Planète Catholique (alpha)

2017-08-13

Dans l’été, un ami est parti.

J’ignore même si je dois encore parler de lui au présent.

Lui m’appelait « mon ami ». « Bonjour mon ami » était sa salutation matinale, il me tendait la main dans un grand sourire. Ai-je vraiment été un ami pour lui ? J’ai rencontré Filip en haut de ces marches, il y a un peu plus de trois ans. Il prenait son tour, son poste, chaque matin un peu après 9h. Plus d’une fois, alors que j’échangeais quelques mots avec sa femme, je l’ai vu arriver, sur ses béquilles, lentement, tête baissée, depuis la rue du Havre.

Filip est Roumain, entre la quarantaine et la cinquantaine. J’avoue avoir oublié son âge exact mais je me souviens seulement qu’il en faisait dix de plus. On aurait pu le confondre avec ceux que j’ai vus une fois, station Charles De Gaulle Étoile, bien debout près de la pile de béquilles qu’ils reprendraient pour aller mendier dans le métro. C’est à vrai dire ainsi que je l’ai vu, les premières fois. Mais Philippe, lui, a été amputé d’une jambe – la gangrène. On l’avait amputé aussi d’orteils au pied droit. Certaines personnes ont tellement d’emmerdes qu’on ne sait plus très bien dans quel ordre elles leur sont tombées dessus. Alors, dans le désordre peut-être, Filip avait fait un AVC, puis attrapé une Hépatite C. Comme me l’a dit sa femme, avec ses quelques mots, « c’était le communisme et, pendant le communisme, on ne faisait pas attention à ça, on prenait une seringue et on piquait dix personnes à la fois ».

Il avait chaque jour avec lui, un sac à dos, petit mais plein de rien d’autre que de médicaments, des médicaments pour trois mois. Ces derniers temps, c’était d’ailleurs l’une de ses blagues matinales : il m’invitait à partager l’« apéritif » avec lui. « Lequel tu veux, mon ami ? ». Je proposais de prendre le rose parce que c’était le plus marrant.

Ses boîtes de médicament étaient toutes écrites en roumain. Je le précise pour ceux qui penseraient que Filip venait vivre au crochet de la France et profiter de sa Sécu. De même que j’inviterais volontiers ceux qui penseraient que mendier était une facilité à passer une journée à rien faire sur des marches, ou dans le bruit, la circulation de la rue du Havre, à hauteur de pots d’échappement. Je ne suis pas un expert de la Sécu pour les étrangers, même européens. Je pourrais chercher mais ce n’est pas l’objet. Je n’attends pas un programme électoral, ni un article du Code de la Sécurité Sociale, Filip était un témoignage vivant. Filip et sa femme retournaient régulièrement en Roumanie, et pas uniquement pour des questions d’autorisation de séjour. Ils y retournaient pour voir les médecins, pour se faire prescrire les médicaments et les acheter. De mémoire, il lui en coûtait 250€ par mois – à comparer aux 320€ de salaire minimum en Roumanie, cinq fois moins qu’en France. Quand il me l’avait dit, j’avais pensé à ces quelques pièces qu’on lui donne, dont autant partait dans le voyage et les soins médicaux.

Malgré toutes ces tuiles – et ces nuits d’hiver où sa femme et lui se faisaient chasser à 4h du matin du parking dans lequel ils dormaient – Filip pourtant blaguait tout le temps. Il vous accueillait invariablement d’un grand sourire, d’un « comment ça va, mon ami ? ». Il avait une autre blague habituelle : il me demandait la météo sur mon smartphone, à Paris puis chez lui, et me disait en rigolant qu’« il dit que des conneries, ton machin ». C’est idiot, sûrement, mais il me faisait penser à ce que l’on dit du coq, emblème français : le seul animal qui, les deux pieds dans la merde, continue de chanter. Comme une vraie amitié franco-roumaine.

Moi, je venais le matin me recueillir à Saint Louis d’Antin, déposer mes soucis… mais les soucis d’un homme qui a un toit, une famille, un travail. Lui, il plaisantait, avec sa jambe coupée, ses orteils amputés, ses risques d’AVC et son hépatite C. Et puis encore sa fille qui avait divorcé, son petit-fils qui ne connaîtra pas son grand-père, et cela particulièrement le rendait bien triste. Voilà ce que je veux retenir de mon ami Filip, si seulement je peux me dire son ami. Le courage d’un homme accablé par la vie, et qui se plaignait bien peu. Il aurait pu, pourtant : on en connaît, des complaintes moins fondées.

Ai-je été cet ami pour lui ? Je ne veux pas faire de mélo, je n’ignore pas qu’il y avait aussi, dans cette apostrophe, un peu d’une façon de parler. Et je ne veux pas que, par ces lignes, vous vous figuriez que je serais quelque sorte de bon samaritain, ce n’est pas le cas. Je n’ai fait qu’aller un peu plus loin, un jour, et avec une seule personne, que de donner une pièce. Mais je préfère le dire : il y a eu plus d’un matin où cela m’a emmerdé. Plus d’un matin, arrivant au bureau, je n’ai pas eu envie de prendre le temps. Plus encore, il y a deux ans, j’ai cessé de venir me recueillir, pendant un mois peut-être, parce que je ne voulais plus passer ce temps. Quel paradoxe. On est, parfois, un peu misérable. Et puis j’y suis retourné, parce que ce temps de recueillement m’était nécessaire, parce que c’était tellement incohérent et si peu digne de ma part, et parce que je pouvais bien, au moins, lui offrir un peu de compagnie. Donner un peu de ce temps qu’en toute franchise, on gaspille par ailleurs. Essayer au moins d’écouter, à défaut de savoir quoi dire. Essayer d’être là.

Si j’écris aujourd’hui, c’est que j’ai reçu un message de Jean. Compagnon de douleurs de Filip, Jean m’a écrit hier que « notre ami Philippe est parti mourir au pays ». Je ne saurai probablement jamais quand Filip partira vraiment. Mais quoi qu’il en soit, pour moi, c’est déjà le cas. Je ne le verrai plus, je n’aurai pas de nouvelles. Filip est parti, il doit être en train de suivre sa chimiothérapie, sans illusion sur son issue.

Filip est parti, qui a passé plus de quinze ans de sa vie sur les marches d’une de nos églises. Et ce n’est pas une vie. On jalouse souvent ceux du dessus. Mais le vertige me prend de voir ceux qui n’ont rien quand finalement j’ai tout. Pourquoi lui, et pas moi ? Pourquoi suis-je né en France, et lui en Roumanie ? Je ne me le reproche pas, ce serait absurde, je ne culpabilise pas, ce serait inutile. Mais je ne peux pas l’ignorer. « C’est pas juste, la vie » me disait sa femme. Et j’étais d’accord avec elle. Elle n’est pas juste, la vie. En les écoutant, j’ai bien souvent pensé aux Béatitudes, « bienheureux les affligés car ils seront consolés », mais je n’ai jamais pu le leur dire, à sa femme et à lui. Comment aurais-je pu oser leur dire cela, du haut de toute ma chance dans la vie ?

Filip est donc parti, à qui laissera-t-il un souvenir, parmi les milliers qui passaient chaque jour devant lui ? Je peux essayer un peu et j’écris pour cela. Pour ne pas oublier le visage de Filip, le sourire de Filip, la voix de Filip et aussi son courage. Pour que reste à quelques-uns l’image de Filip, l’image d’un de ces petits qui sont les Siens. Pour que nous voyions aussi les autres Filip, y compris ceux n’ont pas le goût, les deux pieds dans la merde, de blaguer encore. Ceux qui sont légitiment harassés. Et aussi ceux dont les prénoms seraient plus « exotiques ».

Mon ami Filip avait une autre idée fixe, qui lui tenait à cœur, et qui me touche. Il était chrétien, orthodoxe. Quand approchait Pâques, il ne me demandait plus seulement la météo mais les dates du carême, et la date de la Pâques orthodoxe. Il espérait qu’un jour, nous tous, chrétiens, puissions fêter Pâques ensemble, le même jour. Il trouvait stupide, et il avait raison, que ce ne soit pas le cas. Je penserai à Filip quand viendra le carême, je penserai à lui quand nous prierons pour l’unité des chrétiens, je penserai à lui le matin, en montant les marches, à Saint Louis d’Antin.

Et si je peux, laissez-moi recommander à votre prière, avec l’ami Jean, l’ami Filip, qui est parti mourir au pays.

2017-07-10

PMA, GPA : faudrait-il supplier ?

Tempêter et, le clavier vibrant d’indignation, appeler à la mobilisation, je sais faire. J’ai fait, je peux le faire encore. C’est un exercice qui se vend bien, au demeurant. Le viril et martial, c’est coté. Mais c’est un sentiment de tristesse plus que de mâle colère qui me presse depuis les annonces de ces deux dernières semaines.

De quoi s’agit-il ? En quelques jours, la France a franchi des pas supplémentaires vers l’entrée en vigueur de la PMA pour les femmes homosexuelles et les femmes seules et de la GPA pour tous les couples.

Le Comité Consultatif National d’Ethique a rendu l’avis que sous-tendait son remaniement par François Hollande. C’est peu de dire qu’il ne convainc pas.

Développant longuement sa méthode, il distingue des « points de butée » dans les réflexions qui, écrit-il dans le résumé de son avis, « constituent des sources inévitables de perplexité ». Au titre de ces « points de butée », et on lui sait gré d’avoir bien voulu le reconnaître, on trouve « les conséquences pour l’enfant ». L’avis a, à tout le moins, le mérite de reconnaître l’enjeu fondamental de l’absence de père pour l’enfant et, surtout, d’écarter l’argument selon lequel de telles situations existent déjà. Ainsi le CCNE écrit-il : « il y a une différence entre le fait de « faire face » à une telle situation survenant dans le cadre de la vie privée sans avoir été planifiée ni organisée par la société, et l’instituer ab initio ».1

Le CCNE formalise ainsi le dilemme éthique : « ne pas s’engager dans un processus qui organiserait l’absence de père, ou considérer qu’il s’agit de représentations en pleine mutation et que l’on ignore encore aujourd’hui comment les sujets concernés vont se construire dans ces nouvelles situations ». Voilà en effet formulées deux conceptions qui iraient, semble-t-il, d’un refus de précaution à une ouverture dans l’incertitude. Car le CCNE écrit aussi de façon claire qu’il est au minimum prématuré, au regard de l’intérêt de l’enfant, de se prononcer aujourd’hui. Qu’écrit encore le CCNE, juste après, dans sa conclusion ?2

Si la grande majorité des études émettent une conclusion positive sur le devenir des enfants, les biais méthodologiques, les disparités des critères retenus et le recul encore insuffisant ne permettent pas de l’affirmer avec certitude.

C’est, à vrai dire, un net désaveu de toutes les études militantes affirmant péremptoirement l’inverse. Et l’on ne peut qu’approuver le CCNE de juger qu’il serait « pertinent de pouvoir s’appuyer sur des études fiables »… et déplorer qu’il ne le fasse pas. Le CCNE considère en effet que l’on n’est pas en mesure, aujourd’hui, d’évaluer le devenir de l’enfant, dont il relève pourtant qu’il se trouvera, par l’absence de père, frappé de plusieurs « absences » institutionnalisées : « absence de la figure masculine, absence de père juridique, et inaccessibilité du géniteur, tant que celui-ci reste anonyme ».

Alors comment le CCNE, conscient de la gravité des risques, en arrive-t-il à sa recommandation d’ouverture de la PMA aux femmes homosexuelles ou aux femmes seules ?

Après avoir identifié le risque d’institutionnaliser l’absence de père, le CCNE s’en abstrait avec des arguments surprenants, comme le risque de stigmatiser les personnes ayant eu recours à une pratique illégale en ne la légalisant pas.
C’est aussi mystérieux que parfois stupéfiant. On peine à comprendre que les arguments soulevés puissent primer l’intérêt de l’enfant. Le CCNE parvient à expliquer tout à la fois qu’il n’y a pas de pression sociale en faveur de l’IAD (insémination artificielle avec donneur) mais qu’il existe une « influence grandissante de la société sur l’usage des pratiques médicales pour des demandes sociétales ». C’est non seulement contradictoire mais étonnant : la pression sociale ou l’influence de la société sont-ils donc des paramètres d’un questionnement éthique ? Doit-on, sur un plan éthique, apprécier si un comportement, une demande, est juste et bon, ou s’il y a une pression pour qu’il soit tranché en faveur ? Le CCNE est-il un comité d’éthique ou une instance politique ? Le CCNE explique encore que, parce que le projet d’enfant est mûrement réfléchi, il pourrait paraître injuste de maintenir le statu quo réservant la PMA aux couples composés d’un homme et d’une femme. Mais cette notion de justice prend-elle en compte l’intérêt de l’enfant ? Le CCNE explique encore que… « ça existe déjà ». Certes pas en ces termes exacts, mais il souligne que cela se pratique à l’étranger et que certaines femmes y ont recours illégalement en France. Ne pas légaliser cette pratique reviendrait alors à stigmatiser ces situations. A quoi bon alors s’interroger sur la validité éthique d’une pratique si c’est pour considérer qu’elle est justifiée par sa seule existence ? En bout de course, le CCNE pose que « la relation de l’enfant à ses origines et à sa filiation peut se construire dans cette situation particulière comme dans toute histoire familiale ». Mais comment être convaincu par ce qui relève d’une simple pétition de principe, quand le CCNE vient d’exposer que nous n’en savions rien ? Faut-il comprendre par ce « peut se construire » que cette relation peut tout aussi bien ne pas se construire, mais que notre société en assumera le risque ?

Il n’est pas question d’ignorer la souffrance des adultes, ni l’amour qu’un couple de femmes est prêt à dispenser à un enfant. Je sais la souffrance qu’aurait causé pour moi le fait d’être privé d’enfant. Mais je ne comprends pas que la légitime sensibilité à la souffrance des adultes ne s’accompagne pas d’une sensibilité à celle des enfants. Or, le CCNE assume le risque d’institutionnaliser une situation génératrice de souffrance pour les enfants.

Le CCNE a également traité, dans son avis, de la question de la GPA. Il y souligne « le nombre important de risques et de violences, médicales, psychiques, économiques (…) observables dans toutes les GPA » et affirme fermement qu’il « ne peut y avoir de GPA éthique ». Pourtant, s’il a été rendu largement compte de l’ouverture de la PMA, son refus farouche de la GPA et son « extrême inquiétude » ont été globalement ignorés. D’aucuns ont préféré saluer les arrêts rendus la semaine suivante par la Cour de cassation qui, pourtant, dans une logique juridique qui paraît aussi imparable qu’aveugle, nous mènent à grands pas vers une banalisation de la GPA.

En une semaine, la plus haute juridiction française a largement ouvert la porte à une pratique qui suscitait la condamnation de la plus haute instance éthique française quelques jours auparavant.
En une semaine, la plus haute juridiction française a largement ouvert la porte à une pratique qui suscitait la condamnation de la plus haute instance éthique française quelques jours auparavant. Car la Cour de cassation donne plein effet à la pratique consistant pour un couple d’hommes à réaliser une GPA à l’étranger, le conjoint du père mentionné à l’état-civil adoptant l’enfant par la suite. Et elle donne ainsi plein effet à ce que le CCNE lui-même décrit comme comportant un « nombre important de risques et de violences, médicales, psychiques, économiques » et une pratique non éthique.

L’arrêt n°826 du 5 juillet 2017 casse précisément l’arrêt de la cour d’appel qui avait jugé que l’adoption se heurtait au fait « que la naissance de l’enfant résultait d’une violation des dispositions de l’article 16-7 du code civil, aux termes duquel toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle d’une nullité d’ordre public ». Ce faisant, la Cour de cassation choisit de s’aveugler sur la globalité de l’opération menée et prive d’effectivité une règle d’ordre public du droit français. Quelle que soit la rectitude mécanique du raisonnement, l’enjeu méritait probablement une autre solution. Il n’aurait pas semblé absurde que la Cour de cassation considère que « le rejet de la demande d’adoption ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale des enfants dans la mesure où l’accueil de l’enfant au foyer n’est pas remis en cause par les autorités françaises », de la même manière qu’elle l’a considéré pour refuser la transcription de l’état civil étranger.

*

Voilà donc ce qui suscite chez moi cet état de tristesse.

Car je vois là un Comité d’Éthique qui fait dépendre l’éthique de la pression sociale, et le juste du nombre. Je vois un Comité d’Ethique valider une pratique dans l’ignorance assumée de ses effets sur les enfants. Je vois une société prête à institutionnaliser l’absence du père tout en relevant à loisir, en d’autres occasions, les conséquences de la « démission des pères »3. Je vois la Cour de cassation, fermant les yeux sur les conséquences de ses décisions, avaliser une pratique que le premier condamne.

Et je sais que je ne pourrai pas m’y opposer.

L’ouverture de la PMA aux femmes homosexuelles et aux femmes seules et la légalisation de la GPA bénéficient alternativement du soutien de ces deux institutions, de celui de l’Assemblée Nationale, celui de l’Elysée et de la bienveillance médiatique.

Les zélotes ne manqueront pas de me trouver défaitiste, c’est classique. Je pense pourtant à ce « roi qui, partant en guerre contre un autre roi, commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille », ou à « celui qui, voulant bâtir une tour, commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout » – si l’on veut passer la métaphore guerrière.

« Désormais, la France n’est plus en chrétienté (…) Les chrétiens bien sûr n’ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur. »
Je peux certes me tromper mais je peine à voir quelle action comporterait plus de bénéfices que de risques. 800.000 personnes dans la rue n’ont pas arrêté une loi récente. Et si le mouvement a eu une fécondité certaine, il a également suscité4 une rupture qui met en cause l’essentiel. Et pour un chrétien, l’essentiel reste la possibilité de parler au monde présent, de ne pas entraver la Parole. C’est, encore une fois une appréciation personnelle mais, quoi qu’il m’en coûte, je veux chercher d’autres voies d’expression. Il est peut-être bien temps d’intégrer, comme Chantal Delsol l’a écrit sur un autre sujet, que « désormais, la France n’est plus en chrétienté. Désormais (et cela s’est fait finalement assez vite au regard de l’histoire), ce n’est plus l’institution ecclésiale qui donne le ton de l’éthique générale, qui inspire les lois, qui dirige les consciences. Les chrétiens bien sûr n’ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur. » Il ne s’agit aucunement de se taire pas plus que de baisser les bras, il s’agit de ne plus souffrir de cette autre disjonction, entre la réalité et une France regrettée. Il s’agit d’ajuster notre réaction en considération.

Il s’agira peut-être de dire malgré tout, au nom de la liberté de conscience et d’expression, mais sans imaginer qu’une action vindicative assurerait de meilleurs résultats. Faire le job, avoir été là. En quelque sorte, déposer nos convictions au pied de cette société que l’on voudrait, malgré tout et quoi qu’elle en pense, servir.

Comme le disait quelqu’un de bien, « je ne suis pas chargé de vous le faire croire, je suis chargé de vous le dire ».


  1. La question se pose d’ailleurs avec une acuité renforcée dans le cadre des PMA effectuées pour des femmes seules – comme d’ailleurs dans le cadre des adoptions par des femmes seules
  2. Le paragraphe entier est celui-ci : « Il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des études fiables explorant, dans ces nouvelles situations, le devenir des enfants dans ses multiples aspects (santé, réussite scolaire, relations amicales). Il ne paraît pas encore possible, au vu de la littérature publiée, de formuler une évaluation consensuelle de l’évolution des enfants élevés dans des familles homoparentales compte tenu, en particulier, de l’hétérogénéité de ces familles. Si la grande majorité de ces études émettent une conclusion positive sur le devenir des enfants, les biais méthodologiques, les disparités des critères retenus et le recul encore insuffisant ne permettent pas de l’affirmer avec certitude »
  3. comme le souligne l’opinion divergente signée par onze membres du CCNE, « alors que la société considère que l’absence de père est un préjudice qu’elle tente, dans certaines circonstances, de pallier, au moins financièrement, et alors que l’on s’inquiète de l’augmentation du nombre des familles monoparentales, il paraît paradoxal d’institutionnaliser, d’organiser en toute connaissance de cause des naissances sans père. »
  4. aux torts partagés

2017-07-04

Il faudra bien arrêter Donald Trump

Donald Trump n’est pas un clown, c’est un homme dangereux. Nous devrions nous méfier d’une tendance populiste, ici, qui refuse de le reconnaître, taxant l’alerte de « défense du système », la disqualifiant comme l’expression d’une bien-pensance. Il n’est pas forcément coupable de bien penser, et cette dénonciation de la bien-pensance n’est souvent que le paravent de ceux qui entendent transgresser sans frein le sens commun. Donald Trump porte atteinte à rien moins qu’à la vérité et à la démocratie.

Nous pouvons bien sûr tous avoir des rancœurs contre les journalistes – notamment parce que nous aimerions souvent être à leur place. Ils méritent nombre des critiques qui leur sont adressées, quand ils cultivent l’entre-soi, quand ils oublient le pluralisme, quand ils se montrent dramatiquement moutonniers, quand ils négligent cette curiosité qui devrait être leur qualité première. Certes, ils ne méritent pas l’admiration que certains tentent de forcer en invoquant les mânes d’Albert Londres. Mais ils n’appellent pas non plus l’opprobre généralisée dont certains les affligent. Entre ceux qui, à Mossoul, viennent de perdre la vie pour nous informer1, et ceux qui avilissent leur profession, il y a toute la cohorte de ceux qui veulent informer loyalement. Aux journalistes de ne pas concevoir leur profession comme un privilège, un pouvoir, mais comme un service, noble.

Trump entend discréditer les médias traditionnels, nous dit-on. Il est « engagé dans une lutte à mort avec les médias ». Philipe Gélie, pour Le Figaro, écrit ainsi que son objectif « serait de créer ce que les politologues qualifient de « nouvelle normalité » : marginaliser les médias professionnels au profit de sa communication directe via la télévision et les réseaux sociaux ». Une communication directe pour une démocratie directe ? Prenons garde à ce que ce ne soit pas surtout pour un despotisme sans égal.

Car les médias sont aussi le produit naturel et nécessaire de tout corps social. Appelez-les journalistes, éditorialistes, experts, tout corps social – a fortiori dans notre époque surinformée – a besoin de décryptage, a besoin d’experts. Les médias sont nécessaires pour empêcher qu’un dirigeant abuse du peuple, et on ne le perçoit jamais mieux que lorsqu’un despote entend les museler. Ce n’est certainement pas populiste d’écrire ce qui suit, mais nombre de ceux qui s’en effaroucheront sont les partisans de ceux qui entendent abuser du peuple. Car il est tout aussi certainement bien-pensant de vivre dans le mythe d’un peuple apte à saisir par lui-même les enjeux du monde moderne, apte à le comprendre et parfois seulement « câblé » pour y parvenir. Encore faudrait-il qu’il daigne seulement lui accorder son attention, qu’il honore sa responsabilité de citoyen, encore faudrait-il qu’il soit capable de remettre en cause les affirmations des politiques.

Temporaire apothéose d’un déferlement d’agressivité contre les médias américains, la vidéo que Trump a tweetée – et que la Maison Blanche a retweetée – sur son combat de catch avec CNN est effarante. Il sait qu’avec beaucoup d’Américains, il marche sur du velours. Il sait que cela va passer, que cela va infuser. Certes pas à Boston, New-York, Washington, en Californie, dans cette Amérique qu’il exècre. Mais cette vidéo défoule, dans l’Amérique que l’on qualifiera d’Amérique profonde ou d’Amérique des laissés-pour-compte. Elle est sans conteste une incitation à la haine et à la violence. Donald Trump, président des Etats-Unis d’Amérique met physiquement en danger les journalistes américains aux États-Unis, car il se trouvera bien un Trumpiste plus fêlé qu’un autre pour concrétiser ce que suggère cette vidéo. Il faut seulement espérer, alors que nombre de ses partisans chérissent leurs armes, que ce soit à mains nues.

Au-delà encore, c’est la vérité elle-même que Donald Trump met en danger. Le Monde rapporte ainsi que la Nasa a dû démentir l’envoi d’enfants-esclaves dans une colonie sur Mars. Comment notre monde occidental a-t-il pu en arriver à devoir démentir officiellement de telles fadaises, qui sont autant d’insultes à cette raison qu’il tient en telle estime qu’il se l’arrogerait même parfois ? Sans remonter l’histoire des rumeurs, de la désinformation, sans remonter au conspirationnisme autour du 11 septembre, il est un fait objectif : il en est arrivé là parce que Donald Trump leur a donné du crédit. Parce qu’en 2015, Donald Trump s’est rendu dans l’émission du site InfoWars qui propage de façon systématique ce type de théories conspirationnistes, parce qu’il en a publiquement félicité le concepteur. Parce qu’au mois de mai dernier, ce site a reçu une accréditation de la Maison Blanche. Lorsqu’il n’y a plus de vérité, qui sait vers quoi un pays peut basculer ? Lorsqu’un dirigeant a la vérité à sa main, le peuple à sa disposition, qui sait où il l’entraînera ?

Nous pouvons nous contenter d’espérer que le corps américain soit assez vigoureux pour disposer des anticorps nécessaires. Nous sommes contraints de l’espérer, car les États-Unis sont aussi la plus puissante démocratie du monde. N’oublions pas que Donald Trump n’a encore effectué que les six premiers mois de son premier mandat de quatre ans. Qui peut savoir dans quel état finira un pays dont il ne fait qu’accentuer les fractures ? Si, comme on le souhaite, la démocratie américaine s’avérait assez puissante pour éviter des conséquences politiques directes, quel sera toutefois l’impact de cette présidence sur l’esprit des Américains ? Nous devons aussi nous en soucier, parce que ce qui se diffuse là-bas a aussi mécaniquement tendance à infuser ici.

Nous devons nous en soucier par solidarité avec ceux qui sont engagés dans un vrai combat.

Nous devons nous en soucier par amitié entre ce vieux pays qu’est le nôtre et leur jeune démocratie. Un vieux pays qui, il y a un peu plus de deux siècles, est venu apporter son concours à l’indépendance que fêtent aujourd’hui les États-Unis. Les Américains se libéraient d’un joug extérieur, nous nous libérions d’un joug intérieur. Nous avons l’expérience de tels jougs intérieurs, installés le plus démocratiquement du monde.

Chers amis Américains, nous vous avons offert il y a un peu plus d’un siècle la Statue de la Liberté, pour fêter le centenaire de votre indépendance. Prenez en toujours bien soin.

Happy Independence Day, amis Américains.

Ne la perdez pas.

 


  1. dont l’un, Stephan Villeneuve, est inhumé aujourd’hui, et j’ai une pensée particulière pour ceux qui l’accompagnent

2017-06-26

Et puis vive la France.

« Vive la France ». Peut-être est-ce l’auto-glorification de la formule, son petit air « vive nous », qui me laisse de côté.  Ou est-ce son évidence qui me semble rendre sa verbalisation superflue. « Vive la France ». Je ne me souviens pas d’avoir eu d’autre occasion que dérisoire pour le dire. Une rencontre entre touristes dans un pays étranger, peut-être. Mais je ne suis pas député, je ne suis pas un élu de la Nation, je n’œuvre pas directement pour elle, et en son nom.

« Vive la France » et Alexis Corbière a raison de le dire : « le « vive la France de Jean-Luc Mélenchon est-il le même que celui de Marine Le Pen ? » ». Vraisemblablement pas. Mais, n’en déplaise au culte mélenchonien à la France Insoumise, c’est celui de Danièle Obono que l’on n’a pas entendu, pas celui de Jean-Luc Mélenchon que l’on attendait. Car, a-t-elle répondu, elle peut le dire mais « à quoi ? ». Là aussi est le malaise dans sa réponse : elle aurait pu avoir bien des raisons personnelles de le dire, et même très éloignées des miennes, mais spontanément elle n’en a pas trouvé.

Est-il indispensable de communier dans un culte patriotique ? Probablement pas. Je peux concevoir que certains Français communient à l’évocation de leur patrie, et d’autres non. Qu’ils soient câblés autrement. Mais le malaise naît de la facilité avec laquelle Danièle Obono a su justifier le « Nique la France » d’un groupe de rap et de son embarras comparé à dire « Vive la France ». Trouve-t-elle trop univoque la glorification que laisse entendre la formule ? C’est possible. Mais la rancœur de ce « Nique la France » n’est-elle pas tout aussi unilatérale ?

La question n’est évidemment pas juridique. Est-on obligé de dire « vive la France », a-t-on le droit de dire « nique la France » ? Le sujet n’est pas là. « Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ? » demandait-on en philo aux candidats au Bac cette année. Il y a des droits dont il est bon de s’abstenir de faire usage. Et il est bon que la société n’interdise pas tout ce qu’elle réprouve.

Non, la question est une question d’opportunité. Lorsque je cherche, dans mes archives, un drapeau pour illustrer ce billet, cela me renvoie aux  dernières occasions que j’ai eu de l’utiliser, et cette question d’opportunité me revient avec plus de force encore. L’aurions-nous oublié ? Notre France est ce pays qui a redécouvert son drapeau dans le sang des victimes du terrorisme islamiste. Un sang versé par le bras de jeunes Français. Des jeunes Français éduqués et parfois pris en charge par la France.

Nous ne pouvons plus entendre et vous ne pouvez plus dire « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Comme avant le Bataclan, avant Nice, avant Charlie et l’Hypercacher.
Car ce pays, marqué selon Danièle Obono par un « racisme systémique », un « racisme d’Etat », est le pays qui a nourri les frères Kouachi, qui les a vus grandir – et dans un établissement de la Fondation Claude Pompidou. Chérif et Saïd Kouachi et les autres, nourris aussi aux « Nique la France », nourris aux discours des quarante dernières années dans une France coupable, forcément coupable. Ces discours d’une certaine gauche, que nous ne voulons plus entendre. Car non, nous ne pouvons plus entendre, et vous ne pouvez plus dire, « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Bien sûr, le lien n’est pas immédiat, la genèse est complexe : ce n’est pas un morceau de rap qui a tué au Bataclan. Mais qui ne pressent que ce terrorisme-là a aussi fait son lit sur quarante ans de mise en accusation de la France ? Et quarante ans à célébrer la licence artistique du moindre groupe de rap qui nique les keufs, les profs, la France, et puis les Français, aussi, tant qu’on y est. Encore une fois, ils en ont juridiquement le droit, et Danièle Obono a le droit de les soutenir : c’est précisément la France qui vous garantit ces droits. Et nous avons le droit de combattre ces idées. Nous avons le droit de dire aujourd’hui que nous ne voulons plus jamais entendre cela, plus maintenant, pas après Charlie, pas après Nice, pas après le Bataclan. Parce que l’urgence, pour le pays, est de trouver les raisons de l’aimer un peu, cette France. Celle aussi qui vous laisse même libres de lui cracher au visage.

S’est greffé à ce débat celui du racisme du débat. Rhétorique facile. A-t-on posé à Danièle Obono cette question parce qu’elle est noire ? Est-ce là vraiment sa singularité ? Sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être députée ? Ce qui conduit de façon pas complètement illégitime à s’interroger sur le rapport au pays de celle qui en votera les lois. Et plus encore, sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être une députée qui a plus de facilité à soutenir « Nique la France » qu’à trouver spontanément une raison, n’importe laquelle, de dire tout de même « Vive la France » ?

Alors peut-être, oui, sa singularité est-elle aussi d’être noire. D’être noire et de faire ou laisser faire, elle, de sa couleur de peau la question politique. Peut-être y-a-t-il quelque cynisme et, disons-le, une certaine saloperie chez les Cocquerel, Corbière, Mélenchon et Simonnet, à expliquer au pays que ce débat est raciste. Nuisible habileté politique qui vient convaincre les Noirs en France que ce débat serait raciste, que l’on mettrait une Noire en accusation. Or c’est bien Danièle Obono qui juge que c’est « #laclasse », une « table-ronde 100% #meufs #indigènes ». C’est bien Danièle Obono qui considère « très juste et très beau » le discours d’Houria Bouteldja pour les dix ans du Parti des Indigènes de la République, discours dans lequel Houria Bouteldja estime que « les indigènes noirs et musulmans [qui] ont commis des crimes » (les frères Kouachi, comme Amedy Coulibaly) « sont avant tout des créatures de la violence impérialiste » et reproche à la gauche « de continuer d’appréhender la banlieue à travers des grilles d’analyse strictement économistes en marginalisant la question raciale, les questions d’identité et religieuses ». C’est elle qui soutient le festival « non mixte » Mwasi.

Le débat n’est pas médiocre, il n’est pas sans enjeu. Débat qui part d’une tribune de Jean Birnbaum, qui s’alarme justement de la volonté de certains antiracistes de remplacer la lutte des classes par celle des races. Paradoxales gauches : celle qui veut supprimer le mot « race » de la Constitution – même si c’est pour dire que la République ne distingue pas – et celle qui veut en faire le nœud du débat politique.

Les animateurs des Grandes Gueules étaient-ils alors racistes ou simplement bien renseignés ? Est-il objectivement possible, face à quelqu’un qui fait de la race une question centrale, de dissocier les deux, même sans sacrifier soi-même à une telle confusion ? N’était-il pas légitime de la part des animateurs de souhaiter l’entendre sur ce sujet, au regard de ses convictions affirmées ? Est-il inconvenant d’attendre qu’elle s’en explique et, s’il y a incompréhension, qu’elle la dissipe ?

Vive la France ou Nique la France, le débat n’est pas si médiocre qu’il paraît. C’est le mimétisme identitaire qu’il faut combattre. Le retour de la race comme enjeu politique qu’il faut affronter.
Alors bien évidemment vient ensuite l’exploitation raciste. Vient la fachosphère, viennent les identitaires. Le racisme des uns viendrait occulter celui des autres. La réponse raciste des identitaires Blancs légitime la parade racialiste des identitaires « Indigènes ». C’est la grande cousinade de ceux qui proclament ouverts des « camps décoloniaux » réservés aux « racisés non Blancs » et de ceux, Blancs, qui « défendent leur identité ethnique jusque dans les choix du quotidien ». De chaque coté, la race est au cœur de la politique. De chaque côté, dans un évident mimétisme identitaire, « le métissage les dégoûte ». Au centre du jeu, la race, la peau, ultime rempart inéchappable, dernière citadelle, premier uniforme identitaire pour le conflit à faire advenir.

Nous ne pouvons plus entendre « Nique la France », et nous devons expurger1 la race et l’identitarisme du champ politique. C’est bien quand l’un accepte de prendre en compte les impératifs de l’autre qu’une Nation est possible. Et c’est une Nation que nous avons à reconstruire.

Il est légitime et il est même urgent d’entendre là-dessus de tous nouveaux élus à l’Assemblée Nationale.


  1. sans ignorer, bien au contraire, les préoccupations légitimes de chaque côté

2017-06-17

Intranquille je suis, et je vais le rester

Il y a la paix, et il y a la paix. On a beau s’échanger un « signe de paix », on aura beau se saluer : « la paix soit avec toi », faut-il vraiment nous souhaiter la paix ? Marion Muller-Colard vient de recevoir, pour L’intranquillité, le prix du livre de spiritualité Panorama / La Procure. Alors je l’ai lu. C’est un ouvrage de grande beauté. Si chercher Dieu, c’est en passer par le Vrai, le Juste, le Beau, il est bien possible que nous fassions un pas de plus.

L’intranquillité – c’est tout de même un monde – apaisera les anxieux, les soucieux, les angoissés, les tracassés. Soyez en paix de ne pas l’être. Pas encore, pas ici. L’intranquillité n’est pas un « Indignez-vous ! », une injonction, il est un baume sur le cœur de celui qui ne trouve pas la paix, qui aimerait être en paix, en goûte des moments fugaces, comme autant d’exceptions dans une vie de trouble, comme autant de promesses d’au-delà. Un baume d’autant plus aimable que la plume est douce, elle est touchante. Elle est simple, elle est essentielle.

Nous ne sommes pas tranquilles, et c’est bien ainsi. Marion Muller-Colard est chrétienne et ça tombe bien, moi aussi. Elle me fait comprendre que si je le suis, être tranquille, ce n’est pas ce que le Christ me demande. Alors tant pis, je vous l’avoue : quand quelqu’un me dit que « le monde est déjà sauvé », cela ne me tranquillise que très relativement. Je veux bien songer à l’éternité mais l’actualité me rattrape au collet. C’est ainsi et, de même que la joie n’est pas le bonheur ni la félicité, la paix n’est pas la tranquillité. Loin de moi, avec Marion Muller-Colard, l’idée de reprocher à celui qui vivrait la paix d’être un peu tranquille. Mais  « disons (…) que si nous n’avons d’autre choix que de vivre avec elle, autant l’aimer un peu, notre intranquillité».

Le christianisme n’est pas une sagesse, une philosophie de la vie, un outil de développement personnel, il n’entend pas nous procurer un état de sérénité, concentré sur nous-mêmes, ne ressentant plus de colère ni peut-être plus tant d’amour. Car précisément, il est religion d’amour. Et l’on n’est plus jamais tranquille quand on aime. Marion Muller-Colard évoque la révolution de sa maternité : « intranquillité définitive de la mère qui apprend qu’elle ne peut plus seule assurer la survie de ses enfants ». Est-on tranquille lorsque l’on est père, est-on tranquille lorsque l’on aime une femme ? Dès que vous aimez, vous acceptez le bonheur, et l’inquiétude avec. Vous n’êtes plus seul. Et ce serait malheureux que de se priver de la vie. « A ce jour, en effet, je n’ai pas trouvé de vie vivante qui puisse s’affranchir de l’intranquillité ».

« Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser sa tête », pourquoi en aurions-nous un ? Marie a accepté l’intranquillité, ô combien. Marion Muller-Colard s’attarde devant le retable de Matthias Grünewald au musée d’Unterlinden à Colmar. Marie se cabre contre l’Annonciation, et Gabriel attend. « Il n’attend qu’un oui de sa part et ce oui, en dépit du recul de son corps, s’amorce dans le regard de Marie. Car sous ses paupières mi-closes, sur son visage détourné, les pupilles sont irrésistiblement attirées, en coin, vers l’Ange imposant ». Si l’on accepte l’amour, la confiance et l’abandon, si l’on remet sa volonté entre les mains d’une autre, nous ne serons pas tranquilles et c’est mieux ainsi. Joseph aussi a dû accepter l’intranquillité. Elle va le jeter précipitamment sur les routes, en exode, avec sa famille. Mais sans la grâce de son oui, il n’y aurait pas eu le Christ.

Pour nous, il y aura une suite de oui à poser. « Nous ne sommes pas en terre de certitudes, nous sommes sur un chemin de confiance : à chaque pas, tu remises tout. Il n’y a pas de oui une fois pour toutes. Si tu cherchais la tranquillité, assurément, tu fais fausse route ». L’amour est un risque, et il est la vie. Et c’est parce que nous aimons le monde, parce que nous aimons notre prochain, parce que nous aimons l’autre, parce qu’il nous concerne, c’est parce que nous sommes bien vivants, que nous ne serons jamais tranquilles. Et c’est ainsi que cela doit être. Saint Paul ne nous invite pas à la tranquillité mais à être joyeux avec ceux qui sont joyeux, à pleurer avec ceux qui pleurent (Romains 12, 15). Être dérangé, être concerné, partager, compatir.

« La paix se fait en moi parce que j’ai rejeté la paix ». Cette phrase d’Emmanuel Mounier est l’exergue du livre de Marion Muller-Colard.

Je vais cesser de chercher la paix, ce n’est pas de mon ressort.

Peut-être se fera-t-elle en moi. Mais elle ne me laissera pas tranquille.

Pour cela, merci, Marion Muller-Colard.

 

2017-06-13

Table rase

Rétrospectivement, c’était prévisible. C’est toujours plus prévisible rétrospectivement. L’inconnu ne fait peur que lorsque le connu garde de l’attrait, et l’on ne craint de lâcher la proie pour l’ombre que lorsque l’on croit encore tenir une proie et qu’un tiens vaut vraiment mieux que deux tu l’auras.

Les Français n’en sont pas convaincus. Et ils ne sont pas les seuls. Qu’il s’agisse de Trump ou du Brexit, le goût de la restauration nationale va de pair avec une forme d’etpourquoipisme : « Vous n’allez pas voter pour ça ? Et pourquoi pas ? ». Pour ces législatives, à la suite de cette présidentielle, il en va un peu de même. Pourquoi éviter l’inconnu ? Le connu a-t-il fait ses preuves ? Nous avons une chance toutefois, une chance à saisir : notre dégagisme se teinte légèrement d’un peu plus d’espoir que de colère, d’un peu plus de reconstruction que de restauration.

Depuis dimanche, les champs de ruine le disputent aux larges horizons. La droite comme la gauche n’ont pas connu de pire déroute depuis 1981. Là où l’on promet au mieux 132 députés aux Républicains (et 95 au pire), l’Assemblée comptait 150 UDF et RPR en 1981. La faillite du Parti socialiste est la plus évidente – auquel on promet de 15 à 25 députés – mais l’on se demande encore à quel point elle est en trompe-l’œil, quelle est l’ampleur du lifting. Si le verre est à moitié vide, ou s’il est à moitié plein, et de quoi est-il plein.

Emmanuel Macron aura les coudées les plus franches qu’il se puisse imaginer : à 400 députés (hypothèse basse), il pourrait bien avoir encore 111 frondeurs au sein du groupe, il en garderait encore la majorité absolue sans avoir besoin d’alliance.

Parmi ces ruines, il en est encore dont vous m’excuserez de me soucier spécialement : la présence des chrétiens en politique. Nous savons ce que nous perdons, nous ne savons ce que nous avons. Les politiques chrétiens à l’Assemblée sont touchés comme les autres, peut-être plus que les autres. Car lorsque les députés ne sont pas balayés, ils ne se sont simplement pas représentés, en raison de la loi sur le non-cumul des mandats – et les plus portés au cumul n’étaient pas les plus jeunes, et donc élus d’une époque où le christianisme tendait à marquer davantage le personnel politique. Ce que l’on connaissait comme l’Entente parlementaire pour la famille est laminé, et même un jeune député pourtant compétent et engagé comme Julien Aubert est en difficulté.

Au-delà encore, seul un candidat de Sens Commun sur les six présentés atteint le second tour, et dans des conditions qui n’augurent rien de bon pour lui1. Jean-Frédéric Poisson, dans une circonscription plus-catholique-de-droite-qu’elle-t’as-que-Versailles, est qualifié mais n’atteint pas vingt points. François-Xavier Bellamy, à Versailles précisément, aura « fort à faire », comme l’on dit pudiquement.

Je vous le dis à vous, ne le répétez pas : ils n’ont pas été les seuls à mal dormir, cette nuit de dimanche. Ce score de Jean-Frédéric Poisson, cette « baffe comme rarement on en prend dans la vie politique » comme il l’a qualifiée, cette déroute d’un député compétent et profond, capable de montrer la diversité d’un point de vue chrétien en politique en marquant les débats par un regard social, face à une candidate, Aurore Bergé, pur produit de Twitter et de son époque, qui ne s’est singularisée que par sa capacité de dire l’inverse de sa famille politique, et puis encore le contraire de l’inverse quand cela l’arrangeait, ainsi que par ses fidélités successives, comme l’on nomme aujourd’hui l’infidélité répétée, ce triomphe du superficiel sur l’essentiel a occupé mon esprit jusque tard dans la nuit.

Il faudra se remettre de ces six mois de gâchis. Et se remettre en question, aussi. Toutes ces Unes sur le supposé « retour des catholiques » ne nous ont-elles pas occulté le monde ? Ce moment Manif aurait-il été un dernier baroud pris pour une reconquête, un dernier écran de fumée contre la réalité du monde ? Fallait-il penser que c’était à ce point le temps de l’identité ? Que la place des chrétiens, de droite du moins, était dans sa célébration ? Que l’avenir était à la « recomposition », aux rendez-vous de Béziers ? Je l’ai écrit plusieurs fois – ici et ailleurs – et personnellement à Jean-Frédéric Poisson : qu’était-il allé sacrifier sa singularité dans ces additions fantasmées, ces alliances erronées ? A la primaire ou aux législatives, beau résultat. Quand ils parlaient d’une « droite hors les murs », c’était donc hors ceux de la Cité ? Où est-il encore ce « mouvement dextrogyre » doctement avancé par celui qui fréquente, soutient et appelle de ses vœux une droite catho et identitaire ? Sur l’ensemble du pays, je conçois que les facteurs de la déroute soient multiples. Mais si l’on parle précisément de circos aussi spéciales que celles de Versailles, de Rambouillet, sans même parler de la Vendée qui l’héberge, où est donc ce mouvement irrésistible s’il ne fait même pas effet là-bas ? Ces débats occupent le petit milieu, son petit nombril, ils indiffèrent le vaste monde, la vaste France.

Il va falloir reconstruire. Semer où l’on ne récoltera pas. Partir d’en bas, panser les blessures – pas les nôtres, celles des autres. Être là, encore une fois, d’autant que l’on ignore tout des convictions éthiques des futurs élus, mais ne pas se contenter de cela. Chercher encore et toujours, en profondeur, ce que peut signifier être chrétien en politique, s’il s’agit de faire de la politique comme les autres, quel sens cela peut avoir pour nous et pour le monde, pour le pays.

Et, surtout, quel service on lui rend.


  1. Mise à jour : comme on me l’a signalé, leurs circonscriptions n’étaient pas spécialement « favorables » comme je l’avais écrit initialement. Il reste que leurs scores sont bien moindre que ceux de 2012, dans des circonstances similaires. Mon propos n’est pas de le leur reprocher mais de pointer l’illusion d’un positionnement forcément bien à droite

2017-06-01

Onfray, l’autre imposture française

Il y a dix ans, deux journalistes publiaient un petit ouvrage, intitulé « Une imposture française ». Ils y dénonçaient un autre philosophe, tout aussi omniprésent médiatiquement, Bernard Henri-Lévy. Désormais, Michel Onfray est partout. Chez Drucker, où on l’écoute avec révérence. Dans L’Obs et chez Valeurs Actuelles cette même semaine. Il plaît, sur une palette où  s’acoquinent gauche anti-cléricale et extrême-droite identitaire, en ce comprise sa frange catholique.

Comment donc un philosophe athée, virulent imprécateur de l’Église et grand calomniateur de la foi chrétienne peut-il rencontrer cet écho chez les contempteurs compulsifs de la christianophobie ? Voilà qui ne laisse pas de surprendre. Serait-ce comme le suppute Patrice de Plunkett, un même anti-universalisme qui les rapproche ? La critique d’une Église qui aurait perdu le sens du sacré qui les rassemble – illustration par l’absurde que l’on peut défendre le sacré et ignorer le Christ ? Ou le charme morbide du déclin de la civilisation qui les réunit ?

Il fallait dissiper les brumes du nouveau philosophe obligatoire.

Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV), a publié ce 31 mai un essai court, édifiant et pédagogique, Monsieur Onfray au pays des mythes. On connaissait le Professeur Salamito pour sa réponse, il y a huit ans, au duo formé par Prieur et Mordillat. Une similaire infidélité aux faits et à la vérité l’a conduit à reprendre la plume.

Michel Onfray, page 463, ne connaît pas d’encyclique condamnant le nazisme. Michel Onfray, page 481, évoque l’encyclique Mit Brennender Sorge, « fustigeant clairement les thèses nazies »
Jean-Marie Salamito limite son étude à son seul domaine de spécialité, le christianisme antique. Il semble pourtant que, emporté par sa vindicte tel un cheval emballé, Michel Onfray n’ait pas réservé ses extravagances à cette période ancienne. Ainsi, Mgr Hippolyte Simon me signalait l’incroyable, il y a peu : Michel Onfray parvient à affirmer tout à la fois qu’aucune encyclique n’a jamais été publiée pour condamner le nazisme « car l’anti-bolchevisme nazi permet sur ce sujet majeur le compagnonnage avec les chrétiens » et, moins de vingt pages plus loin, que l’encyclique Mit Brennender Sorge vient « fustiger clairement les thèses nazies »1. La première affirmation était aberrante, la contradiction qui s’ensuit est stupéfiante. En l’absence d’autre explication, on ne sait ce qui serait préférable pour Michel Onfray : qu’il n’ait ni écrit ni relu son ouvrage, ou qu’il ait pu commettre seul cet attentat contre l’Histoire, la bonne foi et la vérité.

Michel Onfray pouvait se croire tranquille : si aucun lecteur, aucun journaliste, ne relevait une telle absurdité contemporaine, il n’y avait guère de chances qu’il en vienne un pour relever ses bévues antiques. C’était compter sans le travail d’un historien de la période. Tu parles d’une déveine.

Jean-Marie Salamito travaille en historien, ce que Michel Onfray s’est bien abstenu de faire. Il examine la valeur des sources, se réfère au consensus universitaire quand Onfray, pour les besoins de ses démonstrations, préfère ignorer totalement celui-ci au bénéfice d’auteurs obscurs et dépassés. Et pourtant, nous dit Jean-Marie Salamito, « les chercheurs de tous les continents, malgré les désaccords qu’ils gardent sur de multiples autres points, considèrent unanimement que Jésus a existé. Les contredire revient à défier la vraisemblance« . Je lis ailleurs qu’Onfray se défend d’être un complotiste. Voire…

Son livre est, au regard de l’étude de Jean-Marie Salamito, truffé d’erreurs grossières voire de propos grotesques. Michel Onfray ignore les sources ou choisit les moins fiables, parvient à tordre même celles-là, il attribue l’arianisme à Arien quand il vient d’Arius, donne à saint Athanase d’Alexandrie le nom de saint Athanase Memorandum2, donne « Perinde ad cadaver » (« comme un cadavre ») pour devise aux Jésuites quand c’est « ad majorem dei gloriam » (« pour une plus grande gloire de Dieu »), présente Mein Kampf comme le texte d’un chrétien…

Pour Michel Onfray, Jésus ne mangerait du poisson que parce que les lettres grecques de son nom seraient celles du mot désignant cet animal (ICHTUS). Plus simplement, on notera que Jésus enseignait sur les bords du lac du Tibériade, plus riche en poisson qu’en magret de canard. Surtout, comme le relève Jean-Marie Salamito, le « jeu verbal » autour d’ICHTUS3 n’est attesté qu’au IIIème siècle, soit très postérieurement à la rédaction des quatre évangiles, de sorte que leurs rédacteurs ne pouvaient à l’évidence s’en inspirer par anticipation. On aimerait également comprendre quel argument on pourrait bien tirer, pour la foi, des initiales du mot « poisson ».

Jésus n’aurait pu rencontrer, entre autres, d’esséniens, de pharisiens, de gnostiques, et ces groupes n’auraient d’ailleurs laissé ni traces ni textes. Comme le note Jean-Marie Salamito, non seulement les gnostiques apparaissent étrangement dans cette liste mais surtout, leurs textes ont justifié un volume d’Ecrits gnostiques de plus de 1.900 pages paru à la Pléiade. Quant aux esséniens, si tous les manuscrits de la mer Morte ne leur sont pas attribuables, JM Salamito note qu’il est regrettable de les passer sous silence précisément l’année du cinquantenaire de leur découverte.

Chez Onfray, les Esséniens n’ont pas laissé de traces, Arius s’appelle Arien, les Jésuites ont une autre devise, et saint Paul n’a jamais pu bander.
Saint Paul aurait, aussi, fondé l’eucharistie qui serait « propre à l’Église catholique ». C’est oublier les récits de la Cène chez Matthieu, chez Marc, chez Luc. Comment peut-on s’exprimer sur le christianisme et occulter cela ? C’est en outre choisir d’ignorer les autres Églises chrétiennes qui connaissent également l’eucharistie.

Tout est à l’avenant. Pour appuyer le poncif d’une haine chrétienne du corps, Onfray ne manque pas d’imagination. Saint Paul serait frappé d’« une impuissance sexuelle avec turgescence impossible » (p. 68), Origène se serait émasculé, la mère de Constantin, premier empereur chrétien, serait une prostituée et sainte Marie d’Egypte, également, qui se « prostituait au premier venu » dans le désert. Les hommes sont eunuques ou impuissants, les femmes sont des putes, rien que cela, et rien de plus fin. Pourtant rien ne vient étayer ces quatre affirmations, de sorte que l’on se demande qui, de l’Église ou de Michel Onfray, est névrosé et laisse la bistouquette emmener sa raison.

Inexistence de Jésus, haine du corps, nous n’en avons pourtant pas fini avec les clichés bistrotiers. Il faut y ajouter encore un prétendu antisémitisme paulinien, ou encore la violence inhérente au christianisme. Il occulte pour ce premier grief les propos très clairs de saint Paul sur les Juifs « aimés de Dieu, à cause de leurs pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rm 11, 29). Et, pour faire bref, sur la violence du christianisme, c’est tout simplement le sacrifice du Christ sur la Croix qu’il faut trahir.

Il faudrait encore évoquer le sort réservé à l’Histoire des empereurs chrétiens, celui que Michel Onfray applique aux Pères de l’Eglise (un « trou noir » dans l’histoire de la pensée). Michel Onfray se déploie dans la facilité. Il imagine, il falsifie. Il sait que la culture religieuse est aujourd’hui proche du néant. Révéré à gauche, adulé à droite, admiré au milieu, il n’a guère de contradiction à attendre de ses contemporains, aveuglés comme des lapins dans les phares d’une voiture, dès que le bout d’un philosophe passe dans le champ. Il n’innove pas même dans ses critiques, reprenant avec paresse les lieux communs les plus épuisés. Qu’il critique le christianisme n’est pas un problème en soi : la critique fait grandir, « la vérité ne peut pas contredire la vérité » (Averroès, comme Jean-Paul II). Pas l’ignorance, la contradiction, la calomnie, la falsification.

La Décadence véritable n’est-elle pas à trouver dans la facilité avec laquelle Onfray déploie ses thèses fantasmatiques ? Dans la constante prééminence médiatique sur le travail scientifique ? Si Décadence il y a, Onfray n’en est-il pas un visage ?
Incidemment, le lecteur trouvera dans le petit ouvrage de Jean-Marie Salamito d’excellentes réponses aux griefs éculés contre le christianisme. Le chrétien pourra même y puiser un autre bénéfice. Car oui, comme le souligne Jean-Marie Salamito, quel inventeur génial aurait pu concevoir la figure du Christ ? Le Messie, lui qui dîne avec des prostituées ? Un maître, lui qui boit du vin et mange quand les autres jeûnent, au point d’être traité de glouton et d’ivrogne (Luc 7, 34) quand on attendrait légitimement un austère ascète ? Le Fils de Dieu, pris d’une telle angoisse devant la mort « que sa sueur devient comme des gouttes de sang qui tombaient sur par terre » (Luc 22, 44), quand on attendrait d’un chef charismatique qu’il endure son supplice en chantant ?4 Pour quelles raisons aurait-on inventé ces détails, fort peu susceptibles de susciter la foi ?

A dire vrai, si Décadence il faut déceler, Michel Onfray en serait une figure de choix, qui déploie ses thèses fantasmatiques dans un monde intellectuel et médiatique suffisamment déliquescent pour que nul ne lui ait porté une contradiction spontanée.

Merci à Jean-Marie Salamito d’être celui-là.


  1. Très exactement, il écrit, en page 463 : « En 1937, l’encyclique Divini redemptoris condamne le communisme ; on chercherait en vain une autre encyclique condamnant le national-socialisme, il n’y en aura pas car l’anti-bolchevisme nazi permet sur ce sujet majeur le compagnonnage avec les chrétiens » puis, en page 481 : « Précisons toutefois que Pie XI, qui était pape depuis février 1922, publie en mars 1937 une encyclique rédigée en allemand, et non comme habituellement en latin, intitulée Mit Brennender Sorge, autrement dit Avec un souci brûlant. Il y fustige clairement les thèses nazies : le néopaganisme et ses valeurs du sang et de la race, la critique du judaïsme de l’Ancien Testament, le racialisme antisémite, la fusion du nationalisme et du catholicisme, la religion de l’État et le culte de son chef, les multiples violations du droit, la répression contre l’Eglise qui refuse de se mettre ou pas, le non respect des engagements du Concordat signé par ses soins. En représailles, Hitler déclenche des répressions contre les chrétiens« .
  2. Serait-ce parce que saint Athanase d’Alexandrie aurait rédigé un memorandum sur la déposition d’Arius ?
  3. Iêsous Khristos Theou Uhios Sôter, « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur
  4. Et j’apprends en lisant Jean-Marie Salamito que le phénomène de la « sueur de sang », suscitée par une situation de stress extrême, est connue des médecins.

Incroyables talents

Il est d’usage, chez le lycéen procrastinateur et velléitaire, de revendiquer, un jour de faible travail, d’avoir affronté sa dernière interro « au talent »… c’est-à-dire sans rien faire, et en espérant que « ça passe ». Las, mal lui en prend car le résultat peut alors s’avérer fortement aléatoire, les conséquences funestes mais surtout… il a... Lire Incroyables talents

2017-05-24

Vous ne m’aurez pas.

Après Manchester comme après chacun des attentats que nous avons subi – nous, Français, ou Européens – nous avons entendu vanter la résilience des peuples touchés. Loïc de la Mornais, au JT de France2, évoquait ainsi la « résilience toute britannique ». Nous poursuivons encore sur notre volonté de vivre comme avant, de ne rien changer à nos habitudes, d’être présent aux concerts, aux pièces de théâtre. Hier, de continuer à boire des bières belges, à lire leurs BD. Avant-hier, à prendre un verre en terrasse avec des copains.

Je l’ai écrit et je l’ai dit, dans certaines interventions : cette réaction est certainement illusoire, et elle est insuffisante. Non, nous ne vivons pas exactement comme avant. Et il serait bien que nous soyons capables, au-delà d’une simple résilience, de tirer un bien d’un mal, comme en défi à nos agresseurs. Ce qu’ils attaquent dépassent évidemment notre capacité à boire des coups. Redécouvrons donc ce qui fonde notre civilisation, les choix, ni évidents ni naturels, que nos pères ont posés et qui font le meilleur de ce que nous sommes.

Mais je pensais surtout hier, après avoir lu un échange sur Twitter, à cet autre défi : « vous n’aurez pas ma haine ». Pourquoi devrais-je donc me retenir de haïr ceux qui assassinent des innocents, des adolescentes, qui broient des vies, physiquement ou psychologiquement ?! Et comment donc devrais-je ressentir une once de culpabilité de haïr ceux qui tuent une enfant au regard ingénu ?!

Je le confesse, on me le reprochera : mes pensées ne sont pas bienveillantes, aux matins d’attentat, quand je croise chez moi ces femmes voilées de haut en bas. Je ne pense pas les haïr, et je n’ignore pas que ce ne sont pas elles qui ont commis ces attentats. Mais il est certain que la proximité qu’elles affichent, par leur habillement, avec les thèses de nos ennemis m’agresse et que, ces matins-là, dans ma simple humanité, je ne les gratifie pas en retour de mes sentiments les meilleurs.

Je n’ai pas lu le livre d’Antoine Leiris, dont le titre (« Vous n’aurez pas ma haine« ) m’a paru un peu convenu, et l’attitude trop attendue. Je ne devrais pas, mais on est ainsi : pas toujours cohérent, parfois ambivalent. Parce qu’au bout du compte, au-delà du respect incontournable pour son propos dans sa situation, je voudrais reconnaître la justesse de cette réaction.

Beaucoup le savent, certains m’ont lu : Etty Hillesum m’est une boussole. Les pages que cette jeune juive a pu écrire dans l’antichambre de la mort m’obligent et m’éclairent. Etty Hillesum ne s’aveuglait pas, elle ne détournait pas le regard. Elle avait une vraie conscience de l’horreur, elle connaissait le nom des victimes, elle connaissait leurs vies1. Elle l’écrit : elle sait qu’à tel numéro de tel rue, tel de ses amis a été emporté vers la mort par les nazis. Telle famille a été déportée. Elle aide à monter des jeunes enfants dans les wagons qui les emmènent vers Auschwitz et elle se compose une mine encourageante pour ne pas ajouter au malheur. Il « ne [faut] fermer les yeux devant rien, il faut « s’expliquer » avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose ».

Face à ce déchaînement d’horreurs qui l’assaillent bel et bien – « J’ai le devoir d’ouvrir les yeux. Je me sens parfois comme un pieu fiché au bord d’une mer en furie, battu de tous côtés par les vagues. », « Mon Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix. » – elle refuse de se donner à la haine.

Elle écrit ainsi dans son journal :

Autre leçon de cette matinée : la sensation très nette qu’en dépit de toutes les souffrances infligées et de toutes les injustices commises, je ne parviens pas à haïr les hommes. Et que toutes les horreurs et les atrocités perpétrées ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais qu’elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains. Elles me sont ainsi plus familières et moins effrayantes. L’effrayant c’est que des systèmes, en se développant, dépassent les hommes et les enserrent dans leur poigne satanique, leurs auteurs aussi bien que leurs victimes, de même que de grands édifices ou des tours, pourtant bâtis par la main de l’homme, s’élèvent au-dessus de nous, nous dominent et peuvent s’écrouler sur nous et nous ensevelir.

Oui, il y a des systèmes qui nous enserrent dans leur poigne satanique. Si j’ose un détour par l’actualité, comment – en ces jours tout particulièrement – regarder le voyage de Donald Trump, qui renouvelle l’alliance avec l’Arabie Saoudite à coups de milliards de dollars de contrats d’armement ? Steve Bannon, qui s’assied au côté de Salih Al ash-Shaykh, l’une des plus grandes références du salafisme. Oh, bien sûr, ils sont probablement de la trempe de ceux qui se moquent assez de ce qui se passe dans le reste du monde tant qu’ils gardent l’illusion d’être à l’abri derrière leurs « big and beautiful walls ». Mais quelle incohérence… Et, sans incriminer les hommes eux-mêmes, comment ne pas voir cette poigne satanique qui nous broient au nom d’un système, l’intérêt supérieur du pognon ?

C’est un exemple. Actuel. Il y en a d’autres.

Nous ne sommes pas dans un camp de concentration. Aussi légitimement inquiétante soit la situation, il faut encore la distinguer de l’assurance de mourir demain. Nous avons, nous, évidemment encore la possibilité d’éviter ce sort. Mais je pense à ce dont a été capable Etty Hillesum, ce qu’elle a écrit et accompli, elle, avec cette certitude. Et je sais qu’elle a gagné, pour l’éternité. Devant l’Éternel.

Pour humilier, il faut être deux. (…) Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte.

Ce n’est pas aujourd’hui l’humiliation qui nous menace. Mais le mécanisme est le même. Il demande notre consentement, ou notre abdication. Je ne veux ni consentir, ni abdiquer.

Je ne peux pas en revanche m’engager à ne pas haïr. La haine ne m’épargne aujourd’hui que par la prise de distance, nécessaire. Je sais aussi que, par la foi que je professe, je devrais être capable d’affirmer que j’aime. J’en suis loin. Mais je peux m’engager à la résistance. Une vraie résistance, sans ignorance, en conscience. Une résistance spirituelle sur les pas d’Etty Hillesum et de bien d’autres. Cela n’efface pas la détermination à s’opposer à l’extrémisme musulman, à approuver une certaine fermeté et l’indispensable réponse sécuritaire, mais je peux en revanche m’engager à ne pas leur céder en prime mon âme. Comme ils ont vendu leur âme. Je les haïrai probablement un temps, à chaque attentat. Mais je peux m’engager à ne pas laisser la haine être le tout de moi, à ne pas devenir une masse de haine. J’entends me faire violence et continuer d’aimer la vie, les hommes, et Dieu, envers et contre eux.

Ils ne m’auront pas. J’ai autre chose à offrir.


  1. « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

2017-05-20

Un philosophe, c’est un polémiste qui cite Merleau-Ponty

Audiard aurait pu l’écrire : c’est curieux chez les philosophes, ce besoin de faire dans l’outrance. Il est vrai que depuis que Michel Onfray, populaire dans les mêmes cercles, en est la figure d’autorité médiatique, certains ont dû juger la voie ouverte.

Ainsi Bérénice Levet. On nous dit qu’elle revient, pour Limite, sur la querelle qui aurait donc opposé les “catholiques dits identitaires” et les “catholiques d’ouverture”. Ayant rencontré peu de monde sur la ligne de front, il ne me semble pas excessif de prendre ma part de cet article, aussi divertissant soit-il de me voir qualifier ainsi de “catholique d’ouverture”.

Voilà donc que l’on utilise ici cette distinction, certes usuelle chez les sociologues, entre les “catholiques d’ouverture” et les “catholiques d’identité”. Je conçois que les distinctions sociologiques ne soient pas faites pour décrire l’étendue du réel mais pour en faciliter l’étude, mais j’ai toujours reproché à cette distinction son caractère binaire : on serait d’identité ou d’ouverture.1

Dans un article récent pour La Croix, je lisais avec amusement encore que l’historien et sociologue des religions Philippe Portier me qualifiait toujours – et, je le crois, avec plus de justesse – de « catholique d’identité ». Mais, plus loin, il en expliquait la raison, introduisant un peu de la complexité du réel que la simple alternative reprise par l’auteur interdit :

Le catholicisme d’identité s’est « pluralisé » lui aussi, entre un catholicisme d’intransigeance rejoint par une partie de conservateurs jusqu’ici plus modérés, et des catholiques qui, tout en restant attachés à la morale familiale, tiennent aussi à des valeurs d’ouverture et d’altérité.

Nous sommes d’ailleurs ici sur l’un des points centraux de la controverse. Ce que je m’échine à expliquer depuis janvier. En somme, que nul « catholique d’identité » ne se croie l’obligation d’être un « catholique identitaire ». Quand bien même on l’en somme ou on l’y incite2.

Et c’est ici la première illustration de ce qui me chagrine dans cet article. Pour le peu que je sais de la philosophie – dont nous nous épargnerons le rappel de l’étymologie – elle devrait supposer le goût de la nuance, la reconnaissance de la complexité. Elle devrait aider à comprendre que le monde est rarement “ou, ou” mais “et, et”. Que, comme le disait René Rémond, “le nombre de la réalité n’est pas le duel mais le pluriel”.

Ce culte de l’alternative exclusive n’est pas neutre. Il s’agit encore et toujours, comme je le décrivais dans mon livre, d’élever des camps, de provoquer une solidarité contrainte, au bout du compte de réduire au silence les pondérés. On est “avec eux ou contre eux », sommé de choisir entre les termes qu’ils ont eux-mêmes fixés. Or il y a un terrorisme intellectuel dans ce procédé : réduire le réel à deux termes… surtout après en avoir ridiculisé l’un. Ils vous conduisent où ils veulent vous mener.3

Le procédé est récurrent dans ce texte. Plus loin, il nous propose une autre alternative. Il s’agirait de choisir entre « le multiculturalisme au nom de la charité » et la protection du « modèle assimilationniste de la République française et [la défense de] l’héritage de la « fille ainée de l’Église ».4. Il n’y aurait donc d’autre alternative qu’entre le multiculturalisme ou la protection de la République et la défense de l’Église étonnamment et habilement rassemblés. Il me faudrait certainement à ce stade présenter mes excuses aux Français pour avoir rien moins que piétiné la République et, tout ensemble, l’héritage chrétien. Quant à mon goût pour le multiculturalisme.. il doit s’agir d’un autre.

A la phrase suivante, nous y revoilà. Le même procédé est repris :

Conscients des défis et de l’épreuve que l’arrivée massive d’étrangers posent à une nation, à toute nation, les catholiques dits identitaires ne souscrivent pas à un devoir absolu d’hospitalité. Les catholiques dits d’ouverture leur reprochent une trahison de l’esprit et de la lettre des Évangiles.

A une juste « conscience des défis », on opposerait un « devoir absolu d’hospitalité » (il faut relever que l’on a ici glissé des catholiques d’identité aux catholiques identitaires, comme pour mieux laisser croire à une même nature). Mieux : ces « catholiques dits d’ouverture » croiraient pouvoir opposer l’Évangile au réel – « l’esprit et la lettre des Évangiles » contre la « conscience des défis ». Choisis ton camp, camarade.

Bérénice Levet enchaîne sur cette considération : pour eux, « le « bon » catholique se doit de n’agir qu’en référence au message d’amour, d’ouverture, de charité universelle des Évangiles. Ainsi trahirait-il sa foi dès lors que, au nom du « salut de sa patrie », il fixe des limites au devoir d’hospitalité. » Voilà encore une alternative bien outrancièrement présentée, et d’un manichéisme qui  évoque bien peu la philosophie. Passons sur les prémices : ces « catholiques identitaires » ne voudraient que fixer de simples limites au devoir d’hospitalité, et ils le feraient pour le salut de la patrie qui, donc, serait en jeu. Pour une fois, le sens de la mesure est un peu ironique : si vraiment le salut de la patrie est en question, ce ne sont plus des limites qu’il faut poser. Mais si donc le salut de la patrie est en jeu, alors l’amour serait bien coupable. Et l’Évangile aveugle.

Je crois que la soif d’absolu est indispensable pour nous hausser seulement un peu au-delà de notre humanité, pécheresse par défaut. Visons l’amour, pour atteindre seulement le respect.
Bérénice Levet reprend en réalité un reproche bien souvent entendu ces dernières semaines : ces « bons catholiques » auto-proclamés, ces « belles âmes » (nous dit-elle) absolutiseraient l’enseignement du Christ. Ils devraient pourtant se trouver d’autres références que l’Évangile5. L’Homme, nous dit-elle, passant par Machiavel, « ne peut agir selon l’absolu du bien ». Je n’y vois pas là une contre-indication politique et morale, mais une incapacité inhérente à l’Homme : le voudrait-il qu’il n’y parviendrait pas. Je crois surtout que chacun, et chaque catholique, vit au contraire avec cette pente naturelle : s’arranger avec l’Évangile. Je crois aussi que la soif d’absolu est indispensable si nous voulons nous hausser seulement un peu au-delà de notre humanité limitée, pécheresse par défaut. Visons l’amour, pour espérer atteindre seulement le respect. Car sans se fixer d’idéal, on ne se hisse pas bien haut. Bérénice Levet cite Péguy. Il ne plaçait pas le raisonnable en premier, ne célébrait pas le politique d’abord. Et il me semble assez que pour lui, « tout commence en mystique et finit en politique », de sorte qu’il ne me paraît pas incongru de commencer par l’idéal avant le pragmatique. Nous y finirons toujours, dans le pragmatique. Or, précisément, ce courant de pensée entend nous faire oublier de commencer par l’Évangile, de commencer par viser l’absolu.

Les catholiques ne devraient pas agir qu’en référence à l’Évangile ? Pour le compléter, Bérénice Levet leur propose une référence inédite pour des catholiques : « Le Prince, et cela vaut pour tout citoyen, doit apprendre à n’être pas bon, dit Machiavel. » J’avais à vrai dire déjà entendu l’idée fausse que la charité ne saurait s’appliquer à l’État. Je n’avais pas encore lu chez un catholique un appel à n’être pas bon. Or, je ne crois pas que le monde ait besoin de nous, catholiques, pour lui rappeler Machiavel. Je ne crois pas qu’il nous revienne de rappeler à « tout citoyen d’apprendre à n’être pas bon ». Certes, la sagesse populaire a raison de rappeler que «  »bon », ça ne s’écrit pas avec un c ». Mais l’amour n’est pas là pour seulement saupoudrer le réalisme – même si le réalisme suggère, impose parfois, la prudence. L’amour précède.

Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là.
Les catholiques ne devraient pas « agir qu’en référence au message d’amour de l’Évangile » ? Le fait est pourtant que le Christ n’a reconnu que deux commandements : l’écoute et l’amour de Dieu, et l’amour du prochain. Je n’ignore certes pas, ni ne minimise, les apports de siècles d’exégèse et de théologie – mais je n’envisage pas de les couper de ces principes premiers. Et je n’ignore ni ne minimise non plus les efforts que d’autres ont déployé pour donner à l’Évangile une dimension plus raisonnable, donner aux commandements du Christ une portée plus atteignable… jusqu’à ceux qui se sont reconnus « catholiques, mais pas chrétiens », en hommage aux efforts que l’Église catholique, « Église de l’ordre », aurait déployés pour anesthésier l’Évangile et sa dimension prophétique, pour lui reconnaître cet « honneur philosophique » : « avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin »6. Que l’Évangile et le Magnificat me renvoient sans cesse à mon imperfection, qu’ils me rappellent toujours que je ne vis pas en conformité à l’Évangile, c’est certes inconfortable et souvent déplaisant, mais c’est bien nécessaire.

Qu’il me soit permis, puisque Bérénice Levet nous entreprend sur les migrations et l’absolu de la foi, de rappeler cette parole du cardinal Lustiger que me rapportait récemment un prêtre parisien7. A ceux qui clamaient déjà : « On est chez nous« , il avait répondu en chaire d’une voix forte : « Vous n’êtes pas chez vous, ici. Vous êtes chez Dieu« . Ici encore, il est déplaisant mais utile de s’en souvenir, avant de poursuivre, et de concevoir à juste titre qu’une bonne éthique chrétienne n’exige pas nécessairement l’absolutisation d’une position.

Et si l’on tient tant à parler de ces « bons catholiques », ces « belles-âmes », angéliques et bien pensantes, si l’on tient à évoquer ces migrations qui obsèdent nos interlocuteurs, lisons l’un d’entre eux. Ce grand naïf exposait ceci :

Un engagement commun en faveur des migrants (…) implique de savoir conjuguer le droit «de tout homme […] de se rendre à l’étranger et de s’y fixer», et en même temps de garantir la possibilité d’intégrer les migrants dans les tissus sociaux où ils s’insèrent, sans que ceux-ci sentent leur sécurité, leur identité culturelle et leurs équilibres sociopolitiques menacés. D’autre part, les migrants eux-mêmes ne doivent pas oublier qu’ils ont le devoir de respecter les lois, la culture et les traditions des pays dans lesquels ils sont accueillis.

Ce même « bon catholique » avait encore dit :

Je crois qu’en théorie, on ne peut pas fermer son cœur à un réfugié, mais les gouvernants doivent aussi être prudents  : ils doivent être très ouverts pour les accueillir, mais également analyser comment pouvoir les installer, car il ne s’agit pas seulement de recevoir un réfugié, il faut aussi l’intégrer. Et si un pays a la capacité d’intégrer, disons, 20 personnes, il faut qu’il en intègre vingt. Un autre qui a davantage de capacité  doit en intégrer davantage. Mais le cœur toujours ouvert  : il n’est pas humain de fermer les portes, il n’est pas humain de fermer son cœur, on finit par le payer un jour.

Je vous dois cette confidence : je n’ai jamais conçu le projet d’être « meilleur catholique » que le pape. Or ce pape, que l’on peut considérer quelque peu « d’ouverture », ne sacrifie en rien « le salut de la patrie », il ne néglige pas l’identité, il ne fixe pas un « devoir absolu d’hospitalité », pas plus que ne l’a jamais fait la doctrine sociale de l’Église, et tous les papes, qui ont, toujours, dans le même temps rappelé aux nations leur devoir d’hospitalité. C’est que ni le pape François ni ses prédécesseurs ne conçoivent d’enfermer la réalité dans une alternative contrainte : « c’est eux ou nous ».

Et le texte ne cesse pas de suivre la même pente, évoquant encore de façon bien étanche une autre distinction : celle, posée par Max Weber et détournée ensuite, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Comme si ceux qu’animent une éthique de conviction seraient irresponsables, ou les responsables sans conviction. Comme s’il ne s’agissait pas bien souvent de mettre ses convictions sous un mouchoir de bonne conscience, celle de la responsabilité. Comme s’il ne s’agissait pas fréquemment de se persuader que la responsabilité imposerait d’oublier la conviction et la foi. On en connaît pourtant, de ces politiques, proclamant leurs convictions religieuses, qui une fois en fonction s’empressent de n’en tirer aucune conséquence, au nom de Max Weber.

Il serait fastidieux de persévérer. Fastidieux lorsque des questions sont posées avec aussi peu de bonne foi que celle-ci : « Peut- on, sans la flétrir et la pervertir, réduire la foi catholique à un message sirupeux d’amour et d’ouverture ? ». Oui, certes, dès lors que l’on y ajoute « sirupeux », on flétrit la foi catholique. Peut-être est-ce par manque de compréhension de ce qu’est véritablement l’amour ? Car ce ne serait pas flétrir la foi catholique, ni la pervertir que de voir un elle un message d’amour.

Demandons au Christ en croix si l’amour est sirupeux.

*

Je dois bénir Limite pour son système d’abonnement. Il est providentiel. Il m’empêche de lire la suite du texte et de suivre l’auteur dans d’autres alternatives factices. La phrase d’annonce laisse augurer de l’épreuve : « la mise en avant de catholicisme [serait] symptomatique de notre présent et de notre impuissance à… ». Laissons donc la suite se fondre dans le silence.

Je dois encore des excuses à mes amis qui seraient philosophes. Mon titre est injuste, et malhonnête. Mais c’est en hommage à celui de l’article : « le patriotisme est-il un péché ? », faisant croire à la fois que les catholiques dénigreraient la patrie, et que le patriotisme serait avec les autres.


  1. Sans compter que l’ouverture est en soi une qualité, ce que n’est pas immédiatement l’identité, de sorte que j’ai tendance à penser que la distinction a été élaborée par des “catholiques d’ouverture”.
  2. Puis-je me permettre de rappeler une fois encore que l’on peut aimer la liberté sans être libéral, le social sans être socialiste, l’identité sans être identitaire ?
  3. On retrouve d’ailleurs cette propension chez ceux qui vous expliquent que l’on serait aujourd’hui soit souverainiste soit mondialiste. Comme peu de personnes s’imaginent mondialiste, cela rend le souverainisme incontournable. Que l’on ne m’en veuille pas de penser que l’on peut toujours être ouvert au monde sans renier la souveraineté de la France
  4. Qu’il me soit permis une précision préliminaire : la controverse de ce début d’année n’a porté sur l’immigration que parce qu’elle en obsède certains. Si le sujet est connexe, il est, pour ce qui me concerne, largement absent de mon livre, et il ne résume en rien la problématique de l’identité
  5. Il s’agirait donc pondérer les Évangiles par d’autres références ?
  6. Magnificat dans lequel le Puissant « disperse les superbes (…) renverse les puissants de leurs trônes, élève les humbles (…) comble de biens les affamés [et] renvoie les riches les mains vides ».
  7. Il en corrigera peut-être l’expression, s’il me lit et si je me trompe, puisque je ne la rapporte que de mémoire

2017-05-18

le climat privilégié

Au début du carême 1955, MM. les curés de Notre Dame, Saint Paul, Saint Nicolas, Saint Pair, Donville, Bouillon, Yquelon, et Saint Planchers ont dévoilé à leurs paroissiens ébahis le secret d’une récollection réussie. Outre qu’elle satisfasse à l’obligation de la messe du Dimanche, on aura le bon goût de la faire…... Lire le climat privilégié

Droite, gauche

Ainsi donc il marche. Droite, gauche, droite, gauche. Il descend – droite, gauche, droite, gauche – d’un véhicule militaire comme nous aimerions tous en avoir un. Et il marche. Logique. Il n’a même pas plu, ou si peu. Comme pour marquer ce qu’il doit malgré tout encore à François Hollande. Et nous l’avons tous relevé. Et point1 le soleil. Il marche dans ce ciel qui s’est éclairci, il est beau et il va relever l’État.

Il l’a montré en quelques gestes, en quelques signes. Plus de présidence normale, Emmanuel Macron est président de la République et ça n’est pas une fonction normale. Il a endossé le costume, emprunté le command car. Il n’a pas cherché à faire peuple, comme si le peuple, parce qu’il est peuple, aimait nécessairement qu’on lui tape sur le ventre.

Il parle bien, aussi. A peu près aussi bien qu’il marche. Ces discours de soir d’élection et d’investiture nous rendent un président qui sait parler français. Foin d’élocution heurtée, de césures incohérentes. Trêve de « moi j’vais vous dire, Msieur Delahousse, la France, elle« . Oubliée la « dislocation à gauche », ce phrasé hollandien que l’on a affecté de prendre pour un effet de style lorsqu’il n’était que lourdeur. Au rencard, les anaphores : vous avez bien servi, vous avez trop servi. La langue française a d’autres richesses à offrir que la répétition.

La vérité est toujours une quête, un travail de recherche, et c’est fondamental (…) Je crois à l’idéologie politique. L’idéologie, c’est une construction intellectuelle qui éclaire le réel en lui donnant un sens, et qui donne ainsi une direction à votre action. C’est un travail de formalisation du réel. L’animal politique a besoin de donner du sens à son action. Cette idéologie doit être prise dans une technique délibérative, se confronter sans cesse au réel, s’adapter, revisiter en permanence ses principes. Je pense que l’action politique ne peut pas se construire dans une vérité unique ni dans une espèce de relativisme absolu, qui est une tendance de l’époque. Or ce n’est pas vrai. Il y a des vérités, des contrevérités, il y a des choses que l’on peut remettre en cause. Toutes les idées ne se valent pas !Emmanuel Macron
On l’observe. On lui trouve soudain des qualités, on essaie de résoudre ses ambiguïtés. Ses en même temps. Ainsi, il est disciple de Ricoeur et en même temps il a prononcé ce discours effarant du soir de premier tour. Car dans ce passionnant entretien au 1 (à lire ci-contre), non seulement il fait preuve d’une consistance que l’on désespérait de retrouver au sommet de l’Etat mais il avance des positions que je serais bien en peine de dénigrer, pour avoir tenu à peu de choses près les mêmes2.

La vérité est une quête, écrit-il, et il est heureux de l’entreprendre. Voilà qui change d’années de relativisme, de discours convenus et de philosophie de comptoir sur l’absence de vérité. Il existe bel et bien une vérité, des vérités peut-être. Il est urgent de le rappeler à une société qui n’a eu de cesse que de professer les vérités plurielles et équivalentes, avant de s’étonner benoîtement devant le conspirationnisme, les fake news et autres alternative facts.

Il dénonce les « passions tristes » des Français (également dans son discours d’investiture) et prône un « esprit de conquête », fixant à la France une « mission éminente », jugeant que « le temps est venu pour la France de se hisser à la hauteur du moment ». « Parce nous aurons rendu aux Français le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont, le monde entier sera attentif à la parole de la France. » Je ne peux m’empêcher de penser que mes derniers écrits poussaient aussi à mettre de côté des angoisses pourtant légitimes, sûr que ce n’est que par un esprit de conquête analogue qu’on  leur apportera la meilleure réponse.

Et il y aurait matière à saisir un moment. Parmi les grandes nations occidentales, deux sont encalminées, incapables de porter un message fort au monde : les États-Unis de Trump, figés entre l’effroi et la honte, et la Grande-Bretagne occupée toute entière à détricoter pour les prochaines années. Il y a bel et bien un moment pour la France, pour une parole française.

Alors lundi matin, tandis que j’avais bien l’intention de dire merde à tous les pisse-froids, avant qu’un autre détour par les réseaux sociaux ne m’abaisse de nouveau vers l’aigreur, l’acrimonie et l’invective, j’avais bien envie que ça marche. Je pensais à la gueule que vous auriez faite, vous que j’ai croisés dans les couloirs du RER si le résultat du second tour avait été inverse, et à celle qu’aurait fait la France. Je me disais qu’il serait bien inconvenant de souiller un moment d’espérance. Je me disais qu’il était peut-être bien temps de construire ensemble, c’est-à-dire et par définition y compris avec ceux qui ne pensent pas exactement comme moi. Grand temps de « réparer la France », comme le proposait très opportunément La Croix, après des mois de campagne, des semaines de tension, et ces derniers jours de vrai déchirement. Que la possibilité de regarder l’adversaire d’hier comme un partenaire d’aujourd’hui valait la peine d’être vécue. Sans illusion sur les insatisfactions inévitables.

Certains me disent qu’il faut « faire gagner la droite ». La droite ? Laquelle ? Et puis, droite, gauche, droite, gauche… « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français. C’est pas la Gauche, la France ! C’est pas la Droite, la France ! ». J’avais surtout envie de faire gagner la France, envie de marcher ensemble. Parce qu’il va bien falloir se décider un jour à former une Nation3 et cela ne peut pas être sur nos lignes uniquement.

Il y aurait de bien bonnes raisons – auxquelles j’ajouterais une ambition de réforme pour l’Europe et un gouvernement qui vient crédibiliser sa démarche – de se montrer bienveillant, à défaut de tomber en pâmoison prématurée comme certains commentateurs.

Seulement…

Seulement chez moi, le candidat d’En Marche, de loin en loin, vient d’un PS de type Montebourg et j’ai beau être ouvert, j’ai ma dignité.

Seulement, si la divergence sur le fond est assumée, quand Emmanuel Macron avait assuré que les sujets sociétaux n’étaient pas prioritaires et qu’il convenait de « donner un cadre au débat », un Benjamin Grivaux n’a pas même ménagé les apparences, et tranché le débat.

Seulement, si la meilleure façon de marcher, c’est un pied devant l’autre, le mouvement, ça ne fait pas la direction.

Seulement, installer une seule force face aux extrêmes des deux bords, c’est prendre un risque faramineux en cas d’échec.

Seulement, qu’un président ait de la consistance ne devrait être qu’un préalable, pas un motif de réjouissance.

Seulement, si croire en l’idéologie politique, croire qu’il existe des vérités et des contrevérités, que tout ne se vaut pas, est un excellent début, ce n’est qu’un début : il reste à connaître cette vérité, ces convictions, et à les partager ou non.

Seulement il marche certes mais ce ne sont que ses premiers pas.

Seulement4 rien ne nous force à nous précipiter.

Il faut donner du temps au temps, comme l’exprimaient si bien François Mitterrand et Didier Barbelivien.

Alors je reste dans une prudente expectative.

Une bienveillante circonspection.

Une obligeante réserve.

Une généreuse retenue.

Un quant-à-moi débonnaire.


  1. de poindre
  2. Cf. mon chapitre Fuyons le culte des idoles ! dans Koztoujours, ça ira mieux demain
  3. « avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour faire un peuple », écrivait Renan dans Qu’est-ce qu’une Nation ?
  4. Ceci n’est pas une anaphore en « seulement ». Une répétition tout au plus

2017-04-25

Cas de conscience et question de principe.

Point de mire et ligne de crête (vallée de la Tarentaise).

Le chemin de croix est fini. La catastrophe, insoupçonnable il y a six mois, annoncée depuis deux mois, s’est produite. Je laisse à d’autres le soin de dresser les bilans, compter les responsabilités, écluser la rancœur. Il ne serait pas superflu de s’interroger sur les ajustements nécessaires, la défaite ne s’expliquant pas seulement par les affaires, mais la seule question qui vaille à l’instant est celle des échéances à venir.

Pour qui voter, quand celui qui s’approchait le plus de vos convictions sans lui-même y être totalement fidèle a été éliminé ? Quand il ne reste plus que les choix que vous aviez écartés, que les candidats que vous jugiez impropres à occuper la fonction suprême ? A ma grande surprise, les réactions reçues sur les réseaux sociaux – en les supposant de bonne foi – témoignent du fait qu’il n’est pas évident pour tous que le choix du second tour, dans une telle configuration, ne peut pas être un choix d’adhésion. On ne choisit alors qu’entre le mauvais et le pire. « Au premier tour, on choisit. Au second, on élimine » (au troisième, on rectifie).

Je n’ai pas tardé à énoncer mon choix, et le tombereau d’insultes voire de menaces reçu a échoué à me convaincre que je faisais fausse route dans mon choix et dans mes analyses.

Inutile de tergiverser : je ne reconnais comme seul dilemme recevable que celui qui balance entre le vote Macron et le vote blanc. Il est en revanche inconcevable pour moi de voter Le Pen.

De fait, je ne crois pas à la modération du Front National, au contraire. Lorsque Louis Aliot affirme sur le plateau de France 2 qu’il n’est pas d’extrême-droite et qu’il ne connaît pas de personnes d’extrême-droite au Front National, il ment. Évidemment. L’un des plus proches amis de sa compagne, Frédéric Chatillon, n’a rien renié de ses convictions gudardes. Un autre proche de Marine Le Pen et ancien du GUD, Axel Loustau, filmé casque sur la tête et barre à la main à la fin d’une Manif Pour Tous, provoquant les forces de l’ordre, frappant des organisateurs de la Manif, aujourd’hui conseiller régional d’Île-de-France, n’est pas simplement « de droite ».

La « dédiabolisation » du Front National n’est qu’un ripolinage. Certains, bien sûr, s’y laissent prendre de bonne foi et j’ai même quelques amis électeurs du FN qui n’en partagent aucunement les outrances. Le terme même de « dédiabolisation » est un travail d’artiste de la part du FN. Car non, décrire la réalité du Front National n’est pas le « diaboliser », mais ils sont parvenus à ce que ce néologisme militant soit largement repris, comme une situation de fait. Pourtant, il n’y a pas un scrutin qui passe sans son cortège de retrait d’investiture et d’exclusion du parti, démontrant non seulement que c’est un puits sans fond, mais que le FN sanctionne moins les opinions professées que leur malencontreuse publicité. Car nul ne me fera croire que les auteurs de ce type de propos se montrent plus mesurés en privé.

Le Front National ne se modère pas, bien au contraire il se durcit. Quand Marine Le Pen exclut son père, elle intègre Philippe Vardon. Les convictions sont les mêmes, peut-être même plus dures encore, mais plus habilement avancées. Marine Le Pen dénonçait il y a seulement trois ans l’approche ethniciste de Philippe Vardon (en vidéo ici) : aujourd’hui, il a intégré l’organigramme de campagne et infléchi la campagne de Marine Le Pen. Génération Identitaire est parfois décrit par des cadres du FN eux-mêmes comme le vrai mouvement de jeunesse du FN1. De nombreux cadres identitaires œuvrent désormais au plus près des responsables FN, dont Marion Maréchal Le Pen, qui cultive cette proximité. Leur défense de l’ethnie, bref leur racisme, et l’épisode négationniste de Benoît Lœuillet démontrent assez qu’ils portent les convictions traditionnelles de l’extrême-droite. Les Identitaires ont seulement l’habileté, l’intelligence, de se respectabiliser et d’adopter notamment, délibérément, des codes vestimentaires qui les éloignent des bombers et crânes rasés des anciens skinheads. Les cheveux sont plus longs, les idées sont les mêmes.’

Le refus de se cantonner à une dénonciation morale du Front National ne doit pas conduire à une autocensure sur sa réalité profonde. L’époque des pin’s et des badges est certes révolue2 mais cela ne doit pas conduire, par un effet de balancier mal maîtrisé, à se taire. Le Front National reste un parti qui charrie la haine de l’autre, au premier rang duquel l’étranger, et la violence. Il ne saurait à mon sens y avoir de complicité même passive avec ces idées, pour un catholique.

Quant au programme, entre la sortie de l’euro – dont le danger est souligné même par les économistes critiques de l’euro dont le FN se prévaut – et le fantasme autarcique, il n’est pas moins générateur de chaos et de déclin pour le pays. Peut-on troquer cette réalité contre des promesses bioéthiques ? Parce que les enjeux bioéthiques sont préoccupants, parce que je suis catholique et certains de mes interlocuteurs également, on me présente des comparatifs censés démontrer la nécessité pour un catholique de voter Le Pen. L’hypothèse doit être prise un instant au sérieux. Car même les « points non-négociables » avancés par certains n’imposent pas un tel choix. Benoît XVI n’a jamais conçu sa note doctrinale de 2002 et son discours de 2006 comme une grille de vote. Ces points, dont la protection de la vie, sont certes essentiels mais ils sont mentionnés « parmi d’autres ». D’ailleurs, si l’on prenait vraiment l’ensemble des points évoqués pour « non négociables », ils interdiraient quelque vote que ce soit. L’Église respecte la conscience personnelle, éclairée, comme ultime lieu de décision. Si ce qui précède vous paraît obscur, dites-vous seulement que la seule idée que l’application de l’Évangile commanderait impérativement de voter Front National débusque le bug dans le raisonnement.

Au demeurant, les questions bioéthiques et sociétales ne sont pas davantage une priorité pour Marine Le Pen : il serait aberrant d’en faire un élément déterminant du vote3.

Face à cela, nombre de ceux qui m’invectivent sur les réseaux m’opposent, comme un mantra, le soutien d’Emmanuel Macron à la GPA. Quitte à oser le sacrilège, je me permets de penser que l’avenir de la France ne repose pas sur ce seul sujet. Surtout, si son entourage n’est pas clair, il a en revanche été répondu sans ambiguïté par son équipe : « Emmanuel Macron est foncièrement opposé à la GPA. Elle ne sera jamais légalisée au cours de son quinquennat », comme lui-même l’avait déjà dit.

Pour l’ensemble de ces raisons, il m’est évidemment impossible d’envisager d’apporter ma voix à Marine Le Pen. Ceci implique-t-il de voter pour Emmanuel Macron ? Certes non, pas automatiquement. J’entends les arguments de ceux qui préfèrent s’abstenir ou voter blanc. Je comprends l’amertume et même la colère de ceux qui estiment avoir été insultés, traités comme repoussoirs pendant la campagne, et la volonté dès lors d’envoyer p…aître tout ce beau monde. Je comprends particulièrement ceux qui pointent la difficulté de battre Emmanuel Macron aux législatives, après avoir appelé à voter pour lui à la présidentielle. Pour ce qui me concerne, il ne s’agit pas d’un appel – que je n’ai d’ailleurs pas qualité à formuler – mais de l’expression de ma position personnelle. Mais je ne conçois pas de neutralité possible face à Marine Le Pen.

Le fait est que je ne soutiens pas non plus Emmanuel Macron. Je lui reconnais un dynamisme affiché, une volonté de rassembler, de redonner confiance à un pays qui ne manque pas d’atouts. Mais je ne crois pas à son programme économique, pas plus que je ne sacrifie au primat de l’économie qui l’anime. Nous n’avons pas les mêmes conceptions sur les questions bioéthiques ou sociétales et si, contrairement à son intention affirmée de s’abstenir, il devait agir, je crains que ce soit contre mes convictions. Son discours de premier tour a été un moment d’effarement complet devant la vacuité et l’immaturité conjuguées du propos. M’est venue l’idée qu’il était plus facile de combler le vide que de vider l’excès. Je ne souhaite donc pas qu’il dispose d’une majorité parlementaire, et j’espère que tous ceux qui ont été frustrés par une victoire volée sauront se mobiliser en ce sens.

Certains avancent encore qu’il serait préférable d’élire une Le Pen incapable d’appliquer son programme faute de majorité qu’un Macron en mesure d’appliquer le sien. Je ne le pense pas. Je refuse que Marine Le Pen représente la France, en France et à l’international. Je refuse que la France soit représentée par l’ex-présidente d’un parti fascisant4. Question de principes.

Si les principes ne suffisent pas, que l’on n’oublie pas qu’elle disposerait encore de prérogatives dans le cadre traditionnel du « domaine réservé » du président de la République, et qu’elle a d’ores et déjà annoncé son intention de diriger par référendum, peut-être moins par volonté démocratique que par nécessité de passer par-dessus la tête des parlementaires. Et il faudra bien qu’elle le fasse, ne serait-ce que pour exister. Je refuse d’enchaîner les référendums populistes sur la sortie de l’euro, la sortie de l’Union Européenne, l’inscription de la « préférence nationale » (que l’on peut tout aussi bien appeler discrimination selon l’origine) dans la Constitution, ou tout autre sujet qu’il lui plairait d’agiter.

Pour les plus réticents, faut-il penser qu’un vote blanc suffira à empêcher l’élection de Marine Le Pen ? On aurait tort de croire impossible l’improbable. D’autres scrutins, dans d’autres pays, ont suffi à démontrer que les temps ne sont pas à de telles certitudes. En outre, les éventuels reports de voix mélenchonistes, le dégagisme généralisé, les intentions d’abstention ou de vote blanc ne permettent pas d’exclure avec certitude sa victoire (d’après certains calculs, avec seulement 20 % de différence de mobilisation, Marine Le Pen pourrait être élue). Dans une telle configuration, voter blanc ne suffit pas, il est nécessaire de voter pour son adversaire.

Et souvenons-nous,

Ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donnés, mais un esprit de force, de pondération et d’amourDeuxième lettre de Saint Paul à Timothée

  1. Et l’on se souvient de ce reportage sur C8 dans lequel le propre patron du FNJ Niçois balance, à propos du FNJ lui-même : « c’est bidon, c’est tous des tapettes. Quand il y aura la révolution, il y aura plus personne. Direction chez les vrais », avant d’aller à une fête identitaire au bar lyonnais La Traboule
  2. Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut apporter des solutions aux questions soulevées par ses électeurs – que ce soit l’insécurité, l’angoisse face à l’immigration, le sentiment d’abandon dans les quartiers ou dans les zones rurales
  3. Ces partisans du vote Le Pen oublient un peu vite qu’elle a préféré répondre par une pirouette à la mobilisation contre la loi Taubira – en considérant qu’il s’agissait d’une « diversion » pour éloigner les Français des vrais problèmes – ou que Marion Maréchal Le Pen elle-même était absente lors du vote sur la résolution reconnaissant l’avortement comme un « droit fondamental » et a délégué à Gilbert Collard le soin… de s’abstenir pour elle
  4. Que ceux qui sursautent constatent seulement que l’entrée en force des Identitaires milite clairement en ce sens.

2017-04-18

Alors on vote.

On peut être le type de gars à vouloir espérer contre toute espérance et se trouver pourtant en proie au plus grand désarroi. Je relativise certes la mystique du grand débat national que serait une élection présidentielle : la volonté de cliver, marquer sa différence, souder son camp avant de rassembler les Français, conduit à hystériser – au sens plein, névrotique – des questions essentielles. Mais si cette campagne a peut-être intéressé davantage les Français que la précédente (souvenons-nous), c’est à la façon d’une telenovela. Aucun thème ne s’est imposé, aucun enjeu majeur pour les cinq, dix et vingt années prochaines n’a été sérieusement discuté. Il y avait pourtant urgence, pour le pays, pour la politique.

Je n’ai guère entendu de réponse satisfaisante à la seule question qui me semble devoir se poser : que voulons-nous pour la France ? J’ai entendu l’un évoquer une « startup Nation », l’autre « la première puissance économique d’Europe ». Cela ne fait pas un pays. L’économie ne fait pas un pays. Pour n’être pas un enjeu négligeable, la prospérité économique ne peut pas être l’ultima ratio de la politique, et de notre temps en particulier. Car oui, nous faisons face aujourd’hui à un enjeu de civilisation. Non que, comme certains se complaisent à l’affirmer, notre civilisation soit en péril. Mais elle est en mouvement.

Faute de « volonté commune dans le présent » autant que de reconnaissance de « gloires communes dans le passé », c’est l’existence même d’une Nation qui est en suspens.
Nous ne nous sommes guère penchés sur ce que nous considérons aujourd’hui encore comme des choix fondateurs de notre civilisation, de notre culture. Nous avons bien peu débattu de ce que signifie aujourd’hui former une Nation. Quelle Nation souhaitons-nous former en commun, sur quels fondements existants et avec quelle ouverture aux possibles ? Quel contrat tacite passons-nous avec l’ensemble des Français, ceux de plus ancienne implantation comme ceux de plus récente arrivée ? Si la Nation est ce « plébiscite de tous les jours » selon la formule ressassée de Renan, savons-nous seulement ce que nous voulons ? C’est bien la volonté qui forme les Nations et, comme il l’écrit plus loin, « avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour faire un peuple ». Notre peuple, notre Nation, ne se perpétueront pas par la seule invocation des gloires communes dans le passé mais par la distinction d’une volonté commune dans le présent, et l’adhésion du peuple à celle-ci. Or, en tout ceci, tant l’existence d’une volonté elle-même que celle de la mettre en œuvre en commun sont incertaines, de sorte que c’est bien l’existence même d’une Nation qui est en suspens.

Cela aurait pu donner lieu à un débat, tant je pense que même l’efficacité économique peut découler d’une vision commune, de la volonté de participer à un destin partagé. Nous aurions pu aussi débattre en profondeur de l’éducation, « mère de toutes les batailles » –  y compris face aux visées religieuses fondamentalistes1. Il y avait bien des choses à dire, des propositions à entendre.

Au lieu de cela, il semble que nous ayons cru imaginable de faire l’impasse sur cette campagne présidentielle, et de remettre la grande explication à plus tard. A tous égards, cette campagne n’a rien pour répondre à la situation de crise protéiforme que nous vivons. Les multiples renoncements et trahisons de la parole donnée que nous avons connu ont encore dévalorisé la politique. Dans chacun des camps, tel ou tel autre ancien candidat à une primaire s’est empressé de juger que les circonstances avaient suffisamment changé pour justifier qu’il renonce à honorer son engagement moral de soutenir le vainqueur. Les affaires qui ont affecté François Fillon, ses erreurs ou ses fautes, pour ne pas relever nécessairement d’une qualification pénale, ont dressé un portrait fort éloigné de l’homme qui emportait l’adhésion en novembre dernier, nourrissant une amertume délétère : même lui… On a beau avoir fait son deuil de l’homme providentiel, on préfèrerait vivre des rappels moins brutaux. Reste son programme, qui n’est pas la caricature ultralibérale avancée par ceux qui considèrent que la France de 1995 était un enfer antisocial. Qui insiste sur les activités régaliennes, ce que l’on ne peut qu’approuver, non par libéralisme mais par réalisme, lorsque l’on voit l’état de la police, de la justice et de l’armée françaises.

Faudrait-il donc, alors que personne ne défend le bilan de ce quinquennat, assurer la poursuite du hollandisme par d’autres moyens ?
Dans ce marasme, on comprend qu’Emmanuel Macron suscite des enthousiasmes. Tout en pressentant qu’ils sont de ces élans qui précèdent de peu les cruelles désillusions. L’homme paraît à ce jour encore bien trop évanescent, et bien trop fabriqué. Certains le voient porté par le peuple, comme le Général avant lui. N’est-ce pas oublier que le Général avait pour lui un actif, une gloire passée et une renommée forgée dans les temps de plus grande épreuve ? Toutes choses dont Emmanuel Macron est dépourvu. Il brillerait sur l’économie. Pouvons-nous vraiment compter sur les qualités d’un conseiller économique et ministre de l’économie d’un quinquennat qui a vu la France faire moins bien que les autres pays de la zone euro, quand elle faisait d’habitude aussi bien, ou jeu égal2  ? Lorsque je lis dans La Croix (je dis bien La Croix, pas même Le Figaro) que sa ligne économique se place dans la continuité de la ligne défaillante du quinquennat finissant, j’en viens à craindre que sa candidature ne soit que la continuation du hollandisme par d’autres moyens. Si ce n’est donc sur son bilan et sa gloire passée, sur quoi peut se fonder l’emballement ? L’attrait de la nouveauté, celui de la jeunesse ? Tout passe. Sans compter qu’à supposer que l’on identifie sa ligne politique il est non seulement douteux que ses propres soutiens (sans même parler des ralliements opportunistes) partagent aujourd’hui une vision commune sur une ligne politique mais très incertain qu’il réunisse une majorité politique aux législatives. Invoquer, comme il le fait, la seule « cohérence des Français » est aussi sympathique qu’inconséquent.

Le désarroi et l’amertume alimentent le dégagisme des deux extrêmes. Ils n’autorisent pourtant pas la politique de la terre brûlée.
Ce désarroi, cette amertume, alimentent le dégagisme des deux extrêmes. Elles n’autorisent pourtant pas la politique de la terre brûlée. Il n’y a pas lieu de regarder avec plus d’indulgence un Front National frappé de multiples mises en examen pour escroquerie en bande organisée au préjudice de l’Etat, et dont les dernières actualités mettent au jour un système concerté de financement au préjudice du Parlement Européen. Son programme économique, marqué par la sortie de l’euro, laisse augurer d’un désastre que même un économiste aussi critique de l’euro que Paul Krugman dénonce avec fermeté – quand vingt-cinq autres lauréats du prix Nobel d’économie, dont certains revendiqués par le FN lui-même, voient dans son programme un facteur de déstabilisation de la France. Sa politique étrangère oscille entre illusion du repli autarcique et fascination pour les régimes autoritaires, quand elle ne paraît pas orientée, au Proche-Orient, par une opposition à Israël aux relents douteux et les intérêts économiques bien compris de certains de ses membres – d’ailleurs parfois impliqués dans les affaires précitées. La présence, parmi la garde rapprochée de Marine Le Pen, de personnalités telles que Frédéric Chatillon, Axel Loustau ou Philippe Péninque, trahit la permanence de la plus traditionnelle extrême-droite et le caractère fictif de la dédiabolisation vantée en vain depuis dix ans. La ligne Maréchal Le Pen n’a rien de plus attirant, elle qui se comporte en cheval de Troie volontaire des groupes identitaires au sein du Front National, aux conceptions racistes permanentes et bien souvent encore antisémites. Si elle remporte quelque suffrage chez certains catholiques, ils ne devraient pourtant pas accepter au nom du patriotisme, de la famille et de la défense de la vie – dont ni elle ni sa tante n’ont le monopole ni un souci constant – des idées en contradiction brutale avec l’Évangile.3.

Marine Le Pen a en commun, avec Jean-Luc Mélenchon, de vouloir intégrer à la Constitution des orientations politiques qui n’ont aucun titre à y figurer. La première entend y insérer une « préférence nationale » qui n’est, sous un emballage vendeur, qu’un principe de discrimination évolutif. Le second entend y faire figurer l’IVG et l’euthanasie.4 En ce qui le concerne uniquement, certains de ses développements ne seraient pas inintéressants s’ils étaient appliqués avec mesure – ce qui n’est pas véritablement sa promesse – mais son application à célébrer des « modèles » qui ont tous versé dans l’autoritarisme et le plus grand désastre économique pour les peuples est suffisamment édifiante.

Il n’est ni rassurant ni satisfaisant de s’en remettre au seul bon sens des Français pour nous épargner un second tour Mélenchon / Le Pen.
A ce jour, la présence de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon au second tour ne peut pas être exclue. L’écart entre les quatre premiers candidats ne dépasse pas aujourd’hui la « marge d’erreur ». La présence de Marine Le Pen est considérée comme acquise depuis des mois, et celle de Jean-Luc Mélenchon, tout en semblant encore improbable, commence à paraître possible. Il ne serait pas sain que la majorité des Français soit contrainte à un vote par défaut, pour éliminer un extrême. Et il n’est ni rassurant ni satisfaisant de s’en remettre au seul bon sens des Français pour nous épargner un second tour Mélenchon / Le Pen. L’année écoulée nous a suffisamment démontré que les surprises, les scenarios improbables, restent possibles.

*

Alors on vote. Nous avons de bonnes raisons d’être déçus, d’être amers, d’être en colère. Mais il y a des risques que nous ne pouvons pas courir et des responsabilités aux soirs des 23 avril et 7 mai prochains qu’il faudra assumer. On vote, au regard des programmes, en n’oubliant pas que si la présidentielle est présentée comme la rencontre d’une personne et d’un peuple, le gouvernement n’est pas l’affaire d’une personne seule. On vote, en sachant que ce n’est pas un acte d’amour mais une responsabilité politique. On vote. Avec peut-être une adhésion relative, avec la conviction que le salut même temporel ne vient pas de la seule politique, mais de l’engagement personnel, intellectuel, culturel, associatif et qu’il ne manque pas de travail pour qui aime son pays et veut contribuer à lui forger une volonté commune dans le présent. Mais on vote tout de même.


  1. Je pense souvent au discours de cet imam de Brest, affirmant aux enfants qu’ils se transformeraient en cochons s’ils écoutaient de la musique : notre seule issue ici aussi est dans l’éducation
  2. Le chômage décroît certes, mais moins vite que dans la zone euro. Nous avons en effet croisé la moyenne de la zone euro en août 2014 pour ne plus la recroiser depuis, et l’argument avancé contre l’Allemagne, qui s’accommoderait de la pauvreté, ne peut pas valoir à l’encontre de tous les pays de la zone euro
  3. Faut-il encore, comme catholique, souligner mon opposition à la conception qu’avance Marine Le Pen de la laïcité ? Elle affirme ainsi : « La laïcité, c’est l’idée qu’on peut se croiser dans la rue sans savoir de quelle confession on est ». Ceci est faux et/ou mensonger : la laïcité ne s’applique pas à l’espace public. Et les catholiques tentés ne devraient pas l’accepter au nom de la lutte contre l’islamisme car, d’une manière ou d’une autre, par capillarité et volonté de ne pas discriminer, ils en viendront à être restreints aussi dans la libre expression de leurs convictions religieuses.
  4. Outre mes positions sur le fond, je suis aussi opposé à cette instrumentalisation de la Constitution que je l’ai été lors du débat sur la déchéance de nationalité. A cet égard, leur pratique ne change guère de celle des politiques qu’ils entendent dégager.

2017-04-13

Sur l’autre rive

Raconter à son retour.

Mais suis-je seulement déjà revenu ? Ou suis-je encore au bord du lac de Tibériade animé d’une brise légère ? Sur les pentes du Mont des Béatitudes, cueillant un épi de blé comme un disciple suivant le pas de Jésus ? Au Mont Thabor, devinant au loin Nazareth sur le flanc des collines ? Suis-je vraiment revenu, ou suis-je encore un peu à Gethsémani, lieu des larmes, Gethsémani face pourtant à cette Porte Dorée que Jésus, le Christ, a emprunté lors de sa montée à Jérusalem, ce jour où le peuple le célébrait, avant de le livrer ? Je garde mémoire de ce lieu dont sourdait une forme de lamentation, comme si la terre et les oliviers s’y souvenaient de l’abandon1. Suis-je bien revenu ou ai-je laissé un peu de moi au Golgotha, calvaire en la basilique du Saint Sépulcre, ou au pied du Mur des Lamentations, me souvenant du temple, détruit, reconstruit ?

Il est certainement des voyages profanes dont on ne revient pas totalement, des pèlerinages en des lieux voisins où l’on laisse un peu de son cœur, de son esprit. Dont on ne parvient pas à revenir tout à fait, ce lundi matin-là. Un pèlerinage en Terre Sainte est probablement l’un des rares  voyages qui engagent tout l’homme, par ce que ses sens perçoivent, ce que son cœur ressent, ce que ses entrailles pressentent.

J’ignore si j’ai laissé de moi-même en cette Terre Sainte que je brûlais de visiter depuis si longtemps, ou si j’ai rapporté un peu d’elle avec moi. La foi ne s’est pas abattue sur moi avec une certitude irrévocable, au milieu d’une nuée et du chant des anges. Je sais en revanche que mon chemin est passé par cette terre, et que cette terre m’accompagnera sur mon chemin. Comment entendre la Parole de la même manière, surtout en cette semaine sainte, alors que commence le triduum pascal ? Ces lieux ne sont plus des représentations pour moi. Je vois le Mont Thabor, lieu supposé de la Transfiguration. Je vois la Vallée aux2 Oiseaux, par laquelle le Christ est passé, venant de Nazareth et rejoignant Tibériade. Je vois cette Galilée que nous avons eu la chance rare de trouver verte, comme Il a pu la connaître. Les rives du lac, ornées de joncs que l’on imagine sans peine écartés par Jésus, passant de Tibériade à Bethsaïde, ou en chemin vers Capharnaüm. Le « triangle évangélique » est si petit et pourtant, c’est dans cet espace que furent prononcées les paroles qui animent vingt siècles plus tard plus d’un milliard de chrétiens. C’est le lieu de la Révélation, et de l’incarnation. Car, pour qui y croit, le christianisme n’est pas une idée immanente, une théorie surplombante, mais une rencontre, en un lieu, précis, entre Dieu et les Hommes. Et le christianisme est une incarnation, en un homme, qui se trouvait en un lieu.

On ne raconte pas en peu de mots un pèlerinage en Terre Sainte, on ne traduit pas la paix au pied de l’autel face au lac, ni l’abattement à Gethsémani, et l’on ne peut dire que bien peu de choses de cette Terre en un seul, premier, et court passage. Ce passage, nous l’avons achevé… à vrai dire, sur un chemin : celui des pèlerins d’Emmaüs. Car, dans une rencontre que seule la Terre Sainte autorise, nous avons célébré les Rameaux et donc entendu l’évangile de la Passion du Christ au monastère d’Abu Gosh, en ce lieu qui témoigne de la suite : la Résurrection et un Chemin ininterrompu. Comme probablement résonnera, ininterrompu, ce pèlerinage en moi.

 


  1. comme je n’oublierai pas non plus Yad Vashem, visité dans une même journée, comme unis dans une si profonde tristesse commune
  2. ou des Oiseaux ?

2017-04-10

Pleurer comme une Madeleine

Parmi les mots dont on a oublié l’origine et la majuscule, la Madeleine des pleurs a une bonne place. On la soupçonne d’être de Proust, avec ses souvenirs émus. Non, la Madeleine est d’Evangile… Femme honnie de son temps, rejetée, méprisée, Marie de Magdala était enfermée dans le jugement que la société portait sur elle, et dans sa vie, et dans son... Lire Pleurer comme une Madeleine

Don de soi - edito journal de Pâques

Noémie, 24 ans, dans un bidonville de Jakarta. Bernadette, 80 ans, au téléphone. Sébastien, 40 ans, lisant à l’enterrement de son grand-père. Michel, 90 ans, embrassant son fils. Timéo, 9 ans, qui tient la main de sa maman. Bénédicte, 30 ans, qui sourit alors que sa chimio la transperce. Lucien, 85 ans, qui attend le coup de fil de son fils fâché.... Lire Don de soi - edito journal de Pâques

2017-03-27

L’autre islam

Once again, ce billet de temps de campagne ne traitera pas ostensiblement de campagne. Pas de cabinet noir ou d’insularité Guyanaise. Parce que ça me désole. Que ça me troue la la. Une fois de plus, vous, moi, nous allons faire comme si. Comme si cette campagne n’était pas désespérante. Comme si une campagne présidentielle avait une chance de tenir le rôle qu’on aimerait tant lui reconnaître : tenir un débat productif sur les enjeux de nos années à vivre. Parmi ceux-ci, il ne serait pas inconvenant d’évoquer l’islam, mais sur un autre mode qu’éruptif ou accusatoire. Et dans ce monde parallèle, le livre que publie Anne-Bénédicte Hoffner – Les nouveaux acteurs de l’islam – serait utile à notre vie politique.

*

Car le fait est qu’il y a des musulmans en France. Et des musulmans français. Les autres Français peuvent bien tenter de s’astiquer la moelle en songeant remigration, c’est une chimère dont l’unique objet est de masquer leur refus de penser le sujet, d’appréhender la complexité du monde. Remigration, ça peut vous donner des airs intellectuel quand « on les renvoie à la mer » fleure son turfiste aviné mais, au bout du ballon, c’est la même idée. Les autres Français peuvent, aussi, se plaire à songer que « l’islam n’est pas compatible avec la République ». Mais gare : c’est parler comme eux. Eux ? Les fondamentalistes musulmans. Et l’islam tendance wahhabite. Ceux qui entendent convaincre leurs coreligionnaires de s’opposer à la République. Voulons-nous vraiment joindre nos voix aux leurs pour convaincre les jeunes musulmans de l’incompatibilité de principe, radicale, de leur foi et de la République ? De l’inanité de la moindre recherche d’intégration ? Et que croyez-vous qu’un jeune croyant abandonne, si on lui donne le choix entre sa foi et la République ? Que croyez-vous que j’abandonnerais, si l’on me disait : « c’est la République ou le Christ » ?

Bien. Alors la seule voie est de tenter que ce soit l’un et l’autre. La solution peut difficilement venir de nous. Ce n’est pas un non-musulman qui pourra dire à un musulman comment vivre sa foi. Pas un chrétien non plus. Nous pouvons en revanche nous interdire de prêter main-forte à nos ennemis en ignorant ceux qui, avec courage, au prix de leur intégrité, contre leur propre communauté, tentent de trouver des voies, d’offrir un chemin possible à des jeunes musulmans qui vivent une aspiration à la liberté, liberté d’opinion, de vivre, à l’égalité, qu’un islam de gardiens de chèvres transmuté au XXIème rend impossible à satisfaire.

Ces « nouveaux acteurs » sont lucides.

Je n’en pouvais plus d’entendre que l’islam est la religion de la tolérance et de la paix. Je voyais bien les contradictions entre versets
Ils ne se mentent pas sur l’islam. Nayla Tabarra le dit : « je n’en pouvais plus d’entendre que l’islam est la religion de la tolérance et de la paix. Je voyais bien les contradictions entre versets, certains appelant à l’amitié, à l’altérité, d’autres à la méfiance ou même à la guerre ». Aussi a-t-elle cherché comment les prendre tous en compte, comment les articuler. Mohamed Bajrafil lui, souligne – et c’est à vrai dire troublant pour l’idée qu’un chrétien se fait d’une religion – que « l’islam n’est pas un angélisme. Il faut donc non pas faire comme si l’on pouvait se débarrasser de la violence une fois pour toutes, mais codifier son usage, établir les règles qui permettent de la limiter autant que possible, et surtout comprendre que seule la violence peut justifier, défensivement, la vôtre ». Sous réserve d’approfondissement, ce n’est pas si éloigné des lois de la République, qui ne prétend pas se débarrasser de la violence mais en codifier l’usage. Au demeurant, si certains chrétiens reprocheront à l’islam un tel accommodement avec la violence, qu’ils réalisent alors que ce qu’ils nous enjoignent de faire, en réponse, en « ouvrant les yeux », est bien de réagir de la façon qu’ils reprochent aux musulmans : en (re)légitimant la violence.

Les quelques parcours que retrace Anne-Bénédicte Hoffner parlent au croyant, non-musulman. Ainsi quand Mohamed Bajrafil, se récitant des passages du Coran, dit : « leur trouver des sens nouveaux en fonction de mon état me met en joie ». Combien de fois découvrons-nous des sens nouveaux à l’Evangile, en fonction de notre état ? Ainsi quand Hicham Abdel Gawad décrit sa « crise d’adolescence intellectuelle », lui qui est passé par le salafisme. « Aujourd’hui, estime-t-il, sa foi a gagné en intelligence ce qu’elle a perdu en merveilleux, en « transcendant »». Et il n’est pas le seul à constater que ne pas s’accrocher au merveilleux n’atteint pas pour autant le cœur de la foi1.

« La vérité, c’est que la France, aujourd’hui, réalise beaucoup mieux la charî’a que bien des pays musulmans »
Ils prennent des risques. Mohamed Barjafil explique à ses auditoires que « la vérité, c’est que la France, aujourd’hui, réalise beaucoup mieux la charî’a que bien des pays musulmans » en lui rappelant les « critères traditionnels : droit de croire ou de ne pas croire, protection de la vie, droit de propriété, conditions matérielles et juridiques de la perpétuation de l’espèce ». Farid Abdelkrim, ancien Frère Musulman, sur le voile : « Comment remettre ça au goût du jour ? Pourquoi mettre autant d’énergie à porter un voile ? Mettre le paquet sur la forme n’est que le signe d’un déficit d’intériorité. Il faudrait réorienter cette énergie, dire à ces filles « commencez par faire le bien autour de vous »». L’islamologue (et musulman) Michaël Privot ose remettre en question la nature incréée du Coran : « je m’autorise à lire le Coran comme un texte qui va résonner en moi, en assumant ma condition d’homme du XXIème siècle. Le foulard, le halal, serrer la main ou non à une femme… Tout ça n’était pas l’essentiel à l’époque du Coran. Ce devrait encore moins l’être aujourd’hui ». Nayla Tabbara rappelle sa découverte de l’existence de variantes du Coran : « je ne le savais pas et pourtant c’était là, sous mes yeux, puisque tous les commentaires du Coran en font état, en mentionnant « le Coran d’Abdullah », c’est-à-dire la version d’Abdullah Ibn’Masud ».

Ils savent qu’ils sont minoritaires. Et nous ne pouvons pas nous faire davantage d’illusions. Mais les salafistes sont minoritaires aussi, bien qu’influents. Entre eux ? Entre eux, il y a la masse des fidèles, indécise ou indolente, traditionnelle et répétitrice, inquiète à l’idée de ne pas être de bons musulmans, puisque les rigoristes le disent. Je suis à deux doigts de leur dire qu’ils ne sont pas les seuls concernés. Que, plus un croyant est faible sur ses bases, plus il se réfugie dans le fondamentalisme. Moins il comprend sa foi, plus il s’abandonne au littéralisme. Et inversement.

*

Non, nous ne pouvons probablement pas grand-chose pour eux. Sauf peut-être leur donner plus de visibilité. Sauf arrêter de propager, comme le font certains livres récents pour – disent-ils – ouvrir les yeux des Français, une vision tronquée et unilatérale de l’islam. Sauf renoncer à se faire les complices imbéciles de nos propres ennemis, en laissant croire au jeune musulman qu’il n’est qu’un islam, islam violent. Sauf cesser d’essentialiser l’islam. Sauf briser la logique identitaire, la nôtre, la leur. Sauf leur réserver la possibilité d’une amitié. C’est aussi à cela que contribue Les nouveaux acteurs de l’islam.2


  1. dans une certaine limite, je le concède
  2. Je n’ai évoqué que quelques-uns de ces parcours. Ils sont pourtant tous édifiants, notamment par le courage de ceux qui sont souvent passés par un islam radical avant de s’engager dans un islam d’ouverture

2017-03-17

Le poids des souffrances

Lors d’un débat récent et bientôt diffusé, un interlocuteur dont le nom importe moins que l’idée qu’il diffuse a évoqué les souffrances négligées des populations locales, populations autochtones, dont le malaise identitaire ne serait pas pris en compte. Il reproche vertement à l’Eglise catholique – et, au premier chef, au pape François – de se consacrer exclusivement aux souffrances des migrants et de mépriser les Européens et leur angoisse. Il faudrait les câliner un peu. J’ai donné acte à mon contradicteur du fait que l’Eglise, et le Christ avant elle, continue de prêter une attention renforcée à la souffrance du pauvre plus qu’à celle du riche. Et j’ai dit l’indécence que je trouvais à comparer les souffrances des migrants et celles des Français – même, à vrai dire, pauvres. J’aurais pu insister encore sur le fait que ces derniers n’ont pas besoin de porte-paroles germanopratins, et se montrent souvent d’une générosité à faire pâlir le bourgeois. J’aurais pu détailler les souffrances des migrants. Que ce soit par manque d’à-propos ou par mesure, par pudeur ou par lâcheté, je m’en suis tenu là. Également parce qu’à la vérité, je ne fais rien pour eux. C’était, aussi, avant de lire Les larmes de sel. Le hasard a voulu que j’ai ce livre avec moi pendant ce débat, et que je le lise ensuite.

Il porte le témoignage d’un Lampedusien de souche. Élevé à la dure dans une famille de pêcheurs, séparé de sa famille à douze ans pour aller faire ses études sur le continent, sur le pont sans relâche depuis 25 ans, animé par sa foi et par son histoire personnelle. Je viens de l’achever, et c’est délibérément que j’écris ceci à peine la dernière page tournée. Car Pietro Bartolo a raison : nous, ici, ne laissons entrer l’émotion qu’un temps de raison, avant de reprendre le cours de nos vies. Mais il raconte ces souffrances qu’il faudrait, donc, pondérer par les nôtres.

Cette famille repêchée, prostrée. Quand l’embarcation a coulé, le père a pris le bébé de dix-huit mois dans ses bras, l’a glissé sous son t-shirt, et a saisi la main de son fils de trois ans. Il a nagé autant que possible, au milieu de la mer, seule façon de ne pas se refroidir et sombrer. Et puis à un moment donné, la force physique lui a manqué. Il a compris qu’il ne tiendrait plus longtemps et qu’ils sombreraient tous. Alors, il a lâché la main de son fils de trois ans, l’a regardé s’enfoncer dans la mer. Pour son malheur, les hélicoptères ne sont arrivés que quelques minutes après, et il ne se pardonnera pas de ne pas avoir résisté plus longtemps. Il y aussi Mustapha, cinq ans, qui va tellement mal qu’il a fallu lui pratiquer une très douloureuse perfusion intra-osseuse. Lui a vu sa mère et sa petite sœur mourir, sombrer. Et il a bien compris.

Il y a ces vingt-cinq cadavres dans la cale du bateau qui accoste. Vingt-cinq corps qui n’ont plus d’ongles aux mains. Placés dans la chambre froide, pressés les uns aux autres, manquant d’air, ils ont essayé de sortir en force. Les passeurs ont alors arraché la porte d’une cabine et l’ont placée sur l’ouverture, fermant hermétiquement la cale, attendant que le manque d’oxygène règle leur problème. A l’intérieur, ils ont essayé d’arracher les planches des cloisons avec leurs mains, s’arrachant tous les ongles, avant de mourir asphyxiés. Cette jeune fille de quinze ans, inquiète de savoir si elle est enceinte. Elle dit ne pas avoir été violée mais n’a pas eu ses règles depuis quatre mois. Sur place les passeurs injectent aux filles un produit pour qu’elles ne tombent pas enceintes si elles étaient violées, mais Pietro Bartolo a bien conscience qu’il s’agit surtout, pour la suite, d’éviter des complications aux réseaux de prostitution. Et si elle continue de le nier, elle a été violée. Violentée comme 70% des femmes migrantes. Femmes aussi, placées au fond des zodiacs, dans un mélange d’eau salée et d’essence dont la réaction chimique leur brûle lentement la chair, « provoquant des plaies profondes, et des blessures chimiques terribles (…) C’est à peine croyable de voir tous ces corps noirs couverts d’immenses taches blanches ». Et ces femmes qui entament la traversée enceintes, celles qui accouchent en mer. Contre quel désespoir une mère tente cela ?

Il y a Anuar, dix ans, qui sera en Europe un « mineur isolé ». Il était au Nigéria fils d’une famille heureuse jusqu’à ce que Boko Haram assassine son père, et que sa mère lui confie les économies de la famille pour qu’il ne finisse pas de la même manière. Cet autre Nigérian qui refuse terrifié de baisser son pantalon pour se soumettre à l’inspection sanitaire. Il allait se marier. Agressé par une bande, on lui a tranché net le pénis avec une machette, il a entamé sa migration comme une fuite. Il y a les longues rangées de sacs mortuaires sur le quai. Et ces corps qu’il doit autopsier. « Une bonne vingtaine de ces malheureux ont une chaînette en or avec un crucifix dans la bouche. Entre leurs dents serrées. Comme si, avant de mourir, leur dernier geste avait été de confier leur âme à Dieu ». Et encore tous ces morts anonymes.

Celle-ci n’est pas dans le livre de Pietro Bartolio mais je garde en mémoire ces images d’un enfant de huit ans assis au sol en Syrie, criant à son père : « relève-moi papa ! relève-moi papa ! », tandis qu’il n’y a plus seulement trace de ses jambes sur la terre, après un bombardement. Il y a tant d’histoires venant de tant de pays. Nigéria, Somalie, Erythrée, Syrie.

« Face aux milliers de réfugiés qui arrivent chaque jour sur nos côtes, nous avons beaucoup de mal à leur donner une identité, à les voir comme des individus, à ne pas les réduire à de simples chiffres. Dans le meilleur des cas, nous éprouvons de la peine en apprenant leurs souffrances atroces ou leur mort avant d’avoir pu atteindre leur but. Nous sommes bouleversés de voir un enfant sans vie dans les bras d’un sauveteur. Nous pouvons nous émouvoir, pleurer comme devant un film. Des sensations à durée limitée. »

On ne dit trop rien parce que l’on sait que dire pourrait nous contraindre à agir, ou à assumer l’inaction. Parce que d’autres nous disent que l’émotion ne serait pas une solution. En cherchent-ils seulement une, ceux-là, ou veulent-ils surtout faire taire cette émotion ? Réaliser, incarner, cela nous empêcherait donc de bien traiter ? On se tait aussi – question d’éducation – parce que ce serait du pathos et du bon sentiment étalé. En faut-il de mauvais pour agir ? Et face à l’horreur, se soucie-t-on de son image ? Pour les besoins du raisonnement, j’admets que la souffrance des migrants ne fait pas une politique migratoire. Mais je ne crois pas, non, que l’Eglise néglige les souffrances des pauvres de souche. Elle est plutôt, continuellement, à leur chevet, sur tout le territoire, incomparablement plus que ceux qui veulent mettre en balance le poids des souffrances – massacre et « souffrance identitaire », souffrance de là-bas, souffrance #decheznous. Et si l’Eglise tient fermement auprès des plus pauvres d’entre les pauvres, je suis fier d’être avec elle.

Les larmes de sel, c’est comme un anti Camp des Saints. Moins bien écrit certainement, un peu foutraque. Mais on peut écrire des infamies, avec une belle plume. Ces migrants ne sont pas une multitude, ne sont pas une masse, pas de simples chiffres. Les migrants, c’est vrai, concrètement, je ne fais rien pour eux. Mais je peux au moins faire une chose : éviter de dire des saloperies.

 

L’illustration de ce billet est tirée de l’affiche du film Fuoccoamare

2017-03-02

Avons-nous tout perdu ?

Nous avons tout perdu, même ce que nous n’avions plus : du temps, et de l’espoir. Il est difficile de traduire le désarroi, la colère, la rage du citoyen face à cette campagne électorale. Avions-nous cinq ans à perdre pour l’emploi ? Avions-nous cinq ans à perdre pour la croissance ? Avions-nous cinq ans à perdre pour l’éducation ? Cinq ans à perdre contre la progression de l’islamisme ? Cinq ans pour relever le pays ? Pour lui insuffler une vision, un projet commun, pour le redessiner ?

Nous voterons au premier tour dans six semaines et demi, dont deux semaines de vacances, décalées selon les zones. Cela signifie en somme quatre semaines et demi de campagne utile. Il se dit classiquement que le tableau d’une présidentielle se fige fin février. Il se dit certes tout aussi classiquement qu’une campagne se joue sur les trois dernières semaines. Laissons alors, pour la beauté du geste, une place à l’improbable.

Mais comment croire que ces quatre à six semaines qui nous séparent de l’élection ont une chance d’être utiles ? Elles seront scandées par l’égrènement des défections, des états d’âme, des appels au retrait, des analyses juridiques et judiciaires, des spéculations sur les conséquences de la décision d’un juge, ou deux. Les électeurs de la gauche et du centre, leurs représentants dans la presse, auraient tort de s’en satisfaire. Très concrètement, leurs candidats gaspilleront un temps précieux à évoquer les aventures judiciaires du candidat de la droite. Plus largement, nous sommes dans le même bateau, le même pays. Cette situation nourrit une colère qui devra bien trouver un exutoire.

Il nous reste le choix entre une candidature sapée dans ses fondements, et une étrange créature.

Une « droite des valeurs » n’a pas vocation à articuler mâchoire serrée les yeux fermés une défense par défaut.
Le réflexe militant supposerait de taire ses doutes : je n’ai pas le réflexe militant. Une « droite des valeurs » n’a pas vocation à articuler mâchoire serrée les yeux fermés une défense par défaut. « Les autres ne sont pas mieux ». C’est tous ensemble que l’on sombre. Pas de naïveté pour autant : non, ils ne sont pas mieux. Et non, je ne crois pas au résultat fortuit d’une enquête journalistique. Le calendrier de la révélation de ces affaires, anciennes, sur un candidat dont l’intégrité n’avait jamais été mise en cause en 35 ans de vie politique, faite après la primaire de sorte qu’aucun autre candidat ne puisse prétendre à la même légitimité, et alors que le candidat d’une gauche en difficulté était en passe d’être désigné, a tout d’un tir prémédité. Je ne néglige pas non plus le caractère inédit d’une approche judiciaire en pleine campagne présidentielle : les précédentes ont connu leurs lots de boules puantes et autres mises en cause, mais il était d’usage de les régler sur le pré – électoral.

Pour autant, même s’il est probable encore que ce qu’on lui reproche ait été bien répandu, cela ne suffit pas à en effacer la portée désastreuse. Et si François Fillon remportait l’élection, c’est le fondement même de sa candidature et de sa politique qui serait miné, et son quinquennat resterait plombé par cet abcès jamais crevé – puisqu’aussi bien il bénéficiera d’une immunité.

Emmanuel Macron est une étrange créature. J’ai mes doutes par principe sur la mystique de l’homme providentiel mais l’on peut à tout le moins escompter que, si homme providentiel il y a, ce soit le peuple qui le fasse émerger. Je suis profondément sceptique sur un homme dispensé du « cursus honorum », issu de nulle part sinon de la haute finance, conseiller économique puis ministre de l’économie d’un quinquennat en faillite, et qui affirme incarner l’espoir. Propulsé en quatre ans du parfait anonymat aux portes de l’Elysée, qui l’aura fait roi, sinon les couvs des magazines et une impressionnante cohorte de soutiens millionnaires, depuis son mentor Henry Hermand jusqu’aux hommes d’affaires et magnats de la presse Niel et Drahi, en passant par Pierre Bergé ? Emmanuel Macron peut bien proposer une loi pour interdire les conflits d’intérêt, il semble qu’il y soit structurellement plongé… toutes inquiétudes que soulevait légitimement François Bayrou avant de juger que sa haute conception de l’intégrité lui enjoignait de mettre son mouchoir sur tous ses principes. Si je concède que, stratégiquement divulgué tard, il est tôt pour se prononcer sur son programme, il a prend les allures d’un patchwork d’ajustements marginaux ripolinés de « révolution ».

On s’en veut de ne pas partager le juvénile amusement du candidat devant le « pragmatisme » de Mao Zedong, authentique ordonnateur de crimes contre l’humanité.
A cet égard, Emmanuel Macron s’enorgueillit d’une Grande Marche, menée cet été. Elle me faisait grandement penser à la « Longue Marche » de Mao. Voilà que je découvre ceci dans Le Parisien : « « Je suis maoïste », balance-t-il tout de go, pas peu fier de surprendre son auditoire. Pour Mao, explique-t-il, « un bon programme c’est ce qui marche. » On s’en veut de ne pas partager le juvénile amusement du candidat devant le « pragmatisme » de Mao Zedong, initiateur d’un Grand Bond en Avant et d’une Révolution Culturelle, qui ont causé des dizaines de millions de mort, provoqué le naufrage culturel et intellectuel de la Chine et des désastres écologiques monumentaux. Outre la légèreté très malvenue de cette référence et de cet amusement, s’agit-il à ses yeux un « programme qui marche » ? On présente Emmanuel Macron comme un intellectuel, comme l’ancien assistant de Paul Ricoeur : lui qui jouait dernièrement du crime contre l’humanité, serait bien inspiré de prendre un peu de recul sur l’Histoire. Car entre cette déclaration et l’idée fantasque de s’excuser auprès de rapatriés d’Algérie en leur proclamant du balcon : « je vous ai compris », se dessine un personnage un peu hors sol, dont on peut se demander quel est exactement son bagage historique et culturel. Plus prosaïquement, très prosaïquement, et à titre d’exemple, qualifier de « révolution de la flexisécurité » l’interdiction de refuser successivement deux offres d’emploi dont le salaire ne serait pas inférieur de plus de 20-25% au salaire antérieur laisse perplexe : à supposer que ce soit de la flexisécurité, nous sommes loin d’une révolution.

Tous deux jouent la deuxième place derrière une Marine Le Pen dont on pourrait me reprocher de ne pas dire grand-chose ici. C’est que ce billet n’avait pas l’intention d’offrir un panorama exhaustif, et qu’il me semble que mes derniers écrits en disent assez long pour leur part sur mon appréciation des orientations auxquelles elle souscrit.

*

Pragmatiquement, il reste les législatives. Elles prendront cette fois un tour décisif. Il n’est pas impossible qu’elles soient le tout premier lieu d’expression de la colère de ceux qui se seront vus confisquer la présidentielle. Ceux qui se réjouissent de la situation présente, ceux qui l’alimentent, devraient y songer.

Au-delà, il y a cette conviction, qui se renforce : engageons-nous. Engageons-nous dans le débat d’idées, dans la production culturelle et intellectuelle. En associations. Dans des démarches d’entrepreneuriat solidaire. Si nos institutions et nos représentants faillissent, c’est à nous, à chacun, de prendre notre destin en mains et de façonner notre France. La politique peut décider beaucoup, mais c’est aussi après le peuple qu’elle court. N’attendons pas tant d’elle.

Au risque de tout y perdre. Le temps et l’espoir.

 

2017-02-24

Je suis… le sel de la Terre

figuier4

J’ai commencé sur un clocher et j’ai fini sous un figuier.

Ou plutôt non, je n’ai pas fini. Je m’y suis reposé pour y trouver un nouvel élan.

J’ai, plus clairement, lu trois livres. Il serait peut-être artificiel de prétendre qu’ils parlent tous d’identité et pourtant, je vais avoir la prétention de le faire. La France Identitaire, d’Eric Dupin, l’évoque assurément, avec anxiété. Chrétiens français ou Français chrétiens, conférence-débat de Natacha Polony, Fabrice Hadjadj et Don Paul Préaux, s’y consacre certainement, avec acuité. Quand tu étais sous le figuier…, du frère Adrien Candiard op. ne l’évoque pas visiblement. Pourtant, elle est peut-être bien là, mon identité, notre identité. Sous ce figuier, exactement. Dans l’intimité et l’espérance.

Un jour, Jésus s’est présenté pour commencer sa brève vie publique. On n’a cessé de le questionner sur son identité. Et lui-même a questionné. Tenez, pas plus tard qu’avant-hier : « et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? ». Mais passons. Quand il s’est présenté sur ce bord du Jourdain où il allait recevoir le baptême, la situation n’était déjà pas brillante, en Israël. Les Romains, Hérode, tout ça : je vous épargne le tableau et les lépreux.

Ce n’est pas bien brillant pour nous non plus aujourd’hui. Et il y a matière à s’inquiéter. La présidentielle qui part en sucette, l’Education qui vrille, la biodiversité qui se fait la malle et les Sarrasins qui ont passé les portes.

Des inquiets, sur ce dernier point au moins, on en croise une palanquée dans l’enquête d’Eric DupinLa France Identitaire, enquête sur la réaction qui vient. Il les a rencontrés, ces identitaires, de Sautarel, le fondateur de FdeSouche, en passant par les cadres de Génération Identitaire jusqu’à Renaud Camus, le plus talentueux de cette galaxie angoissée1. Angoissée par une France qui change. Et elle change. Il le constate, le documente, jusqu’à évoquer un nombre de naissances étrangères évalué sur la base d’un dépistage à la drépanocytose dont je m’enquerrai davantage du bien-fondé. Mais c’est objectivement un fait, et un défi culturel. Quand on lit Eric Dupin et ses personnages, on ne peut s’empêcher de s’angoisser aussi, et de réaliser comme cette angoisse a tôt fait de s’insinuer et de s’installer en soi, jusqu’à occuper tout l’espace.

Comme il l’indique en conclusion, « posée par le camp identitaire, la question du même nom est pratiquement insoluble. Son « ethnodifférentialisme » poussé à l’extrême postule l’impossibilité d’intégrer, dans la société d’accueil, les minorités originaires de cultures différentes ». Je ne suis pas certain de vouloir tenter de résoudre la question de la même manière qu’Eric Dupin : nous avons nos sensibilités différentes. Mais une chose est certaine : si nous laissons l’avenir aux thèses identitaires, nous allons à la confrontation. Les plus habiles font mine de la redouter, les plus sincères l’attendent.

Et nous, donc ? Sommes-nous d’abord chrétiens, d’abord Français ? Quelle est notre place dans cette France qui évolue ? Sans apporter une impossible réponse définitive à cette question, la conférence-débat entre Natacha Polony, Fabrice Hadjadj et Don Paul Préaux, bien introduite par Arnaud Bouthéon, y apporte des éclairages substantiels. J’y ai trouvé bien des points d’accord.

Quand Arnaud Bouthéon écrit qu’« il nous semble vain de nous complaire dans la mélancolie d’un âge d’or civilisationnel. Laissons les morts enterrer leurs morts. Nous sommes vivants. Incarnés et ancrés dans la réalité du présent. Dépositaires d’un trésor à diffuser ».

Quand Fabrice Hadjadj souligne que la vocation du chrétien est d’être « sel de la terre et lumière du monde », c’est-à-dire de relever ce qui est déjà là. Quand il pointe le fait qu’il fut une époque où l’on construisait les plus belles églises… « mais à quel prix ? Celui de réduire le fait d’être chrétien à un prix, précisément, ou à un état civil (…) Cette confusion créait une identité « identitaire », une collusion avec le pouvoir en place (…) Qu’en est-il de la distinction entre pouvoirs civils et religieux ? Je crains que cette nostalgie de la chrétienté ne corresponde en vérité à une conception plutôt islamique du pouvoir et de la religion ».

Quand Natacha Polony, évoquant la vertu de discrétion qui a été évoqué, dans la polémique, par Jean-Pierre Chevènement au sujet des musulmans, développe ainsi : « la discrétion qui est demandé consiste, dans l’espace public, à ne pas se vivre comme un individu valorisant ce qu’il est, mettant en avant son identité. C’est le travers typiquement moderne auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement de témoigner d’une foi mais d’affirmer : « moi je suis cela, moi je suis chrétien, moi je suis musulman et j’ai aussi mes racines, mon histoire… » Ce travers-là est profondément destructeur de toute société »2. Et encore quand elle s’agace, comme je le fais moi-même, de constater que l’on évoque aujourd’hui une « communauté » catholique.3

Après avoir précisé que « l’homme qui espère est un homme dont l’identité n’est pas identitaire justement : il ne peut pas s’affirmer et se définir par lui-même », Fabrice Hadjadj souligne ce en quoi je crois profondément : « l’espérance est opérative par elle-même« . Ma mission, la mission du chrétien, dit-il n’est pas de réussir : la mission du chrétien « est d’accomplir sa vocation ».

Si la question est de savoir « qui suis-je ? », alors, voilà : je suis un homme qui espère, je suis le sel de la terre. Et il n’y a qu’un pas à franchir pour considérer que c’est précisément cet homme qui espère qui est le sel de la terre. Le livre du frère Adrien Candiard op, est exactement l’efficace antidote à l’angoisse identitaire. Comme à son habitude4, après Veilleur, où en est la nuit ?, Adrien Candiard vient souffler sur les braises de notre espérance. Nous en avons tant besoin. Car si notre identité est d’être le sel de la terre, l’évangile selon Saint Marc nous avertissait hier encore qu’il ne s’agit pas d’une garantie: « C’est une bonne chose que le sel ; mais s’il cesse d’être du sel, avec quoi allez-vous lui rendre de la saveur ? Ayez du sel en vous-mêmes« .

Adrien Candiard n’a pas trouvé le figuier que Jésus évoque auprès de Nathanaël (là : Jean 1, 45-51). Celui-ci, amené par Philippe auprès du Christ lui demande : « Comment me connais-tu ? ». Jésus lui répond : « Avant que Philippe te parle, quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu. » Et ceci provoque cette exclamation de Nathanaël : « Rabbi, c’est toi le Fils de Dieu ! C’est toi le roi d’Israël ! ». Adrien Candiard a cherché dans la Bible : il n’a pas trouvé de figuier explicatif. Personne ne sait ce qui s’est passé sous le figuier mais cette seule évocation a suffi pour que Nathanaël croie. Adrien Candiard imagine ce qui a pu se produire sous ce figuier.

Et voilà qu’un soir, au début de l’été, la lumière était belle et douce, et Nathanaël en rentrant chez lui est passé à côté du figuier de son oncle. Il pensait à autre chose, et l’odeur des figues lui est arrivée, sucrée, familière. Ce parfum, c’était comme une caresse du figuier, comme une caresse du bon Dieu. Et avec le parfum est arrivée une foule de sentiments inattendus, brouillons, contradictoires : à cette caresse, il s’est senti aimé, aimé totalement, aimé comme jamais mais aimé pour toujours, et il en a eu les larmes aux yeux. Il se sentait heureux, pourtant, mais dans le même temps, il découvrait qu’il avait envie d’un bonheur plus grand, il se découvrait au creux de l’estomac une immense fringale de bonheur (…) Il vient de s’apercevoir que son cœur, dont il commençait tout juste à explorer les contours, est fait pour l’infini, et que seul un bonheur infini pourra le rassasier.

Je n’ai pas « rencontré Jésus », comme certains l’affirment. Mais j’ai connu de ces moments si puissants, si profonds, que l’on voudrait sortir de soi. Ces moments où ce n’est pas l’angoisse qui agrippe nos entrailles, mais un feu qui s’allume, qui brûle au-dedans de nous, dans une intense jubilation intérieure. M’a-t-Il vu à ces moments-là ? Était-ce Lui ? Et lorsque je lisais le livre d’Adrien Candiard, n’étais-je pas encore sous le figuier ? Lorsqu’il évoque la prière, cette prière qui n’est facile pour personne et cette recherche stérile d’une réussite spirituelle alors que l’important est d’être présent, d’être là5, lorsqu’il évoque la vocation personnelle, « notre désir le plus vrai, celui qui nous constitue et nous fait avancer, celui qui nous appelle vers le bien. Celui auquel le Christ faisait allusion quand il nous a dit, à nous aussi : « Quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu ».

Il n’y a pas que « l’espérance [qui soit] opérative par elle-même », l’angoisse l’est aussi. Le livre d’Adrien Candiard, lui, nous en dit tant sur la confiance, l’amour, et la joie du chrétien qu’il ravive nécessairement l’espérance. Ce n’est qu’avec elle que nous relèverons les défis qui nous étreignent.

J’ai fini son livre littéralement enthousiaste. Alors, j’y retourne.

Sous le figuier. Relire Adrien.

Après, je me lèverai, j’irai trouver ma vocation véritable. Vous pouvez me le souhaiter.

Je profite de ce billet, parce qu’il n’y en a plus si souvent, pour indiquer à ceux que cela peut intéresser que, pour ce qui est de mes interventions publiques, je serai à Brest le 4 mars, à La Rochelle le 16, à Rennes le 24, à l’église Saint-Paul à Paris le 19 avril etc. Je me permets de vous suggérer de suivre ma page pour plus d’information, ou d’en surveiller les publications ici-même, en haut à droite.

  1. pour finir avec Houria Bouteldja, l' »identitaire d’en face », du Parti des Indigènes de la République, identitaire musulmane dont le raci(ali)sme n’a rien à envier à celui de l’extrême-droite
  2. Je poursuis en note de bas de page car elle précise aussi : « il doit être distingué, je pense, de la simple volonté pour un croyant de témoigner sa foi ». Et ce n’est pas moi qui dirait le contraire !
  3. Je remercie aussi Don Paul Préaux, modérateur de la Communauté Saint Martin pour cette citation du Cardinal Henri de Lubac, qui vient à point nommé répondre aux critiques de ceux qui semblent s’inquiéter que l’on tire quelque enseignement de sa foi, par fidéisme, catharisme ou esprit dévot : « La croyance en l’éternité ne nous arrache pas au présent, comme on nous le dit quelquefois, pour nous perdre dans le rêve : c’est exactement le contraire. Bien plutôt, est-ce en manquant à l’éternité que les chrétiens ont manqué à leur temps » (Paradoxes, Cerf, 1999, p. 63)
  4. en droit, l’habitude commence à deux fois
  5. « Nous sommes mauvais juges de notre vie spirituelle. Nous sommes mauvais juges de notre vie chrétienne. Le monde nous envahit au point que, comme lui, nous voulons réussir. Réussir notre vie. Réussir notre vie avec le Christ »

2017-01-31

« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée »

Ce n’est certes pas l’objet premier de ce blog, mais il tomberait en déshérence si je n’abordais pas ici ce qui m’occupe quelque peu ces derniers temps depuis la sortie de mon livre. Ce billet tranche donc avec la tonalité de ce blog, et je compte sur votre mansuétude légendaire pour ne pas m’en tenir rigueur.

Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4). Si je ne craignais de récupérer indûment la lecture de ce jour à mon profit, je pourrais voir dans celle-ci l’un de ces clins-Dieu que l’on croise en chemin. Las, ce serait succomber encore à mon plus noir défaut : comme catholique, chercher l’inspiration dans les Écritures. Au lieu de laisser parler le politique d’abord.

Je n’ai pas souhaité ennuyer les lecteurs avec des réponses aux critiques ou attaques venant de-ci de-là1. Parmi ceux-ci, je connais l’aversion de bien des catholiques pour la controverse entre chrétiens. Je la connais si bien que j’en ai évoqué les travers dans mon livre et notamment cette tendance naturelle qu’a l’unité à virer à l’étouffoir – que ce soit à dessein ou involontairement. Pourtant, lorsqu’un auteur me qualifie d’hérétique, qu’un autre me traite de dévot, concluant par la citation de rigueur de Péguy, et que leurs propos (pour ne pas les qualifier autrement) sont publiés dans des maisons catholiques, il ne me semble pas aberrant d’y venir.

Dans un billet dont l’acuité se mesure à l’aune de l’accusation baroque portée contre nos évêques d’abandonner les chrétiens, « trop populistes à leur goût délicat », au profit des musulmans, le journaliste de Valeurs Actuelles Laurent Dandrieu me qualifie en effet de « forme extrême » de la tentation cathare. En somme, d’hérétique. Dans le sien, co-hébergé par l’Homme Nouveau et par La Croix, Thibaud Collin me débusque une autre tare : me voilà dévot.

Bon.

« Passons sur les erreurs factuelles (…) et les approximations et les contre-sens, malheureusement habituels dans ce genre littéraire », nous dit-il en hors d’œuvre. Navré, je vais m’y arrêter un peu. Car le propos n’est pas neutre. Erreurs + approximations + contre-sens, le tout dans un « genre littéraire » que l’on devine méprisable puisqu’il en est coutumier, voilà une équation dont on ne devrait pas se relever. Ce propos introductif n’ayant donc guère d’autre intérêt que de tenter de discréditer ou rabaisser le mien, apportons-lui une réponse.

Thibaud Collin me fait grief de rebaptiser le Général Cambronne en Camerone. Ce n’est pourtant pas le Général Cambronne qui commandait les légionnaires retranchés dans le fortin de Camerone, mais le glorieux Capitaine Danjou. Et celui-ci n’a pas lancé le mot de Cambronne en voyant arriver les Mexicains – ce que l’Histoire n’aurait vraisemblablement pas retenu, l’homme étant capitaine et non général – mais leur aurait répondu en somme : « la Légion meurt mais ne se rend pas ! ». C’est bien d’un syndrome de Camerone qu’il est question.

Thibaud Collin m’impute encore un contre-sens sur « le paganisme de Maurras« . A aucun moment dans le livre, je ne fais le reproche à Maurras d’un quelconque paganisme (au contraire de l’extrême-droite, seule visée). Seulement de son antichristianisme. Pourtant, lorsque Maurras écrit : « je ne connais d’autres Jésus que celui de notre tradition catholique, « le souverain Jupiter qui fut pour nous crucifié«  » avant d’enchaîner sur la dénonciation des « évangiles de quatre juifs obscurs« , il n’aurait pas été inconcevable de s’interroger sur l’inspiration réelle de son hommage à Jupiter, quand bien même le texte date de ses premières périodes2. Soit dit en passant, j’ai peut-être moins de familiarité avec Maurras que Thibaud Collin mais, de mon relecteur ou de mon éditeur, il n’aurait pas manqué de connaisseurs pour m’éviter une telle erreur. Donc, non, nulle part je ne fais mention d’un paganisme de Maurras.

Du sombre cortège des erreurs, contre-sens et approximations « habituels » que Thibaud Collin me reproche, il ne reste donc que Michel Rouche, que j’ai en effet rebaptisé Henri3. Mazette. Sur tout un livre. Que Michel Rouche, s’il nous faisait la grâce de nous lire, veuille bien accepter l’expression de ma plus profonde confusion. Ceci étant dit, sur les trois erreurs pointées, deux le sont… par erreur. Faire preuve de moins de précipitation dans la lecture n’aurait pas été impropre, surtout lorsque l’on veut ensuite fustiger le texte en philosophe.

Mais au final, les attaques plus ou moins assumées de l’un et de l’autre en viennent au même propos : j’en ferais trop avec le spirituel. Mea maxima culpa : aux chrétiens et à moi-même, je propose de puiser à notre foi commune.

Eh bien oui. Je retiens l’accusation, je la relève et la garde volontiers avec moi, précieusement. Ça fera marrer mon curé. Mais je ne crois pas coupable de dire aux chrétiens, angoissés par la disparition qu’ils appréhendent, que nous pouvons prendre les textes au sérieux, que la Bible comme leur Histoire ont quelque chose à nous enseigner. Que ni Dieu ni le Christ n’y montrent un attrait spontané pour les pierres ou pour le temple, ce qui n’est pas négligeable. Que lorsque le peuple voulut un roi, Dieu ne l’accorda qu’à regret : « c’est moi qu’ils rejettent : ils ne veulent pas que je règne sur eux ». Que lorsque David voulut bâtir un temple, Dieu commença par le refuser. Que Jésus ne marqua pas de considération particulière pour les pierreries de ce temple (Luc 21,6; Matthieu 24, 1), qu’il relèverait en trois jours (Jean 2, 19). Que lorsqu’il expira, le rideau du Temple se déchira et le sacré vint se mêler pleinement au monde. Que Dieu renouvelle dans la Bible des promesses d’être « avec nous » quoi qu’il puisse arriver au temple ou à Jérusalem, ce qui n’est pas indifférent. Serait-ce donc manquer à l’incarnation que de chercher en la Bible une inspiration et même, soyons fous, une espérance ? Serait-ce, pour un catholique, manquer à l’incarnation que de chercher moins une identité nationale ou religieuse, que de le chercher Lui, qui « est plus intime à moi-même que moi-même » (Saint Augustin), « Lui, qui est infiniment au-dessus de moi, est toutefois tellement en moi-même jusqu’à être ma véritable intériorité » (Benoît XVI, qui citait Augustin). Devrais-je rougir, à défaut de l’avoir trouvé, de le chercher ainsi ? Et de penser qu’à mes frères angoissés, comme je peux l’être moi-même, il peut apporter une espérance et une réponse – y compris temporelle ? Non, je ne néglige pas « la nature », je ne méprise pas la glaise. Mes camarades, mes coreligionnaires, et moi-même, notre condition naturelle, notre état présent, c’est bien d’y être. Il ne peut nous être reproché d’oublier le patrimoine, l’histoire et les pierres. Plutôt de ne voir qu’elles. Alors, de nos deux pieds dans la boue, et peut-être même jusqu’au cou, je me suis permis de proposer qu’on lève les yeux au Ciel.

Et je recommencerai(s).


  1. Vous trouverez aussi d’autres nouvelles au-delà des critiques, en parcourant cette page, que j’actualise régulièrement – je vous renvoie entre autres recensions, à celles de Patrice de Plunkett, d’Antoine Pasquier, de Nicolas Mathey ou d’Edouard de Mareschal
  2. la citation exacte est la suivante : « et voici qu’on invoque au secours du désordre le bizarre Jésus romantique et saint-simonien de mil huit cent quarante. Je connais peu ce personnage et je ne l’aime pas. Je ne connais d’autre Jésus que celui de notre tradition catholique, « le souverain Jupiter qui fut sur terre pour nous crucifié ». Je ne quitterai pas ce cortège savant des Pères, des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l’élite moderne pour me fier aux évangiles de quatre juifs obscurs.  » – Charles Maurras, préface du Chemin de Paradis)
  3. ce que j’avais bien volontiers signalé de moi-même sur Facebook début janvier – Thibaud Collin évoque aussi l’expression « spécialiste de Clovis », qu’il m’attribue apparemment et qui ne figure pourtant nulle part dans mon livre, quand bien même on peut lui reconnaître une certaine spécialité à cet égard

2017-01-26

"messe dédiée au monde rural"

pendant trois semaines*, quasiment tous les midis, je suis allé dans les fermes de la paroisse pour apporter aux exploitants agricoles une petite invitation pour "une messe dédiée au monde rural". Midi parce que c'est le seul horaire où on peut espérer les voir à la maison. Midi parce que je trouvais qu'il était plus sympa de visiter que d'envoyer... Lire "messe dédiée au monde rural"

2017-01-10

pour un temps, et un autre encore

10 ans,  cinq, six liftings successifs pour ce blog, 1532 billets (dont une partie, un peu caduque, désormais hors ligne) 10747 commentaires 576 mille (et des patates) visiteurs uniques plusieurs dizaines de rencontres URL, sur twitter et IRL un goût des mots, des bouts de récits un air de balade sur le bord des choses, une... Lire pour un temps, et un autre encore

2017-01-05

Avançons vers la lumière

Depuis presque trois semaines et encore jusqu’à début janvier, la paroisse de Notre Dame de la Baie, à Saint-Pair-sur-Mer, accueille les toiles de Catherine Chauloux : une représentation de la crèche en cinq tableaux, installés dans la chapelle Sainte Anne. Dans la pénombre, on se retrouve ainsi à s’avancer au cœur du mystère de la nativité, au... Lire Avançons vers la lumière

Summertime

Un temps quelque peu maussade et improbable ne nous empêche pas de poser les premiers jalons de l’été dans la paroisse : hop le journal l’affichage “respect” dans les églises l’affichage dans la ville…... Lire Summertime

Galette aux Mielles*

pour les “voeux”refuser de dire merci, je ne suis pas celui qui doit les adresser (le Christ, le frère doit le faire)refuser de dire les admirations, les écrire au quotidienrefuser de donner des souhaits, des vœux, mais donner des devoirs**où il est question d’altérité qui fait vivreet proposer que les chrétiens de la paroisse soient comme des... Lire Galette aux Mielles*

Noli me tangere

A la Scala de Milan, certains ont le sens de la citation… mais clairement pas celui de l’Evangile.... Lire Noli me tangere

2017-01-03

Monsieur le curé #1500

L'expression en devient amusante. Je suis en train d'arriver à Saint Pair. Mais quand l'arrivée est habituellement synonyme de bout de course, elle signifie pour moi ces jours-ci au contraire un commencement, un départ, et je me paume dans le vocabulaire. La paroisse est très vivante, le bourg agréable, et les journées, tout comme les décisions,... Lire Monsieur le curé #1500

le déséquilibré

Il ne s’en serait jamais cru capable. D’ailleurs il ne l’était pas. D’ailleurs il ne voulait même pas savoir s’il l’était. Tout allait bien, tout était calé, et même équilibré… Et un jour survint le déferlement, le débordement, le déséquilibre. Déferlement d’émotions et d’émerveillement, débordement d’attention pour la fragilité entre ses mains,... Lire le déséquilibré

mmmmmh non

... Lire mmmmmh non

Dix-sept ans

Il est 17h00, premier  novembre et le soleil se paie le luxe de fondre vers la mer dans un ciel sans nuage de température douillette. Personne n'a de pull, des chiens de marque gambadent sur la plage, des petites filles de deux-quatre ans en robe au genou jouent poliment sur le sable, un groupe de jeunes soupire des 2h30 qu'il faut encore depuis... Lire Dix-sept ans

blabla paroissial

Votre fille a vingt ans, que le temps passe vite, et ses premiers tourments sont vos premières rides… et ses premiers pas dans la vie sont aussi les moments des premiers choix. Pour autant, vous ne pouvez plus tant lui susurrer à l’oreille les bonnes décisions à prendre, les bonnes paroles à dire, les bonnes rencontres à faire fructifier. Chacun,... Lire blabla paroissial

le livret de famille catholique

C’est rigolo la mémoire, tout le monde ne garde pas les mêmes souvenirs de la manière par laquelle le mariage fut préparé, parfois même au sein d’un même couple, et avec l’insistance du pape François sur la préparation au mariage, on se demande parfois si on n’est pas un peu en train de réinventer l’eau tiède. En tout cas, accompagner les... Lire le livret de famille catholique

Poseey

Quand tu fais le tour dans l’église de Saint Pair, tu peux prier devant les sarcophages des Saint Gaud (et lire les nombreuses intentions de prière qui lui sont destinées), Saint Aroaste, Saint Scubilion, Saint Senier et Saint Pair/Paterne qui reposent ici…Mais tu peux aussi t’arrêter devant l’une des seize (au moins sans compter les vitraux)... Lire Poseey

Tu vas voir qu'y vont nous réinstaurer les indulgences

(oui, et c’est peut être pas une mauvaise idée, financièrement parlant)L'actu du moment, chez les cathos, c'est ce jubilé : et comme plus personne n’entrave rien au vocabulaire subtil de l’église, surtout pour un jubilé,les paroisses de Saint Clément et Notre Dame de la Baie ont fait un petit dossier dans leur canard.Attention, c’est tout... Lire Tu vas voir qu'y vont nous réinstaurer les indulgences

le feu qui chante

Depuis le mois de Septembre, je suis curé dans une paroisse plutôt formidable. On pourrait parler de la mer, des couchers de soleil, de la douceur du climat, des marées, et des parisiens à bottes propres, des paroissiens hyper engagés, des relations hyper positives et constructives avec les mairies, de la dame des fleurs, du bedeau, certes, du... Lire le feu qui chante

Cher Ami en Vacances

Herzlich Wilkommen, Welcome, Bienvenudo, Benvenuto, Välkommen, Selamat Datang, ami vacancier avec les bottes en plastique de tes enfants à la messe, ta manière bien à toi de gérer la smala, ton sourire plaisancier, tes traits tirés, tes voix plus jeunes nouvelles et ton petit grelottement parce que personne n'a pu allumer en avance la chaudière...... Lire Cher Ami en Vacances

Une vie de miracles !

C’est un vieux truc de séminaire, ou d’exégète, ou de littéraire, je ne sais plus, mais dans l’Evangile de Jean, celui-là même qui est souvent lu aux grandes fêtes, on ne trouve pas le mot miracle, mais à chaque fois, en grec, c’est le mot « signe » qui est choisi. Pour qu’il y ait un signe, il faut Quelqu’un qui adresse le signe, et chacun qui... Lire Une vie de miracles !

Bon, c'est pas moche

Saint Pair sur mer, 28 août 2015Il faudra que je pense à féliciter Saint Pair pour la qualité de son accueil #1ersoir #déménagementover #ouvronslescartons... Lire Bon, c'est pas moche

2017-01-02

Identitaire, le mauvais génie du christianisme

Pourquoi ? Puisque aussi bien, ils ne s’en prennent pas à moi, à nous. Pourquoi, alors qu’ils vont jusqu’à affirmer défendre la foi catholique, défendre nos crèches, nos villages, nos églises ? Pourquoi, alors que, moi aussi, l’immigration et l’islam m’interpellent, et très brutalement quand s’y mêlent les derniers massacres ? Pourquoi, alors que je ne sais pas si l’Église que je connais et la France dont je suis issu, de mes quatre lignées occidentales, existeront encore demain ? Pourquoi donc, alors que certains clament qu’ils défendent mon identité ethnique jusque dans leurs choix du quotidien ? Je suis chrétien, blanc et Français de longue génération. Pourquoi alors ne pas me laisser représenter et défendre par les Identitaires ? Pourquoi ne pas, moi aussi, ce serait plus simple, assurer cette défense des miens ?

Pourquoi écrire ce livre ?

Parce que je ne marche pas. Parce que ma foi, précisément, m’enseigne que si j’ai des proches, les miens ne sont pas d’une race ou d’une ethnie. Parce que le pape n’est pas le « défenseur de la chrétienté ». Parce que les crèches ne sont pas des étendards que l’on plante pour marquer un territoire, mais le tableau de la Nativité. Parce que ma foi n’apprécie guère d’être soumise à la politique et qu’elle ne supporte pas d’être asservie par ceux qui n’en brandissent que des symboles, en abandonnant le sens. Parce qu’il est impensable que le christianisme soit un outil d’exclusion. Parce que je n’ai pas, quand l’occasion se présentait, entrepris de défendre comme je pouvais à la fois l’Église et le christianisme contre les attaques extérieures pour les laisser flétrir de l’intérieur, par effraction.

Un jour prochain nous aurons peut-être à rappeler que le christianisme est une religion de paix, qu’il ne faut pas faire d’amalgame, que la violence n’a rien à voir avec le christianisme. C’est à nous de le dire, maintenant et de l’intérieur, avant que cela ne nous saute au visage.

Sont à l’œuvre aujourd’hui en France des groupes politiques divers qui imaginent concilier le christianisme avec la violence, le Christ avec les dieux païens, la foi catholique avec le racisme le plus évident. La question n’est pas seulement politique, elle est culturelle et spirituelle. Les groupes politiques revendiqués comme identitaires1 sont finalement peu nombreux, mais ils sont bruyants. L’impact culturel est en revanche profond, recherché avec d’autant plus de zèle sur les divers réseaux d’influence – spécialement numériques – que l’on sait que la bataille idéologique se gagne d’abord par la culture et le vocabulaire. Il n’y a pas jusqu’au vocable d’«identité » qui ne soit piégé, conduisant chacun à se justifier de ce qui serait chez lui tout à la fois différent, unique, essentiel et intangible.

J’ai voulu examiner aussi à ce titre les raisons de notre sensibilité particulière – nous, catholiques français – à cette question de l’identité. Car il ne s’agit pas de la rejeter : ce serait me renier moi-même. Ceux qui me connaissent et ceux qui me lisent savent mon attachement à ma foi, à mon pays, à sa culture, à ses paysages, à ses clochers.

Mais si notre inquiétude est vraiment celle de trouver notre place dans une société qui semble se dérober sous nos pieds, si notre angoisse est véritablement celle de l’avenir du catholicisme en France, alors je crois qu’il nous faut dépasser le réflexe simpliste de défense et d’affirmation identitaires pour chercher le sens et l’apport que peut avoir la présence catholique dans la société française.

C’est une nécessité pragmatique et stratégique, mais c’est également une démarche spirituelle. En écrivant ce livre, je me suis aperçu que, du livre de Jérémie à la Passion du Christ, c’est comme si Dieu nous demandait avec insistance de savoir nous détacher de la pierre pour nous attacher à la parole vivante. Peut-être pouvons-nous trouver dans cette démarche le viatique qui nous donnera la force de traverser avec confiance une période troublée et troublante.

Voilà succinctement exposé le propos – difficile parfois à écrire, difficile peut-être à entendre – que j’ai voulu aborder dans ce livre. Il paraît en librairie le 13 janvier . Vous pouvez d’ores et déjà en lire la quatrième de couverture (en cliquant sur l’image ci-contre ou là) et le commander chez votre libraire ou sur ces divers sites :


  1. que ce soit Les Identitaires (ex Bloc Identitaire), Génération Identitaire ou la myriade de groupuscules régionaux, régionalistes ou « localistes »

2016-12-31

sur le Thar

... Lire sur le Thar

un peu d'air, d'altitude, et de nuages

... Lire un peu d'air, d'altitude, et de nuages

Jazz in St Pair II

2e expérience de jazz chez les voisins.... Lire Jazz in St Pair II

Jazz in Saint Pair

Petit concert de Jazz à la maison… toujours un peu sombre, on ne se refait pas. mais faut dire que c’était éclairé à l’envers. De la jolie lumière sur mes murs, pas trop sur les musiciens, à qui ça allait bien.... Lire Jazz in Saint Pair

si vous avez des paquets/prières pour le Ciel, vous pouvez les passer à ma grand-mère.

... Lire si vous avez des paquets/prières pour le Ciel, vous pouvez les passer à ma grand-mère.

Où est Charlie ?

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des... Lire Où est Charlie ?

fête de la musique à Cherbourg 2015

Comme en écho à Denfert Rochereau, 2004, où ce collégien, une bouteille de Marie Brizard, à la main au large d’une large scène, se dirigeait sans encore le savoir vers le poste de secours gérant les comas éthyliques, je vois surtout chaque année des dizaines de pompes à Heineken tiède, autant de grilleurs de saucisses tièdes, aussi, et des groupes... Lire fête de la musique à Cherbourg 2015

Tu fais ta demeure en nous Seigneur

reste à (se laisser) faire un peu de place.... Lire Tu fais ta demeure en nous Seigneur

Peliatan

c’était un soir de Mars, on se pressait nombreux sur le bale du banjar tengah de Peliatan, pour un petit odalan, on avait demandé à des danseurs de Bondres de Buleleng de venir. C’est le seul soir où j’ai fait de la photo. C’était très drôle. avant, tout le monde attendait, après avoir prié et dans les coulisses, on se préparait. Là, Susi…... Lire Peliatan

Sapin blanc sur fond blanc

pardonnez-moi de disparaître un peu, je dilapide quelques calories afin d'élargir quelque peu l'espace intérieur à la lumière et la beauté.  ​On a besoin d'infini de temps à autres. ... Lire Sapin blanc sur fond blanc

et quelques ramettes de papiers

On est dimanche après-midi, il fait trop doux pour la saison, les baptêmes de ce midi ont été rudes, beaucoup de monde et une participation inversement proportionnelle, encore un de ces foutus silences. 14h, sortie de l’église, il est trop tard pour partager un repas, trop claqué pour n’importe quoi, y compris marcher… alors... Lire et quelques ramettes de papiers

Glorious

Vendredi 21 novembre, le diocèse de Bayeux avait invité Glorious et les jeunes à se retrouver à Caen pour un concert une soirée de louange. Nous étions 1300, au chaud, bien tassés, et étant le seul qui ne sautait pas partout pendant la louange, je me suis mangé un certain nombre de pains. J’avais choisi de faire quelques photos. Il y avait de quoi... Lire Glorious

balade anecdotique

... Lire balade anecdotique

Cap Levi

parisois, marisienne, tu peux me redire que tu préfères le pont des arts les lumières sur la Seine ton boulot, la vie culturelle, tes soirées bière à 10mn de métro, la taille immense de ton appart’ mais que veux tu “la campagne”…... Lire Cap Levi

Tournez les yeux

une église, des fresques, colorées ou discrètes, de hauts lieux attirants pour le regard,  et au détour d'un mur sombre d'une chapelle... ombres et lumières...... Lire Tournez les yeux

Peace sous les pommiers

Dans la série des projets pas raisonnables que certains sont capables de porter, il faudra inscrire ce rassemblement de TOUS les troisièmes de l’enseignement catholique de la Manche pour une journée de la Paix. Témoignages de personnes ayant subi vécu l’occupation et le débarquement, marche vers Coutances, écriture de cartes, écriture de “Paix” à... Lire Peace sous les pommiers

coucou, petit parisien

lundi 24 novembre il paraît qu’il pleut à Paris. je n’ai pas pris mon appareil photo, mais c’est tellement beau que même le téléphone s’en sort après, tu peux continuer de te gausser sur mon bout du monde froid, pluvieux, bouseux (pour le côté frisquet, ok) simplement, si tu n’es jamais venu par ici (poke … ) tu rates un... Lire coucou, petit parisien

je m'suis fait tout p'tit

Pendant chaque visite de monastère portugais, je suis resté perdu devant le dilemme insoluble : comment la simplicité monastique a-t-elle pu se jouer d’un tel goût (royal) de la grandeur et de la magnificence?... Lire je m'suis fait tout p'tit

2015

au milieu des foules, des ciels clairs et des photos cliché faire s’affoler l’appareil photo, dépassé y laisser l’autre apparaître doucement, en regard, orbes en réponses et mondes juxtaposés puis dans l’air saturé ne pas craindre brumes et nuages. parce que parfois la densité, le mystère de la lumière... Lire 2015

Généré le 2017-08-17 00:48 UTC avec Planet Venus