légitimes de chaque côté

2017-06-17

Intranquille je suis, et je vais le rester

Il y a la paix, et il y a la paix. On a beau s’échanger un « signe de paix », on aura beau se saluer : « la paix soit avec toi », faut-il vraiment nous souhaiter la paix ? Marion Muller-Colard vient de recevoir, pour L’intranquillité, le prix du livre de spiritualité Panorama / La Procure. Alors je l’ai lu. C’est un ouvrage de grande beauté. Si chercher Dieu, c’est en passer par le Vrai, le Juste, le Beau, il est bien possible que nous fassions un pas de plus.

L’intranquillité – c’est tout de même un monde – apaisera les anxieux, les soucieux, les angoissés, les tracassés. Soyez en paix de ne pas l’être. Pas encore, pas ici. L’intranquillité n’est pas un « Indignez-vous ! », une injonction, il est un baume sur le cœur de celui qui ne trouve pas la paix, qui aimerait être en paix, en goûte des moments fugaces, comme autant d’exceptions dans une vie de trouble, comme autant de promesses d’au-delà. Un baume d’autant plus aimable que la plume est douce, elle est touchante. Elle est simple, elle est essentielle.

Nous ne sommes pas tranquilles, et c’est bien ainsi. Marion Muller-Colard est chrétienne et ça tombe bien, moi aussi. Elle me fait comprendre que si je le suis, être tranquille, ce n’est pas ce que le Christ me demande. Alors tant pis, je vous l’avoue : quand quelqu’un me dit que « le monde est déjà sauvé », cela ne me tranquillise que très relativement. Je veux bien songer à l’éternité mais l’actualité me rattrape au collet. C’est ainsi et, de même que la joie n’est pas le bonheur ni la félicité, la paix n’est pas la tranquillité. Loin de moi, avec Marion Muller-Colard, l’idée de reprocher à celui qui vivrait la paix d’être un peu tranquille. Mais  « disons (…) que si nous n’avons d’autre choix que de vivre avec elle, autant l’aimer un peu, notre intranquillité».

Le christianisme n’est pas une sagesse, une philosophie de la vie, un outil de développement personnel, il n’entend pas nous procurer un état de sérénité, concentré sur nous-mêmes, ne ressentant plus de colère ni peut-être plus tant d’amour. Car précisément, il est religion d’amour. Et l’on n’est plus jamais tranquille quand on aime. Marion Muller-Colard évoque la révolution de sa maternité : « intranquillité définitive de la mère qui apprend qu’elle ne peut plus seule assurer la survie de ses enfants ». Est-on tranquille lorsque l’on est père, est-on tranquille lorsque l’on aime une femme ? Dès que vous aimez, vous acceptez le bonheur, et l’inquiétude avec. Vous n’êtes plus seul. Et ce serait malheureux que de se priver de la vie. « A ce jour, en effet, je n’ai pas trouvé de vie vivante qui puisse s’affranchir de l’intranquillité ».

« Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête », pourquoi en aurions-nous un ? Marie a accepté l’intranquillité, ô combien. Marion Muller-Colard s’attarde devant le retable de Matthias Grünewald au musée d’Unterlinden à Colmar. Marie se cabre contre l’Annonciation, et Gabriel attend. « Il n’attend qu’un oui de sa part et ce oui, en dépit du recul de son corps, s’amorce dans le regard de Marie. Car sous ses paupières mi-closes, sur son visage détourné, les pupilles sont irrésistiblement attirées, en coin, vers l’Ange imposant ». Si l’on accepte l’amour, la confiance et l’abandon, si l’on remet sa volonté entre les mains d’une autre, nous ne serons pas tranquilles et c’est mieux ainsi. Joseph aussi a dû accepter l’intranquillité. Elle va le jeter précipitamment sur les routes, en exode, avec sa famille. Mais sans la grâce de son oui, il n’y aurait pas eu le Christ.

Pour nous, il y aura une suite de oui à poser. « Nous ne sommes pas en terre de certitudes, nous sommes sur un chemin de confiance : à chaque pas, tu remises tout. Il n’y a pas de oui une fois pour toutes. Si tu cherchais la tranquillité, assurément, tu fais fausse route ». L’amour est un risque, et il est la vie. Et c’est parce que nous aimons le monde, parce que nous aimons notre prochain, parce que nous aimons l’autre, parce qu’il nous concerne, c’est parce que nous sommes bien vivants, que nous ne serons jamais tranquilles. Et c’est ainsi que cela doit être. Saint Paul ne nous invite pas à la tranquillité mais à être joyeux avec ceux qui sont joyeux, à pleurer avec ceux qui pleurent (Romains 12, 15). Être dérangé, être concerné, partager, compatir.

« La paix se fait en moi parce que j’ai rejeté la paix ». Cette phrase d’Emmanuel Mounier est l’exergue du livre de Marion Muller-Colard.

Je vais cesser de chercher la paix, ce n’est pas de mon ressort.

Peut-être se fera-t-elle en moi. Mais elle ne me laissera pas tranquille.

Pour cela, merci, Marion Muller-Colard.

 

2017-06-13

Table rase

Rétrospectivement, c’était prévisible. C’est toujours plus prévisible rétrospectivement. L’inconnu ne fait peur que lorsque le connu garde de l’attrait, et l’on ne craint de lâcher la proie pour l’ombre que lorsque l’on croit encore tenir une proie et qu’un tiens vaut vraiment mieux que deux tu l’auras.

Les Français n’en sont pas convaincus. Et ils ne sont pas les seuls. Qu’il s’agisse de Trump ou du Brexit, le goût de la restauration nationale va de pair avec une forme d’etpourquoipisme : « Vous n’allez pas voter pour ça ? Et pourquoi pas ? ». Pour ces législatives, à la suite de cette présidentielle, il en va un peu de même. Pourquoi éviter l’inconnu ? Le connu a-t-il fait ses preuves ? Nous avons une chance toutefois, une chance à saisir : notre dégagisme se teinte légèrement d’un peu plus d’espoir que de colère, d’un peu plus de reconstruction que de restauration.

Depuis dimanche, les champs de ruine le disputent aux larges horizons. La droite comme la gauche n’ont pas connu de pire déroute depuis 1981. Là où l’on promet au mieux 132 députés aux Républicains (et 95 au pire), l’Assemblée comptait 150 UDF et RPR en 1981. La faillite du Parti socialiste est la plus évidente – auquel on promet de 15 à 25 députés – mais l’on se demande encore à quel point elle est en trompe-l’œil, quelle est l’ampleur du lifting. Si le verre est à moitié vide, ou s’il est à moitié plein, et de quoi est-il plein.

Emmanuel Macron aura les coudées les plus franches qu’il se puisse imaginer : à 400 députés (hypothèse basse), il pourrait bien avoir encore 111 frondeurs au sein du groupe, il en garderait encore la majorité absolue sans avoir besoin d’alliance.

Parmi ces ruines, il en est encore dont vous m’excuserez de me soucier spécialement : la présence des chrétiens en politique. Nous savons ce que nous perdons, nous ne savons ce que nous avons. Les politiques chrétiens à l’Assemblée sont touchés comme les autres, peut-être plus que les autres. Car lorsque les députés ne sont pas balayés, ils ne se sont simplement pas représentés, en raison de la loi sur le non-cumul des mandats – et les plus portés au cumul n’étaient pas les plus jeunes, et donc élus d’une époque où le christianisme tendait à marquer davantage le personnel politique. Ce que l’on connaissait comme l’Entente parlementaire pour la famille est laminé, et même un jeune député pourtant compétent et engagé comme Julien Aubert est en difficulté.

Au-delà encore, seul un candidat de Sens Commun sur les six présentés atteint le second tour, et dans des conditions qui n’augurent rien de bon pour lui1. Jean-Frédéric Poisson, dans une circonscription plus-catholique-de-droite-qu’elle-t’as-que-Versailles, est qualifié mais n’atteint pas vingt points. François-Xavier Bellamy, à Versailles précisément, aura « fort à faire », comme l’on dit pudiquement.

Je vous le dis à vous, ne le répétez pas : ils n’ont pas été les seuls à mal dormir, cette nuit de dimanche. Ce score de Jean-Frédéric Poisson, cette « baffe comme rarement on en prend dans la vie politique » comme il l’a qualifiée, cette déroute d’un député compétent et profond, capable de montrer la diversité d’un point de vue chrétien en politique en marquant les débats par un regard social, face à une candidate, Aurore Bergé, pur produit de Twitter et de son époque, qui ne s’est singularisée que par sa capacité de dire l’inverse de sa famille politique, et puis encore le contraire de l’inverse quand cela l’arrangeait, ainsi que par ses fidélités successives, comme l’on nomme aujourd’hui l’infidélité répétée, ce triomphe du superficiel sur l’essentiel a occupé mon esprit jusque tard dans la nuit.

Il faudra se remettre de ces six mois de gâchis. Et se remettre en question, aussi. Toutes ces Unes sur le supposé « retour des catholiques » ne nous ont-elles pas occulté le monde ? Ce moment Manif aurait-il été un dernier baroud pris pour une reconquête, un dernier écran de fumée contre la réalité du monde ? Fallait-il penser que c’était à ce point le temps de l’identité ? Que la place des chrétiens, de droite du moins, était dans sa célébration ? Que l’avenir était à la « recomposition », aux rendez-vous de Béziers ? Je l’ai écrit plusieurs fois – ici et ailleurs – et personnellement à Jean-Frédéric Poisson : qu’était-il allé sacrifier sa singularité dans ces additions fantasmées, ces alliances erronées ? A la primaire ou aux législatives, beau résultat. Quand ils parlaient d’une « droite hors les murs », c’était donc hors ceux de la Cité ? Où est-il encore ce « mouvement dextrogyre » doctement avancé par celui qui fréquente, soutient et appelle de ses vœux une droite catho et identitaire ? Sur l’ensemble du pays, je conçois que les facteurs de la déroute soient multiples. Mais si l’on parle précisément de circos aussi spéciales que celles de Versailles, de Rambouillet, sans même parler de la Vendée qui l’héberge, où est donc ce mouvement irrésistible s’il ne fait même pas effet là-bas ? Ces débats occupent le petit milieu, son petit nombril, ils indiffèrent le vaste monde, la vaste France.

Il va falloir reconstruire. Semer où l’on ne récoltera pas. Partir d’en bas, panser les blessures – pas les nôtres, celles des autres. Être là, encore une fois, d’autant que l’on ignore tout des convictions éthiques des futurs élus, mais ne pas se contenter de cela. Chercher encore et toujours, en profondeur, ce que peut signifier être chrétien en politique, s’il s’agit de faire de la politique comme les autres, quel sens cela peut avoir pour nous et pour le monde, pour le pays.

Et, surtout, quel service on lui rend.


  1. Mise à jour : comme on me l’a signalé, leurs circonscriptions n’étaient pas spécialement « favorables » comme je l’avais écrit initialement. Il reste que leurs scores sont bien moindre que ceux de 2012, dans des circonstances similaires. Mon propos n’est pas de le leur reprocher mais de pointer l’illusion d’un positionnement forcément bien à droite

2017-06-01

Onfray, l’autre imposture française

Il y a dix ans, deux journalistes publiaient un petit ouvrage, intitulé « Une imposture française ». Ils y dénonçaient un autre philosophe, tout aussi omniprésent médiatiquement, Bernard Henri-Lévy. Désormais, Michel Onfray est partout. Chez Drucker, où on l’écoute avec révérence. Dans L’Obs et chez Valeurs Actuelles cette même semaine. Il plaît, sur une palette où  s’acoquinent gauche anti-cléricale et extrême-droite identitaire, en ce comprise sa frange catholique.

Comment donc un philosophe athée, virulent imprécateur de l’Église et grand calomniateur de la foi chrétienne peut-il rencontrer cet écho chez les contempteurs compulsifs de la christianophobie ? Voilà qui ne laisse pas de surprendre. Serait-ce comme le suppute Patrice de Plunkett, un même anti-universalisme qui les rapproche ? La critique d’une Église qui aurait perdu le sens du sacré qui les rassemble – illustration par l’absurde que l’on peut défendre le sacré et ignorer le Christ ? Ou le charme morbide du déclin de la civilisation qui les réunit ?

Il fallait dissiper les brumes du nouveau philosophe obligatoire.

Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV), a publié ce 31 mai un essai court, édifiant et pédagogique, Monsieur Onfray au pays des mythes. On connaissait le Professeur Salamito pour sa réponse, il y a huit ans, au duo formé par Prieur et Mordillat. Une similaire infidélité aux faits et à la vérité l’a conduit à reprendre la plume.

Michel Onfray, page 463, ne connaît pas d’encyclique condamnant le nazisme. Michel Onfray, page 481, évoque l’encyclique Mit Brennender Sorge, « fustigeant clairement les thèses nazies »
Jean-Marie Salamito limite son étude à son seul domaine de spécialité, le christianisme antique. Il semble pourtant que, emporté par sa vindicte tel un cheval emballé, Michel Onfray n’ait pas réservé ses extravagances à cette période ancienne. Ainsi, Mgr Hippolyte Simon me signalait l’incroyable, il y a peu : Michel Onfray parvient à affirmer tout à la fois qu’aucune encyclique n’a jamais été publiée pour condamner le nazisme « car l’anti-bolchevisme nazi permet sur ce sujet majeur le compagnonnage avec les chrétiens » et, moins de vingt pages plus loin, que l’encyclique Mit Brennender Sorge vient « fustiger clairement les thèses nazies »1. La première affirmation était aberrante, la contradiction qui s’ensuit est stupéfiante. En l’absence d’autre explication, on ne sait ce qui serait préférable pour Michel Onfray : qu’il n’ait ni écrit ni relu son ouvrage, ou qu’il ait pu commettre seul cet attentat contre l’Histoire, la bonne foi et la vérité.

Michel Onfray pouvait se croire tranquille : si aucun lecteur, aucun journaliste, ne relevait une telle absurdité contemporaine, il n’y avait guère de chances qu’il en vienne un pour relever ses bévues antiques. C’était compter sans le travail d’un historien de la période. Tu parles d’une déveine.

Jean-Marie Salamito travaille en historien, ce que Michel Onfray s’est bien abstenu de faire. Il examine la valeur des sources, se réfère au consensus universitaire quand Onfray, pour les besoins de ses démonstrations, préfère ignorer totalement celui-ci au bénéfice d’auteurs obscurs et dépassés. Et pourtant, nous dit Jean-Marie Salamito, « les chercheurs de tous les continents, malgré les désaccords qu’ils gardent sur de multiples autres points, considèrent unanimement que Jésus a existé. Les contredire revient à défier la vraisemblance« . Je lis ailleurs qu’Onfray se défend d’être un complotiste. Voire…

Son livre est, au regard de l’étude de Jean-Marie Salamito, truffé d’erreurs grossières voire de propos grotesques. Michel Onfray ignore les sources ou choisit les moins fiables, parvient à tordre même celles-là, il attribue l’arianisme à Arien quand il vient d’Arius, donne à saint Athanase d’Alexandrie le nom de saint Athanase Memorandum2, donne « Perinde ad cadaver » (« comme un cadavre ») pour devise aux Jésuites quand c’est « ad majorem dei gloriam » (« pour une plus grande gloire de Dieu »), présente Mein Kampf comme le texte d’un chrétien…

Pour Michel Onfray, Jésus ne mangerait du poisson que parce que les lettres grecques de son nom seraient celles du mot désignant cet animal (ICHTUS). Plus simplement, on notera que Jésus enseignait sur les bords du lac du Tibériade, plus riche en poisson qu’en magret de canard. Surtout, comme le relève Jean-Marie Salamito, le « jeu verbal » autour d’ICHTUS3 n’est attesté qu’au IIIème siècle, soit très postérieurement à la rédaction des quatre évangiles, de sorte que leurs rédacteurs ne pouvaient à l’évidence s’en inspirer par anticipation. On aimerait également comprendre quel argument on pourrait bien tirer, pour la foi, des initiales du mot « poisson ».

Jésus n’aurait pu rencontrer, entre autres, d’esséniens, de pharisiens, de gnostiques, et ces groupes n’auraient d’ailleurs laissé ni traces ni textes. Comme le note Jean-Marie Salamito, non seulement les gnostiques apparaissent étrangement dans cette liste mais surtout, leurs textes ont justifié un volume d’Ecrits gnostiques de plus de 1.900 pages paru à la Pléiade. Quant aux esséniens, si tous les manuscrits de la mer Morte ne leur sont pas attribuables, JM Salamito note qu’il est regrettable de les passer sous silence précisément l’année du cinquantenaire de leur découverte.

Chez Onfray, les Esséniens n’ont pas laissé de traces, Arius s’appelle Arien, les Jésuites ont une autre devise, et saint Paul n’a jamais pu bander.
Saint Paul aurait, aussi, fondé l’eucharistie qui serait « propre à l’Église catholique ». C’est oublier les récits de la Cène chez Matthieu, chez Marc, chez Luc. Comment peut-on s’exprimer sur le christianisme et occulter cela ? C’est en outre choisir d’ignorer les autres Églises chrétiennes qui connaissent également l’eucharistie.

Tout est à l’avenant. Pour appuyer le poncif d’une haine chrétienne du corps, Onfray ne manque pas d’imagination. Saint Paul serait frappé d’« une impuissance sexuelle avec turgescence impossible » (p. 68), Origène se serait émasculé, la mère de Constantin, premier empereur chrétien, serait une prostituée et sainte Marie d’Egypte, également, qui se « prostituait au premier venu » dans le désert. Les hommes sont eunuques ou impuissants, les femmes sont des putes, rien que cela, et rien de plus fin. Pourtant rien ne vient étayer ces quatre affirmations, de sorte que l’on se demande qui, de l’Église ou de Michel Onfray, est névrosé et laisse la bistouquette emmener sa raison.

Inexistence de Jésus, haine du corps, nous n’en avons pourtant pas fini avec les clichés bistrotiers. Il faut y ajouter encore un prétendu antisémitisme paulinien, ou encore la violence inhérente au christianisme. Il occulte pour ce premier grief les propos très clairs de saint Paul sur les Juifs « aimés de Dieu, à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29). Et, pour faire bref, sur la violence du christianisme, c’est tout simplement le sacrifice du Christ sur la Croix qu’il faut trahir.

Il faudrait encore évoquer le sort réservé à l’Histoire des empereurs chrétiens, celui que Michel Onfray applique aux Pères de l’Eglise (un « trou noir » dans l’histoire de la pensée). Michel Onfray se déploie dans la facilité. Il imagine, il falsifie. Il sait que la culture religieuse est aujourd’hui proche du néant. Révéré à gauche, adulé à droite, admiré au milieu, il n’a guère de contradiction à attendre de ses contemporains, aveuglés comme des lapins dans les phares d’une voiture, dès que le bout d’un philosophe passe dans le champ. Il n’innove pas même dans ses critiques, reprenant avec paresse les lieux communs les plus épuisés. Qu’il critique le christianisme n’est pas un problème en soi : la critique fait grandir, « la vérité ne peut pas contredire la vérité » (Averroès, comme Jean-Paul II). Pas l’ignorance, la contradiction, la calomnie, la falsification.

La Décadence véritable n’est-elle pas à trouver dans la facilité avec laquelle Onfray déploie ses thèses fantasmatiques ? Dans la constante prééminence médiatique sur le travail scientifique ? Si Décadence il y a, Onfray n’en est-il pas un visage ?
Incidemment, le lecteur trouvera dans le petit ouvrage de Jean-Marie Salamito d’excellentes réponses aux griefs éculés contre le christianisme. Le chrétien pourra même y puiser un autre bénéfice. Car oui, comme le souligne Jean-Marie Salamito, quel inventeur génial aurait pu concevoir la figure du Christ ? Le Messie, lui qui dîne avec des prostituées ? Un maître, lui qui boit du vin et mange quand les autres jeûnent, au point d’être traité de glouton et d’ivrogne (Luc 7, 34) quand on attendrait légitimement un austère ascète ? Le Fils de Dieu, pris d’une telle angoisse devant la mort « que sa sueur devient comme des gouttes de sang qui tombaient sur par terre » (Luc 22, 44), quand on attendrait d’un chef charismatique qu’il endure son supplice en chantant ?4 Pour quelles raisons aurait-on inventé ces détails, fort peu susceptibles de susciter la foi ?

A dire vrai, si Décadence il faut déceler, Michel Onfray en serait une figure de choix, qui déploie ses thèses fantasmatiques dans un monde intellectuel et médiatique suffisamment déliquescent pour que nul ne lui ait porté une contradiction spontanée.

Merci à Jean-Marie Salamito d’être celui-là.


  1. Très exactement, il écrit, en page 463 : « En 1937, l’encyclique Divini redemptoris condamne le communisme ; on chercherait en vain une autre encyclique condamnant le national-socialisme, il n’y en aura pas car l’anti-bolchevisme nazi permet sur ce sujet majeur le compagnonnage avec les chrétiens » puis, en page 481 : « Précisons toutefois que Pie XI, qui était pape depuis février 1922, publie en mars 1937 une encyclique rédigée en allemand, et non comme habituellement en latin, intitulée Mit Brennender Sorge, autrement dit Avec un souci brûlant. Il y fustige clairement les thèses nazies : le néopaganisme et ses valeurs du sang et de la race, la critique du judaïsme de l’Ancien Testament, le racialisme antisémite, la fusion du nationalisme et du catholicisme, la religion de l’État et le culte de son chef, les multiples violations du droit, la répression contre l’Eglise qui refuse de se mettre ou pas, le non respect des engagements du Concordat signé par ses soins. En représailles, Hitler déclenche des répressions contre les chrétiens« .
  2. Serait-ce parce que saint Athanase d’Alexandrie aurait rédigé un memorandum sur la déposition d’Arius ?
  3. Iêsous Khristos Theou Uhios Sôter, « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur
  4. Et j’apprends en lisant Jean-Marie Salamito que le phénomène de la « sueur de sang », suscitée par une situation de stress extrême, est connue des médecins.

2017-05-24

Vous ne m’aurez pas.

Après Manchester comme après chacun des attentats que nous avons subi – nous, Français, ou Européens – nous avons entendu vanter la résilience des peuples touchés. Loïc de la Mornais, au JT de France2, évoquait ainsi la « résilience toute britannique ». Nous poursuivons encore sur notre volonté de vivre comme avant, de ne rien changer à nos habitudes, d’être présent aux concerts, aux pièces de théâtre. Hier, de continuer à boire des bières belges, à lire leurs BD. Avant-hier, à prendre un verre en terrasse avec des copains.

Je l’ai écrit et je l’ai dit, dans certaines interventions : cette réaction est certainement illusoire, et elle est insuffisante. Non, nous ne vivons pas exactement comme avant. Et il serait bien que nous soyons capables, au-delà d’une simple résilience, de tirer un bien d’un mal, comme en défi à nos agresseurs. Ce qu’ils attaquent dépassent évidemment notre capacité à boire des coups. Redécouvrons donc ce qui fonde notre civilisation, les choix, ni évidents ni naturels, que nos pères ont posés et qui font le meilleur de ce que nous sommes.

Mais je pensais surtout hier, après avoir lu un échange sur Twitter, à cet autre défi : « vous n’aurez pas ma haine ». Pourquoi devrais-je donc me retenir de haïr ceux qui assassinent des innocents, des adolescentes, qui broient des vies, physiquement ou psychologiquement ?! Et comment donc devrais-je ressentir une once de culpabilité de haïr ceux qui tuent une enfant au regard ingénu ?!

Je le confesse, on me le reprochera : mes pensées ne sont pas bienveillantes, aux matins d’attentat, quand je croise chez moi ces femmes voilées de haut en bas. Je ne pense pas les haïr, et je n’ignore pas que ce ne sont pas elles qui ont commis ces attentats. Mais il est certain que la proximité qu’elles affichent, par leur habillement, avec les thèses de nos ennemis m’agresse et que, ces matins-là, dans ma simple humanité, je ne les gratifie pas en retour de mes sentiments les meilleurs.

Je n’ai pas lu le livre d’Antoine Leiris, dont le titre (« Vous n’aurez pas ma haine« ) m’a paru un peu convenu, et l’attitude trop attendue. Je ne devrais pas, mais on est ainsi : pas toujours cohérent, parfois ambivalent. Parce qu’au bout du compte, au-delà du respect incontournable pour son propos dans sa situation, je voudrais reconnaître la justesse de cette réaction.

Beaucoup le savent, certains m’ont lu : Etty Hillesum m’est une boussole. Les pages que cette jeune juive a pu écrire dans l’antichambre de la mort m’obligent et m’éclairent. Etty Hillesum ne s’aveuglait pas, elle ne détournait pas le regard. Elle avait une vraie conscience de l’horreur, elle connaissait le nom des victimes, elle connaissait leurs vies1. Elle l’écrit : elle sait qu’à tel numéro de tel rue, tel de ses amis a été emporté vers la mort par les nazis. Telle famille a été déportée. Elle aide à monter des jeunes enfants dans les wagons qui les emmènent vers Auschwitz et elle se compose une mine encourageante pour ne pas ajouter au malheur. Il « ne [faut] fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer » avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose ».

Face à ce déchaînement d’horreurs qui l’assaillent bel et bien – « J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. », « Mon Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix. » – elle refuse de se donner à la haine.

Elle écrit ainsi dans son journal :

Autre leçon de cette matinée : la sensation très nette qu’en dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. Et que toutes les horreurs et les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais qu’elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains. Elles me sont ainsi plus familières et moins effrayantes. L’effrayant c’est que des systèmes, en se développant, dépassent les hommes et les enserrent dans leur poigne satanique, leurs auteurs aussi bien que leurs victimes, de même que de grands édifices ou des tours, pourtant bâtis par la main de l’homme, s’élèvent au-dessus de nous, nous dominent et peuvent s’écrouler sur nous et nous ensevelir.

Oui, il y a des systèmes qui nous enserrent dans leur poigne satanique. Si j’ose un détour par l’actualité, comment – en ces jours tout particulièrement – regarder le voyage de Donald Trump, qui renouvelle l’alliance avec l’Arabie Saoudite à coups de milliards de dollars de contrats d’armement ? Steve Bannon, qui s’assied au côté de Salih Al ash-Shaykh, l’une des plus grandes références du salafisme. Oh, bien sûr, ils sont probablement de la trempe de ceux qui se moquent assez de ce qui se passe dans le reste du monde tant qu’ils gardent l’illusion d’être à l’abri derrière leurs « big and beautiful walls ». Mais quelle incohérence… Et, sans incriminer les hommes eux-mêmes, comment ne pas voir cette poigne satanique qui nous broient au nom d’un système, l’intérêt supérieur du pognon ?

C’est un exemple. Actuel. Il y en a d’autres.

Nous ne sommes pas dans un camp de concentration. Aussi légitimement inquiétante soit la situation, il faut encore la distinguer de l’assurance de mourir demain. Nous avons, nous, évidemment encore la possibilité d’éviter ce sort. Mais je pense à ce dont a été capable Etty Hillesum, ce qu’elle a écrit et accompli, elle, avec cette certitude. Et je sais qu’elle a gagné, pour l’éternité. Devant l’Éternel.

Pour humilier, il faut être deux. (…) Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte.

Ce n’est pas aujourd’hui l’humiliation qui nous menace. Mais le mécanisme est le même. Il demande notre consentement, ou notre abdication. Je ne veux ni consentir, ni abdiquer.

Je ne peux pas en revanche m’engager à ne pas haïr. La haine ne m’épargne aujourd’hui que par la prise de distance, nécessaire. Je sais aussi que, par la foi que je professe, je devrais être capable d’affirmer que j’aime. J’en suis loin. Mais je peux m’engager à la résistance. Une vraie résistance, sans ignorance, en conscience. Une résistance spirituelle sur les pas d’Etty Hillesum et de bien d’autres. Cela n’efface pas la détermination à s’opposer à l’extrémisme musulman, à approuver une certaine fermeté et l’indispensable réponse sécuritaire, mais je peux en revanche m’engager à ne pas leur céder en prime mon âme. Comme ils ont vendu leur âme. Je les haïrai probablement un temps, à chaque attentat. Mais je peux m’engager à ne pas laisser la haine être le tout de moi, à ne pas devenir une masse de haine. J’entends me faire violence et continuer d’aimer la vie, les hommes, et Dieu, envers et contre eux.

Ils ne m’auront pas. J’ai autre chose à offrir.


  1. « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

2017-05-20

Un philosophe, c’est un polémiste qui cite Merleau-Ponty

Audiard aurait pu l’écrire : c’est curieux chez les philosophes, ce besoin de faire dans l’outrance. Il est vrai que depuis que Michel Onfray, populaire dans les mêmes cercles, en est la figure d’autorité médiatique, certains ont dû juger la voie ouverte.

Ainsi Bérénice Levet. On nous dit qu’elle revient, pour Limite, sur la querelle qui aurait donc opposé les “catholiques dits identitaires” et les “catholiques d’ouverture”. Ayant rencontré peu de monde sur la ligne de front, il ne me semble pas excessif de prendre ma part de cet article, aussi divertissant soit-il de me voir qualifier ainsi de “catholique d’ouverture”.

Voilà donc que l’on utilise ici cette distinction, certes usuelle chez les sociologues, entre les “catholiques d’ouverture” et les “catholiques d’identité”. Je conçois que les distinctions sociologiques ne soient pas faites pour décrire l’étendue du réel mais pour en faciliter l’étude, mais j’ai toujours reproché à cette distinction son caractère binaire : on serait d’identité ou d’ouverture.1

Dans un article récent pour La Croix, je lisais avec amusement encore que l’historien et sociologue des religions Philippe Portier me qualifiait toujours – et, je le crois, avec plus de justesse – de « catholique d’identité ». Mais, plus loin, il en expliquait la raison, introduisant un peu de la complexité du réel que la simple alternative reprise par l’auteur interdit :

Le catholicisme d’identité s’est « pluralisé » lui aussi, entre un catholicisme d’intransigeance rejoint par une partie de conservateurs jusqu’ici plus modérés, et des catholiques qui, tout en restant attachés à la morale familiale, tiennent aussi à des valeurs d’ouverture et d’altérité.

Nous sommes d’ailleurs ici sur l’un des points centraux de la controverse. Ce que je m’échine à expliquer depuis janvier. En somme, que nul « catholique d’identité » ne se croie l’obligation d’être un « catholique identitaire ». Quand bien même on l’en somme ou on l’y incite2.

Et c’est ici la première illustration de ce qui me chagrine dans cet article. Pour le peu que je sais de la philosophie – dont nous nous épargnerons le rappel de l’étymologie – elle devrait supposer le goût de la nuance, la reconnaissance de la complexité. Elle devrait aider à comprendre que le monde est rarement “ou, ou” mais “et, et”. Que, comme le disait René Rémond, “le nombre de la réalité n’est pas le duel mais le pluriel”.

Ce culte de l’alternative exclusive n’est pas neutre. Il s’agit encore et toujours, comme je le décrivais dans mon livre, d’élever des camps, de provoquer une solidarité contrainte, au bout du compte de réduire au silence les pondérés. On est “avec eux ou contre eux », sommé de choisir entre les termes qu’ils ont eux-mêmes fixés. Or il y a un terrorisme intellectuel dans ce procédé : réduire le réel à deux termes… surtout après en avoir ridiculisé l’un. Ils vous conduisent où ils veulent vous mener.3

Le procédé est récurrent dans ce texte. Plus loin, il nous propose une autre alternative. Il s’agirait de choisir entre « le multiculturalisme au nom de la charité » et la protection du « modèle assimilationniste de la République française et [la défense de] l’héritage de la « fille ainée de l’Église ».4. Il n’y aurait donc d’autre alternative qu’entre le multiculturalisme ou la protection de la République et la défense de l’Église étonnamment et habilement rassemblés. Il me faudrait certainement à ce stade présenter mes excuses aux Français pour avoir rien moins que piétiné la République et, tout ensemble, l’héritage chrétien. Quant à mon goût pour le multiculturalisme.. il doit s’agir d’un autre.

A la phrase suivante, nous y revoilà. Le même procédé est repris :

Conscients des défis et de l’épreuve que l’arrivée massive d’étrangers posent à une nation, à toute nation, les catholiques dits identitaires ne souscrivent pas à un devoir absolu d’hospitalité. Les catholiques dits d’ouverture leur reprochent une trahison de l’esprit et de la lettre des Évangiles.

A une juste « conscience des défis », on opposerait un « devoir absolu d’hospitalité » (il faut relever que l’on a ici glissé des catholiques d’identité aux catholiques identitaires, comme pour mieux laisser croire à une même nature). Mieux : ces « catholiques dits d’ouverture » croiraient pouvoir opposer l’Évangile au réel – « l’esprit et la lettre des Évangiles » contre la « conscience des défis ». Choisis ton camp, camarade.

Bérénice Levet enchaîne sur cette considération : pour eux, « le « bon » catholique se doit de n’agir qu’en référence au message d’amour, d’ouverture, de charité universelle des Évangiles. Ainsi trahirait-il sa foi dès lors que, au nom du « salut de sa patrie », il fixe des limites au devoir d’hospitalité. » Voilà encore une alternative bien outrancièrement présentée, et d’un manichéisme qui  évoque bien peu la philosophie. Passons sur les prémices : ces « catholiques identitaires » ne voudraient que fixer de simples limites au devoir d’hospitalité, et ils le feraient pour le salut de la patrie qui, donc, serait en jeu. Pour une fois, le sens de la mesure est un peu ironique : si vraiment le salut de la patrie est en question, ce ne sont plus des limites qu’il faut poser. Mais si donc le salut de la patrie est en jeu, alors l’amour serait bien coupable. Et l’Évangile aveugle.

Je crois que la soif d’absolu est indispensable pour nous hausser seulement un peu au-delà de notre humanité, pécheresse par défaut. Visons l’amour, pour atteindre seulement le respect.
Bérénice Levet reprend en réalité un reproche bien souvent entendu ces dernières semaines : ces « bons catholiques » auto-proclamés, ces « belles âmes » (nous dit-elle) absolutiseraient l’enseignement du Christ. Ils devraient pourtant se trouver d’autres références que l’Évangile5. L’Homme, nous dit-elle, passant par Machiavel, « ne peut agir selon l’absolu du bien ». Je n’y vois pas là une contre-indication politique et morale, mais une incapacité inhérente à l’Homme : le voudrait-il qu’il n’y parviendrait pas. Je crois surtout que chacun, et chaque catholique, vit au contraire avec cette pente naturelle : s’arranger avec l’Évangile. Je crois aussi que la soif d’absolu est indispensable si nous voulons nous hausser seulement un peu au-delà de notre humanité limitée, pécheresse par défaut. Visons l’amour, pour espérer atteindre seulement le respect. Car sans se fixer d’idéal, on ne se hisse pas bien haut. Bérénice Levet cite Péguy. Il ne plaçait pas le raisonnable en premier, ne célébrait pas le politique d’abord. Et il me semble assez que pour lui, « tout commence en mystique et finit en politique », de sorte qu’il ne me paraît pas incongru de commencer par l’idéal avant le pragmatique. Nous y finirons toujours, dans le pragmatique. Or, précisément, ce courant de pensée entend nous faire oublier de commencer par l’Évangile, de commencer par viser l’absolu.

Les catholiques ne devraient pas agir qu’en référence à l’Évangile ? Pour le compléter, Bérénice Levet leur propose une référence inédite pour des catholiques : « Le Prince, et cela vaut pour tout citoyen, doit apprendre à n’être pas bon, dit Machiavel. » J’avais à vrai dire déjà entendu l’idée fausse que la charité ne saurait s’appliquer à l’État. Je n’avais pas encore lu chez un catholique un appel à n’être pas bon. Or, je ne crois pas que le monde ait besoin de nous, catholiques, pour lui rappeler Machiavel. Je ne crois pas qu’il nous revienne de rappeler à « tout citoyen d’apprendre à n’être pas bon ». Certes, la sagesse populaire a raison de rappeler que «  »bon », ça ne s’écrit pas avec un c ». Mais l’amour n’est pas là pour seulement saupoudrer le réalisme – même si le réalisme suggère, impose parfois, la prudence. L’amour précède.

Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là.
Les catholiques ne devraient pas « agir qu’en référence au message d’amour de l’Évangile » ? Le fait est pourtant que le Christ n’a reconnu que deux commandements : l’écoute et l’amour de Dieu, et l’amour du prochain. Je n’ignore certes pas, ni ne minimise, les apports de siècles d’exégèse et de théologie – mais je n’envisage pas de les couper de ces principes premiers. Et je n’ignore ni ne minimise non plus les efforts que d’autres ont déployé pour donner à l’Évangile une dimension plus raisonnable, donner aux commandements du Christ une portée plus atteignable… jusqu’à ceux qui se sont reconnus « catholiques, mais pas chrétiens », en hommage aux efforts que l’Église catholique, « Église de l’ordre », aurait déployés pour anesthésier l’Évangile et sa dimension prophétique, pour lui reconnaître cet « honneur philosophique » : « avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin »6. Que l’Évangile et le Magnificat me renvoient sans cesse à mon imperfection, qu’ils me rappellent toujours que je ne vis pas en conformité à l’Évangile, c’est certes inconfortable et souvent déplaisant, mais c’est bien nécessaire.

Qu’il me soit permis, puisque Bérénice Levet nous entreprend sur les migrations et l’absolu de la foi, de rappeler cette parole du cardinal Lustiger que me rapportait récemment un prêtre parisien7. A ceux qui clamaient déjà : « On est chez nous« , il avait répondu en chaire d’une voix forte : « Vous n’êtes pas chez vous, ici. Vous êtes chez Dieu« . Ici encore, il est déplaisant mais utile de s’en souvenir, avant de poursuivre, et de concevoir à juste titre qu’une bonne éthique chrétienne n’exige pas nécessairement l’absolutisation d’une position.

Et si l’on tient tant à parler de ces « bons catholiques », ces « belles-âmes », angéliques et bien pensantes, si l’on tient à évoquer ces migrations qui obsèdent nos interlocuteurs, lisons l’un d’entre eux. Ce grand naïf exposait ceci :

Un engagement commun en faveur des migrants (…) implique de savoir conjuguer le droit «de tout homme […] de se rendre à l’étranger et de s’y fixer», et en même temps de garantir la possibilité d’intégrer les migrants dans les tissus sociaux où ils s’insèrent, sans que ceux-ci sentent leur sécurité, leur identité culturelle et leurs équilibres sociopolitiques menacés. D’autre part, les migrants eux-mêmes ne doivent pas oublier qu’ils ont le devoir de respecter les lois, la culture et les traditions des pays dans lesquels ils sont accueillis.

Ce même « bon catholique » avait encore dit :

Je crois qu’en théorie, on ne peut pas fermer son cœur à un réfugié, mais les gouvernants doivent aussi être prudents  : ils doivent être très ouverts pour les accueillir, mais également analyser comment pouvoir les installer, car il ne s’agit pas seulement de recevoir un réfugié, il faut aussi l’intégrer. Et si un pays a la capacité d’intégrer, disons, 20 personnes, il faut qu’il en intègre vingt. Un autre qui a davantage de capacité  doit en intégrer davantage. Mais le cœur toujours ouvert  : il n’est pas humain de fermer les portes, il n’est pas humain de fermer son cœur, on finit par le payer un jour.

Je vous dois cette confidence : je n’ai jamais conçu le projet d’être « meilleur catholique » que le pape. Or ce pape, que l’on peut considérer quelque peu « d’ouverture », ne sacrifie en rien « le salut de la patrie », il ne néglige pas l’identité, il ne fixe pas un « devoir absolu d’hospitalité », pas plus que ne l’a jamais fait la doctrine sociale de l’Église, et tous les papes, qui ont, toujours, dans le même temps rappelé aux nations leur devoir d’hospitalité. C’est que ni le pape François ni ses prédécesseurs ne conçoivent d’enfermer la réalité dans une alternative contrainte : « c’est eux ou nous ».

Et le texte ne cesse pas de suivre la même pente, évoquant encore de façon bien étanche une autre distinction : celle, posée par Max Weber et détournée ensuite, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Comme si ceux qu’animent une éthique de conviction seraient irresponsables, ou les responsables sans conviction. Comme s’il ne s’agissait pas bien souvent de mettre ses convictions sous un mouchoir de bonne conscience, celle de la responsabilité. Comme s’il ne s’agissait pas fréquemment de se persuader que la responsabilité imposerait d’oublier la conviction et la foi. On en connaît pourtant, de ces politiques, proclamant leurs convictions religieuses, qui une fois en fonction s’empressent de n’en tirer aucune conséquence, au nom de Max Weber.

Il serait fastidieux de persévérer. Fastidieux lorsque des questions sont posées avec aussi peu de bonne foi que celle-ci : « Peut- on, sans la flétrir et la pervertir, réduire la foi catholique à un message sirupeux d’amour et d’ouverture ? ». Oui, certes, dès lors que l’on y ajoute « sirupeux », on flétrit la foi catholique. Peut-être est-ce par manque de compréhension de ce qu’est véritablement l’amour ? Car ce ne serait pas flétrir la foi catholique, ni la pervertir que de voir un elle un message d’amour.

Demandons au Christ en croix si l’amour est sirupeux.

*

Je dois bénir Limite pour son système d’abonnement. Il est providentiel. Il m’empêche de lire la suite du texte et de suivre l’auteur dans d’autres alternatives factices. La phrase d’annonce laisse augurer de l’épreuve : « la mise en avant de catholicisme [serait] symptomatique de notre présent et de notre impuissance à… ». Laissons donc la suite se fondre dans le silence.

Je dois encore des excuses à mes amis qui seraient philosophes. Mon titre est injuste, et malhonnête. Mais c’est en hommage à celui de l’article : « le patriotisme est-il un péché ? », faisant croire à la fois que les catholiques dénigreraient la patrie, et que le patriotisme serait avec les autres.


  1. Sans compter que l’ouverture est en soi une qualité, ce que n’est pas immédiatement l’identité, de sorte que j’ai tendance à penser que la distinction a été élaborée par des “catholiques d’ouverture”.
  2. Puis-je me permettre de rappeler une fois encore que l’on peut aimer la liberté sans être libéral, le social sans être socialiste, l’identité sans être identitaire ?
  3. On retrouve d’ailleurs cette propension chez ceux qui vous expliquent que l’on serait aujourd’hui soit souverainiste soit mondialiste. Comme peu de personnes s’imaginent mondialiste, cela rend le souverainisme incontournable. Que l’on ne m’en veuille pas de penser que l’on peut toujours être ouvert au monde sans renier la souveraineté de la France
  4. Qu’il me soit permis une précision préliminaire : la controverse de ce début d’année n’a porté sur l’immigration que parce qu’elle en obsède certains. Si le sujet est connexe, il est, pour ce qui me concerne, largement absent de mon livre, et il ne résume en rien la problématique de l’identité
  5. Il s’agirait donc pondérer les Évangiles par d’autres références ?
  6. Magnificat dans lequel le Puissant « disperse les superbes (…) renverse les puissants de leurs trônes, élève les humbles (…) comble de biens les affamés [et] renvoie les riches les mains vides ».
  7. Il en corrigera peut-être l’expression, s’il me lit et si je me trompe, puisque je ne la rapporte que de mémoire

2017-05-18

Droite, gauche

Ainsi donc il marche. Droite, gauche, droite, gauche. Il descend – droite, gauche, droite, gauche – d’un véhicule militaire comme nous aimerions tous en avoir un. Et il marche. Logique. Il n’a même pas plu, ou si peu. Comme pour marquer ce qu’il doit malgré tout encore à François Hollande. Et nous l’avons tous relevé. Et point1 le soleil. Il marche dans ce ciel qui s’est éclairci, il est beau et il va relever l’État.

Il l’a montré en quelques gestes, en quelques signes. Plus de présidence normale, Emmanuel Macron est président de la République et ça n’est pas une fonction normale. Il a endossé le costume, emprunté le command car. Il n’a pas cherché à faire peuple, comme si le peuple, parce qu’il est peuple, aimait nécessairement qu’on lui tape sur le ventre.

Il parle bien, aussi. A peu près aussi bien qu’il marche. Ces discours de soir d’élection et d’investiture nous rendent un président qui sait parler français. Foin d’élocution heurtée, de césures incohérentes. Trêve de « moi j’vais vous dire, Msieur Delahousse, la France, elle« . Oubliée la « dislocation à gauche », ce phrasé hollandien que l’on a affecté de prendre pour un effet de style lorsqu’il n’était que lourdeur. Au rencard, les anaphores : vous avez bien servi, vous avez trop servi. La langue française a d’autres richesses à offrir que la répétition.

La vérité est toujours une quête, un travail de recherche, et c’est fondamental (…) Je crois à l’idéologie politique. L’idéologie, c’est une construction intellectuelle qui éclaire le réel en lui donnant un sens, et qui donne ainsi une direction à votre action. C’est un travail de formalisation du réel. L’animal politique a besoin de donner du sens à son action. Cette idéologie doit être prise dans une technique délibérative, se confronter sans cesse au réel, s’adapter, revisiter en permanence ses principes. Je pense que l’action politique ne peut pas se construire dans une vérité unique ni dans une espèce de relativisme absolu, qui est une tendance de l’époque. Or ce n’est pas vrai. Il y a des vérités, des contrevérités, il y a des choses que l’on peut remettre en cause. Toutes les idées ne se valent pas !Emmanuel Macron
On l’observe. On lui trouve soudain des qualités, on essaie de résoudre ses ambiguïtés. Ses en même temps. Ainsi, il est disciple de Ricoeur et en même temps il a prononcé ce discours effarant du soir de premier tour. Car dans ce passionnant entretien au 1 (à lire ci-contre), non seulement il fait preuve d’une consistance que l’on désespérait de retrouver au sommet de l’Etat mais il avance des positions que je serais bien en peine de dénigrer, pour avoir tenu à peu de choses près les mêmes2.

La vérité est une quête, écrit-il, et il est heureux de l’entreprendre. Voilà qui change d’années de relativisme, de discours convenus et de philosophie de comptoir sur l’absence de vérité. Il existe bel et bien une vérité, des vérités peut-être. Il est urgent de le rappeler à une société qui n’a eu de cesse que de professer les vérités plurielles et équivalentes, avant de s’étonner benoîtement devant le conspirationnisme, les fake news et autres alternative facts.

Il dénonce les « passions tristes » des Français (également dans son discours d’investiture) et prône un « esprit de conquête », fixant à la France une « mission éminente », jugeant que « le temps est venu pour la France de se hisser à la hauteur du moment ». « Parce nous aurons rendu aux Français le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont, le monde entier sera attentif à la parole de la France. » Je ne peux m’empêcher de penser que mes derniers écrits poussaient aussi à mettre de côté des angoisses pourtant légitimes, sûr que ce n’est que par un esprit de conquête analogue qu’on  leur apportera la meilleure réponse.

Et il y aurait matière à saisir un moment. Parmi les grandes nations occidentales, deux sont encalminées, incapables de porter un message fort au monde : les États-Unis de Trump, figés entre l’effroi et la honte, et la Grande-Bretagne occupée toute entière à détricoter pour les prochaines années. Il y a bel et bien un moment pour la France, pour une parole française.

Alors lundi matin, tandis que j’avais bien l’intention de dire merde à tous les pisse-froids, avant qu’un autre détour par les réseaux sociaux ne m’abaisse de nouveau vers l’aigreur, l’acrimonie et l’invective, j’avais bien envie que ça marche. Je pensais à la gueule que vous auriez faite, vous que j’ai croisés dans les couloirs du RER si le résultat du second tour avait été inverse, et à celle qu’aurait fait la France. Je me disais qu’il serait bien inconvenant de souiller un moment d’espérance. Je me disais qu’il était peut-être bien temps de construire ensemble, c’est-à-dire et par définition y compris avec ceux qui ne pensent pas exactement comme moi. Grand temps de « réparer la France », comme le proposait très opportunément La Croix, après des mois de campagne, des semaines de tension, et ces derniers jours de vrai déchirement. Que la possibilité de regarder l’adversaire d’hier comme un partenaire d’aujourd’hui valait la peine d’être vécue. Sans illusion sur les insatisfactions inévitables.

Certains me disent qu’il faut « faire gagner la droite ». La droite ? Laquelle ? Et puis, droite, gauche, droite, gauche… « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français. C’est pas la Gauche, la France ! C’est pas la Droite, la France ! ». J’avais surtout envie de faire gagner la France, envie de marcher ensemble. Parce qu’il va bien falloir se décider un jour à former une Nation3 et cela ne peut pas être sur nos lignes uniquement.

Il y aurait de bien bonnes raisons – auxquelles j’ajouterais une ambition de réforme pour l’Europe et un gouvernement qui vient crédibiliser sa démarche – de se montrer bienveillant, à défaut de tomber en pâmoison prématurée comme certains commentateurs.

Seulement…

Seulement chez moi, le candidat d’En Marche, de loin en loin, vient d’un PS de type Montebourg et j’ai beau être ouvert, j’ai ma dignité.

Seulement, si la divergence sur le fond est assumée, quand Emmanuel Macron avait assuré que les sujets sociétaux n’étaient pas prioritaires et qu’il convenait de « donner un cadre au débat », un Benjamin Grivaux n’a pas même ménagé les apparences, et tranché le débat.

Seulement, si la meilleure façon de marcher, c’est un pied devant l’autre, le mouvement, ça ne fait pas la direction.

Seulement, installer une seule force face aux extrêmes des deux bords, c’est prendre un risque faramineux en cas d’échec.

Seulement, qu’un président ait de la consistance ne devrait être qu’un préalable, pas un motif de réjouissance.

Seulement, si croire en l’idéologie politique, croire qu’il existe des vérités et des contrevérités, que tout ne se vaut pas, est un excellent début, ce n’est qu’un début : il reste à connaître cette vérité, ces convictions, et à les partager ou non.

Seulement il marche certes mais ce ne sont que ses premiers pas.

Seulement4 rien ne nous force à nous précipiter.

Il faut donner du temps au temps, comme l’exprimaient si bien François Mitterrand et Didier Barbelivien.

Alors je reste dans une prudente expectative.

Une bienveillante circonspection.

Une obligeante réserve.

Une généreuse retenue.

Un quant-à-moi débonnaire.


  1. de poindre
  2. Cf. mon chapitre Fuyons le culte des idoles ! dans Koztoujours, ça ira mieux demain
  3. « avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour faire un peuple », écrivait Renan dans Qu’est-ce qu’une Nation ?
  4. Ceci n’est pas une anaphore en « seulement ». Une répétition tout au plus
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